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Module 14 · La vie émotionnelle de ton enfant

Ton enfant aussi fait son deuil

By the dip team · Clinical consultant: Pauline Sam, MD ·

Tous les âges12 min de lecturePierre angulaire
Ton enfant aussi fait son deuil

Ton enfant aussi fait son deuil

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Mardi soir. Ton enfant de sept ans est dans le bain. Il a été bavard. L’école, une grenouille aperçue à la récré, un copain qui s’est fait gronder pour avoir dit un gros mot. Puis un silence. Le regard posé sur l’eau. Et là, sans prévenir, la question tombe : « est-ce que Papa sera là à mon mariage ? »

Tu n’as pas de réponse toute prête. Tu sens la question atterrir quelque part au creux de ta poitrine.

Tu réponds, avec précaution : « c’est encore très loin. Mais oui, sûrement. »

Pas un mot de plus. Il se renverse un gobelet d’eau sur la tête, et l’affaire semble close. Tu prends note dans un coin de ta tête. Le lendemain matin, le revoilà tout joyeux. La conversation du bain pourrait venir d’une autre vie.

Mais elle reste avec toi. Tu as le sentiment qu’il vient de se passer quelque chose que tu n’as pas tout à fait saisi.

Ton enfant fait son deuil

Quelque chose s’est passé dans ce bain. Pendant trente secondes, ton enfant a mis un pied dans une conscience plus large de ce qu’est devenue sa vie. Il a pensé à un moment du futur, son mariage, et il a remarqué, avec une netteté qui l’a surpris autant que toi, que la famille qui devrait être là n’est pas tout à fait la famille qu’il a.

Cette prise de conscience, c’est le deuil.

Chez les adultes, on associe souvent le deuil à ce qui suit un décès. C’est vrai, mais ça ne s’arrête pas là. Le deuil, c’est le travail de tenir l’écart entre la vie qu’on avait imaginée et la vie qu’on a. Les enfants font leur deuil quand leurs parents se séparent. Parfois tout de suite, parfois des années plus tard, parfois les deux. Ce deuil n’est pas un dysfonctionnement. Ce n’est pas le signe que quelque chose a mal tourné dans ta façon de gérer la séparation, ni dans ce que tu as dit, ni dans la manière dont le planning fonctionne. Le deuil est la juste réponse à une perte réelle.

L’erreur que font souvent les parents, c’est de croire que si la séparation a été bien gérée, l’enfant ne fera pas son deuil. C’est exactement l’inverse. Un enfant qui fait son deuil, c’est un enfant qui a enregistré qu’il s’est passé quelque chose d’important. Les enfants qui ne font pas leur deuil n’ont pas contourné la perte. Ils l’ont enfouie, souvent là où elle ressortira plus tard.

Alors quand ton enfant fait son deuil, dans le bain, un mardi soir, dans un éclair qui vient et repart, c’est que tout fonctionne comme il faut. C’est ton enfant qui fait le travail émotionnel d’assembler ses deux foyers en une vie qu’il peut tenir.

Ton rôle, dans ces moments-là, n’est pas de réparer. C’est d’être là.

À quoi ressemble le deuil chez l’enfant

Le deuil de l’enfant ne ressemble pas à celui de l’adulte. Nous, quand nous sommes au mieux, nous restons avec le chagrin pendant des heures, des jours. Nous en sentons le poids. Nous en parlons, souvent maladroitement, parfois bien. Le porter nous fatigue.

Chez l’enfant, le deuil est différent de trois façons.

D’abord, il n’est pas continu. Les enfants font leur deuil par éclairs. Un moment de trente secondes dans le bain. Une crise de deux minutes au coucher. Une matinée d’un calme inhabituel, puis un après-midi tout à fait normal. Le deuil vient et repart, parfois dix fois dans une journée, parfois une fois par mois. L’intensité et la fréquence ne suivent pas la logique des adultes. Un détail peut déclencher une vague ; un grand bouleversement peut passer sans réaction visible.

