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Module 09 · Médiation et aide extérieure

Le médecin traitant, ce tiers discret

By the dip team · Clinical consultant: Pauline Sam, MD ·

Tous les âges9 min de lecture
Le médecin traitant, ce tiers discret

Le médecin traitant, ce tiers discret

Tu es au cabinet pour la visite annuelle de ton enfant. La médecin a examiné l’enfant et remplit le carnet de santé. En terminant, elle lève les yeux et demande, l’air de rien : « Et à la maison, ça se passe comment ? Des changements que je devrais connaître ? »

C’est une petite question. La médecin la pose à chaque parent. Elle ne cherche pas à fouiller. Elle rassemble du contexte.

Mais toi et ton co-parent vous êtes séparés il y a quatre mois, et l’enfant circule entre ses deux foyers depuis. La médecin ne le sait pas. Tu ne lui as pas dit.

Tu as dix secondes pour décider si tu en parles.

Cet article est pour ces dix secondes.

De quoi parle cet article

Cet article traite du médecin traitant, le médecin de famille qui suit ton enfant, comme tiers discret mais utile dans la co-parentalité. Ce qu’il peut offrir. Ce qu’il ne peut pas. Comment l’informer comme il faut.

Le principe est le suivant. Le médecin traitant connaît ton enfant dans la durée, comme peu d’autres adultes. Il l’a vu à cinq ans, à sept ans, à dix ans. Il a ses antécédents médicaux, sa courbe de croissance, et une foule de petites observations accumulées que personne d’autre n’a. Ça le place pour remarquer, sur le bien-être de l’enfant, des choses qu’aucun parent ne capterait seul. Sa valeur dans la co-parentalité n’est pas celle d’un médiateur ou d’un décideur ; c’est celle d’un observateur discret qui, à qui on donne le peu de contexte qu’il lui faut, peut soutenir plus efficacement l’enfant comme les parents.

L’article couvre quatre choses. Ce que le médecin traitant peut faire. Ce qu’il ne peut pas. Comment bien l’informer. Et quand lui apporter quelque chose de précis.

Ce que le médecin traitant peut faire

Plusieurs ressources utiles.

Repérer des signaux physiques discrets. Les enfants portent le stress dans leur corps avant de le mettre en mots. Maux de ventre, sommeil perturbé, petites maladies à répétition, variations de poids, maux de tête sans cause médicale claire. Le médecin a vu le rythme habituel de l’enfant et sait reconnaître l’écart. Un enseignant remarquera peut-être l’humeur ; le médecin remarque ce que le corps porte.

Offrir une relation médicale stable à travers les deux foyers. Le médecin traitant ne change pas quand l’enfant change de foyer. Les antécédents sont continus. La relation avec l’enfant est continue. La confiance que l’enfant a dans son médecin (si la relation a été bonne) est continue. Pour un enfant dont les autres relations se réorganisent, cette stabilité compte.

Coordonner les soins entre les deux foyers. Ordonnances, rendez-vous de suivi, vaccins, orientations vers un spécialiste. Le médecin peut être le point de coordination unique du paysage médical, avec les deux parents dans la boucle. Le travail d’organisation que ça évite est bien réel.

Offrir un point d’écoute bref mais utile. La plupart des médecins de famille demanderont, au passage, comment l’enfant vit les choses. Ce n’est pas une séance de thérapie ; c’est un œil professionnel, discret, sur le bien-être de l’enfant. Pour des difficultés d’adaptation légères, ce petit point d’écoute suffit parfois. Pour des préoccupations plus sérieuses, c’est la porte d’entrée vers un soutien spécialisé.

Orienter quand il le faut. Le médecin connaît le paysage local de la psychologie de l’enfant, de la pédopsychiatrie, des CMP et CMPP, des services de soutien aux familles. Ses orientations ont du poids ; elles sont souvent le chemin le plus efficace vers une aide spécialisée. En France, le médecin traitant est aussi la porte d’entrée du parcours de soins pris en charge, y compris vers le dispositif Mon soutien psy.

Ce que le médecin traitant ne peut pas faire

Tout aussi clair.

Il ne peut pas faire la médiation entre toi et ton co-parent. Le médecin n’est ni outillé, ni formé, ni en position de faciliter votre relation d’adultes. Ce n’est pas la bonne personne à qui apporter les désaccords de co-parentalité. Un bon médecin réorientera avec douceur ; un médecin moins attentif essaiera peut-être d’aider, et ne produira que de la confusion.

Il ne peut pas garder une information médicale vis-à-vis d’un parent pour le compte de l’autre. En France, tant que l’enfant n’est pas en âge de consentir seul, les deux parents qui exercent l’autorité parentale ont accès à ses informations médicales. Demander au médecin de cacher une information à ton co-parent, c’est lui demander d’agir en dehors de ses règles déontologiques.

Il ne peut pas remplacer une thérapie en cas de détresse durable. Le bref point d’écoute, lors d’une consultation, n’est pas une thérapie. Si ton enfant a besoin d’un soutien émotionnel suivi, le travail du médecin, c’est d’orienter, pas d’assurer ce soutien lui-même.

Il ne peut pas prendre les décisions de co-parentalité à ta place. L’enfant devrait-il dormir plus souvent chez l’un des parents ? L’organisation du temps d’écran est-elle saine ? La façon de poser les limites chez ton co-parent est-elle appropriée ? Ce ne sont pas des questions médicales, même si elles ont des effets sur le bien-être. Le médecin donnera parfois un avis si tu le demandes ; la décision reste la tienne.

Il ne peut pas être ton canal pour les conversations difficiles avec ton co-parent. Dis à mon co-parent que le médecin pense que X pour régler un désaccord, c’est un mauvais usage de la relation. L’avis professionnel du médecin, s’il est partagé, doit l’être directement avec les deux parents, pas filtré par l’un de vous.

Comment bien l’informer

Quelques conseils pratiques.

Informe-le une fois, lors d’une consultation de routine, brièvement. La prochaine fois que tu seras au cabinet pour une raison ou une autre, mentionne-le à la fin. Je dois vous dire que nous nous sommes séparés il y a quatre mois. [L’enfant] est maintenant dans une organisation à deux foyers. Ça suffit. Le médecin ajoute le contexte au dossier ; tu n’as pas à en dire plus.

Dis comment ça affecte l’enfant, si c’est le cas. Il dort moins bien chez nous le dimanche, avant le relais. On garde un œil dessus. Précis. Concret. Le médecin sait maintenant quoi surveiller.

Demande au médecin ce qu’il est utile de partager. Y a-t-il des choses que vous aimeriez savoir sur la façon dont on s’est organisés ? La plupart des médecins apprécieront l’ouverture et auront peut-être de petites questions précises : comment fonctionne la routine d’un traitement d’un foyer à l’autre, quel parent récupère les ordonnances, comment gérer les papiers.

Mets-le à jour quand il y a des changements. L’arrivée d’un nouveau partenaire. Un déménagement. Un changement de calendrier de relais. Un nouveau petit frère ou une nouvelle petite sœur. Pas besoin d’un rendez-vous spécial ; le mentionner à la prochaine visite de routine suffit.

Garde les coordonnées des deux parents au dossier. Beaucoup de cabinets s’en tiennent par défaut à un seul parent. Demande explicitement que les deux figurent sur la liste de contacts de l’enfant. Si un parent déménage, mets le dossier à jour. C’est de l’administratif ; bien le faire évite les ruptures de communication.

Coordonne-toi avec ton co-parent sur ce qu’il faut partager, si tu peux. Si toi et ton co-parent fonctionnez bien, mettez-vous d’accord sur ce que le médecin a besoin de savoir et informez-le ensemble (ou l’un de vous l’informe pendant que l’autre est présent). L’information conjointe signale au médecin que les deux parents sont impliqués et alignés, ce qui lui facilite la tâche.

Quand lui apporter quelque chose de précis

Quelques catégories.

Des symptômes physiques persistants sans cause médicale claire. Maux de ventre, maux de tête, troubles du sommeil, maladies à répétition. Le médecin peut écarter les causes médicales et, ce faisant, faire émerger l’hypothèse d’une origine liée au stress. La conversation qui suit peut être utile.

Des changements de comportement que tu n’expliques pas. Un enfant devenu renfermé, irritable, ou en détresse d’une façon qui ne ressemble pas à ses habitudes. Le médecin n’est pas le spécialiste des questions de comportement, mais il est le bon point de départ.