Ensuite, il ne se met pas en mots. Les enfants, surtout avant dix ans, n’ont en général pas les mots pour ce qu’ils ressentent. Ils diront peut-être Papa me manque, mais le plus souvent ils diront quelque chose de moins direct. Je veux pas aller à l’école aujourd’hui. Je déteste ce pull. Tout le monde est méchant. Pourquoi ça tombe toujours sur moi. Les mots sont parfois la surface de quelque chose qui se tient en dessous. Le travail n’est pas de traduire. C’est de tenir.

Enfin, il n’a pas de forme. Le deuil de l’adulte suit une trajectoire vague : le choc, le poids, puis on retrouve peu à peu sa place. Le deuil de l’enfant, lui, tourne en boucles. Il fait son deuil à cinq ans, puis de nouveau à huit ans quand il comprend autrement à quoi ressemble sa famille, puis encore à douze ans quand il atteint l’âge que tu avais à sa naissance. Ces boucles ne sont pas des régressions. Chacune, c’est l’enfant qui reprend le travail à un nouveau palier de son développement.

Tu n’en verras pas la totalité. La plus grande partie du deuil de ton enfant se déroule sans que tu le saches. Ce que tu en aperçois, c’est la petite surface d’un travail bien plus vaste, qui se fait sous l’eau, chaque semaine de sa vie.

La forme du deuil de l’enfant selon l’âge

Un bref repérage, âge par âge, parce que le deuil à trois ans ne ressemble pas au deuil à treize ans.

Le tout-petit (0 à 3 ans). À cet âge, le deuil passe surtout par le corps. L’enfant n’a pas les mots. Ce qu’il a, c’est un corps, et le corps porte la perte. Le sommeil qui se dérègle, l’appétit qui change, le besoin de coller à toi, une irritabilité inhabituelle, des petits bobos à répétition, le tout-petit qui d’un coup refuse de monter dans la voiture qu’il aimait. Ce ne sont pas des symptômes à corriger. C’est la version tout-petit du travail de deuil. La réponse, c’est de tenir. Plus de câlins, plus de patience, les rituels maintenus, même quand le tout-petit a l’air de les mettre à l’épreuve.

L’enfant d’âge préscolaire (3 à 5 ans). Les mots arrivent, mais la pensée magique est encore là. Papa est parti parce que j’ai été méchant. Maman ne m’aime plus. Si je suis très sage, est-ce qu’ils reviendront ? Ce ne sont pas des mensonges que l’enfant se raconte ; c’est la façon, tout à fait normale pour son âge, dont un petit essaie de donner du sens à une perte que les adultes peinent eux-mêmes à comprendre. Ton rôle, c’est de nommer ce qui est vrai sans submerger ton enfant d’informations qu’il ne peut pas porter. Maman et Papa ne sont plus ensemble. Ce n’est à cause de rien de ce que tu as fait. C’est une affaire de grands, et nous t’aimons toujours tous les deux très fort. Dit de nombreuses fois, au fil de nombreuses semaines, dans de nombreux moments de bain différents.

L’enfant d’âge scolaire (6 à 12 ans). C’est l’âge où le deuil devient le plus visible, et souvent le plus mis en mots. À cet âge, l’enfant peut rester plus longtemps avec la perte. Il peut en parler, parfois avec une précision étonnante. Il peut aussi la jouer. Dessiner des images où un parent manque, écrire des histoires de familles encore réunies, poser des questions qui transpercent. Il peut aussi l’enfouir, souvent pour de longues périodes. Un enfant d’âge scolaire qui semble que la séparation ne l’a pas touché ne va pas forcément bien ; il a peut-être décidé que tu as besoin qu’il aille bien, et il va bien pour toi. C’est un autre genre de travail, auquel il faut rester attentif.

L’adolescent (13 à 17 ans). Le deuil de l’ado ressemble à tout le reste chez l’ado. Un repli soudain. Une colère qui paraît démesurée. Des remarques cyniques sur la famille qui masquent des sentiments plus tendres. Des amitiés intenses qui se chargent du poids de ce qui manque au foyer. Souvent, il digère plus avec ses amis qu’avec ses parents, et c’est à la fois de son âge et déroutant pour toi. La version ado du travail de deuil, c’est de reconstruire une identité autour d’un fait, la séparation, qui fait désormais partie de qui il est. C’est un grand travail, un travail lent, et le plus souvent invisible.