Un enfant qui montre des signes de détresse plus sérieuse. Un repli sur soi, une humeur basse qui dure, des changements dans l’alimentation, des conduites qui t’inquiètent. Le médecin est souvent le bon point d’entrée pour l’orientation spécialisée dont ton enfant a besoin. Ne tarde pas ; le circuit d’orientation peut prendre des semaines, même quand il est accéléré.

La gestion d’un traitement entre les deux foyers. Un enfant sous traitement au long cours (asthme, TDAH, anxiété, tout ce qui suppose une prise quotidienne) a besoin d’un protocole constant qui voyage avec lui d’un foyer à l’autre. Le médecin peut aider à concevoir l’organisation pratique et vérifier que les deux foyers sont équipés.

Des questions sur le développement. Parfois, tu veux un avis professionnel sur le fait de savoir si ton enfant se développe normalement, vu les circonstances. Le médecin peut te donner un repère rassurant (ou pointer une inquiétude) qu’aucun parent ne peut se donner à lui-même.

Une préoccupation précise de protection de l’enfance. Si tu as une inquiétude sérieuse sur la façon dont l’enfant est pris en charge chez ton co-parent, le médecin peut être l’un des professionnels indiqués à mobiliser. C’est une étape lourde de conséquences, qui implique en général d’autres professionnels aussi ; le médecin n’est pas le seul, mais il peut faire partie du chemin. Le module 11 traite de cette catégorie.

Un mot sur la confidentialité

Deux choses importantes.

L’enfant a, à un moment de sa vie, une confidentialité avec son médecin. À partir de l’adolescence, l’enfant a une capacité croissante à consentir et à avoir des conversations privées avec son médecin. Le médecin ne partagera pas tout ce que l’enfant lui confie. C’est juste, et ça protège l’enfant.

Tu as moins de prise que tu ne le voudrais. À mesure que l’enfant grandit, tu ne peux pas toujours savoir ce qu’il dit à son médecin ou ce qu’il lui demande. Ça fait partie du processus normal du développement. La confiance que l’enfant a dans son médecin est, à certains égards, plus importante que ton accès au contenu de cette confiance.

Pour finir

De retour au cabinet. La médecin te regarde toujours, sa question en suspens. Tu as eu tes dix secondes.

Tu réponds. Nous nous sommes séparés il y a quatre mois. [L’enfant] vit maintenant entre ses deux foyers. Il le vit plutôt bien, dans l’ensemble. Le sommeil a été un peu perturbé autour des transitions.

La médecin hoche la tête. Elle note dans le dossier. Elle pose une petite question de suivi : Les deux parents sont bien sur la liste de contacts de [l’enfant] ici ? Je veux juste m’assurer qu’on peut vous joindre tous les deux si besoin.

Tu confirmes.

Autre chose à me signaler ?

Rien pour l’instant. On garde un œil sur le sommeil et on revient si ça ne se calme pas.

Elle hoche de nouveau la tête. La conversation passe à autre chose. L’enfant, qui jouait par terre avec un jouet, est maintenant prêt à rentrer.

Tu sors. Tout l’échange a duré quatre-vingt-dix secondes.

Mais la médecin a désormais le contexte. La prochaine fois que tu amèneras l’enfant, elle guettera discrètement des choses que tu ne lui aurais pas demandé de guetter. Si quelque chose d’inquiétant apparaît, elle le mentionnera. Si quelque chose se règle tout seul, elle le notera aussi.

C’est ça, le médecin traitant qui fait ce qu’il fait de mieux : connaître ton enfant dans la durée, tenir le contexte médical et le petit contexte du soutien, prêt à orienter quand il le faut et discrètement présent quand non.

Il t’aura coûté quatre-vingt-dix secondes de confidence pour ajouter un tiers à l’écosystème de soutien de ton enfant.

Ça vaut les quatre-vingt-dix secondes, à chaque fois.

Tu rentres. L’enfant s’endort dans la voiture. L’après-midi se poursuit.

Le tiers qui n’a presque rien demandé de ton attention est maintenant, à sa façon tranquille, sur le coup.

Ceci est une aide d'entraide, pas un avis médical, psychologique ou juridique, et en aucun cas un substitut à un professionnel qualifié. Si toi ou ton enfant êtes peut-être en danger, contacte les services d'urgence de ta région.