Les formes qui te surprennent

Le deuil de l’enfant fait plusieurs choses qui surprennent les parents qui le regardent vivre.

Le bon jour, puis le mauvais jour. Ton enfant passe un super week-end. Détendu, drôle, généreux. Tu souffles. Et puis le lundi après-midi, un rien, un jouet introuvable, un goûter refusé, déclenche une crise sans commune mesure avec sa cause. Ce n’est pas ton enfant qui devient déraisonnable. Le bon week-end a ouvert quelque chose, et ce quelque chose déborde maintenant. La crise était à l’heure.

La date anniversaire. Les enfants retiennent les dates plus que les parents ne l’imaginent. Le jour où Papa est parti. La semaine des dernières vacances en famille avant que tout change. Le premier Noël dans la nouvelle maison. Parfois l’enfant nomme la date ; le plus souvent non, et tu ne remarques qu’après coup que la mauvaise semaine était celle d’un anniversaire. Note-les quand tu les repères. L’enfant ne sait souvent pas que c’est ça qui se joue, mais son corps, lui, le sait.

La phase d’idéalisation. Au bout de six mois, ton enfant se met à parler de comment c’était avant. La façon dont Papa faisait les crêpes. Les vacances que vous aviez prises tous ensemble, l’année d’avant. Le rituel du coucher où vous étiez tous les deux. Les souvenirs sont parfois exacts, parfois passés au mythe. Ton enfant ne cherche pas à te faire de la peine. Il cherche à retenir quelque chose qui a été perdu. La phase passe. N’entre pas en concurrence avec elle.

La phase du « il va trop bien ». Parfois, ton enfant va vraiment bien. Il a intégré quelque chose, il traverse une période de stabilité, il grandit dans d’autres directions. C’est réel. Mais parfois, cette phase où il a l’air d’aller bien, c’est un enfant qui a décidé que tu ne peux pas en supporter davantage, alors il gère tout seul. Pour faire la différence, il ne faut ni le mettre à l’épreuve ni le lui demander de front. Il faut observer les petits repères. Le sommeil, l’appétit, la liberté de son rire, le fait qu’il vienne te chercher pour les choses difficiles. Si tout ça est intact, le « ça va » est vrai. Si tout ça s’est aminci, le « ça va » est un numéro, et ton enfant a besoin que tu rendes plus sûr de laisser sortir la version qui ne va pas.

Ton rôle est de faire de la place, pas de mener

L’instinct, quand on voit son enfant faire son deuil, c’est de réparer. De dire ce qu’il faut. De trouver les bons mots. De l’en sortir. Cet instinct vient de l’amour, et c’est le mauvais instinct.

Le travail de deuil de ton enfant n’est pas quelque chose que tu peux faire à sa place. C’est quelque chose qu’il doit faire lui-même, à son rythme, dans ses propres boucles. Ton rôle n’est pas de le mener à travers tout ça. C’est d’être disponible quand il a besoin d’y mettre un pied pour trente secondes à l’heure du bain, et d’être disponible quand il en ressort.

Voici à quoi ça ressemble concrètement.

Tu ne lances pas le sujet sans qu’on te le demande. Tu es triste à cause de Papa ?, posé dans un moment de calme, récolte un non et referme la porte. Tu attends que ton enfant amène le sujet.

Quand il l’amène, tu l’accueilles. Tu ne détournes pas. Tu ne rassures pas trop vite. C’est encore très loin, en réponse à la question du mariage, c’est très bien. Tu n’as pas menti, tu n’as pas dramatisé, tu n’as pas forcé une conversation plus grande que celle que ton enfant demandait. Tu laisses la question être la question.

Tu maintiens la routine. Le deuil vient par éclairs ; la routine, c’est le contenant. L’enfant qui fait son deuil a besoin que le coucher reste le coucher. Que le matin reste le matin. Que le trajet de l’école reste le trajet de l’école. La structure, c’est ce que toi, le parent, tu apportes au travail.

Tu n’entres pas en concurrence avec les souvenirs idéalisés. Tu n’entres pas en concurrence avec l’autre foyer. Tu laisses ton enfant aimer les deux versions de sa famille, celle qu’il a et celle dont il se souvient. Les deux sont réelles pour lui.

Tu restes regardable. Tu ne joues pas la comédie d’aller bien. Si tu es triste, ton enfant le sait ; si tu caches ta tristesse, ton enfant le sait aussi, et il apprend que la tristesse, c’est ce qu’on cache. Montre à ton enfant que les sentiments difficiles peuvent être là sans tourner à la catastrophe.

Quand le deuil est quelque chose de plus

La plupart du temps, ce qui ressemble à du deuil est du deuil, et le deuil est la juste réponse. Ton enfant n’est pas dépressif. Ton enfant n’est pas abîmé. Ton enfant fait le travail.

Un petit nombre de fois, il se passe quelque chose de plus. Les signes à surveiller, sur des semaines et non sur des jours :

  • Un sommeil qui ne se rétablit pas, un appétit qui reste perturbé, une humeur qui reste éteinte
  • Un retrait des choses qui apportaient de la joie, sans que ça revienne
  • Des paroles sur l’envie de ne plus être en vie, toute phrase sur la mort qui ne relève pas de la curiosité
  • De l’agressivité envers lui-même, envers ses frères et sœurs, envers les animaux, qui est nouvelle et qui dure
  • Un enfant dont la stabilité se fissure visiblement, semaine après semaine

Cela demande davantage que le genre de présence dont parle cet article. L’article 07 du module 14 (La question de la thérapie) aborde quand et comment faire intervenir un soutien clinique. Le module 16 traite plus en profondeur de la santé mentale de l’enfant. Si tu observes l’un de ces signes de façon durable, la prochaine étape, c’est le médecin de ton enfant. Avec calme, avec des faits, les schémas que tu as remarqués, la question de savoir s’il a besoin de plus que ce que tu peux lui donner.

Tu n’échoues pas si ton enfant a besoin de plus de soutien que ce que tu peux offrir. Tu remarques ce dont il a besoin, et tu fais en sorte qu’il l’ait. C’est le même rôle, à plus grande échelle.

Pour finir

Ton enfant fait son deuil. Il fait le travail de tenir sa vie, ses deux moitiés, celle d’avant et celle d’après, celle de ce foyer et celle de l’autre, et de les tisser en quelque chose qu’il peut emporter avec lui.

Le deuil n’est pas un dommage. Le deuil est le prix d’avoir eu quelque chose à perdre, et il avait quelque chose. Il avait une famille qui était une seule famille. Il a maintenant une famille qui en fait deux. C’est une perte réelle. Son corps le sait. Sa tête le sait. Son deuil est la preuve qu’il était attentif.

Ce que tu fais pour lui, c’est d’être là, par éclairs, quand il te laisse le voir. Être là pour la question du bain. Pour la crise du lundi après-midi. Pour la date anniversaire qu’il n’a pas nommée. Pour le souvenir idéalisé que tu n’as pas partagé. Pour le bon jour qui te surprend et le mauvais jour qui n’avait pas de cause.

Bien plus tard, quand ton enfant sera grand, il se souviendra d’une partie de tout ça. Pas des plannings, pas des règles, pas des messages entre ton co-parent et toi. Il se souviendra si le bain, un mardi soir où il a posé une question impossible, lui a semblé un endroit sûr.

Ton enfant fait son deuil. Ton enfant va aussi très bien. Les deux sont vrais.

Ceci est une aide d'entraide, pas un avis médical, psychologique ou juridique, et en aucun cas un substitut à un professionnel qualifié. Si toi ou ton enfant êtes peut-être en danger, contacte les services d'urgence de ta région.