Quand ton enfant aborde quelque chose de difficile
By the dip team · Clinical consultant: Pauline Sam, MD ·

Quand ton enfant aborde quelque chose de difficile
Module 05 · Parler avec les enfants · Article 10 · v3 · tous les âges
Mercredi soir. Ta fille de huit ans se brosse les dents. Tu es assis sur le rebord de la baignoire, en train de faire défiler ton téléphone. Elle finit, crache, se rince, et te dit : « je crois qu’il y a un problème chez Papa ».
Tu te figes une seconde. Tu poses le téléphone. Tu lui demandes ce qu’elle veut dire.
Cet article parle de ce moment-là. Le moment où l’enfant aborde quelque chose de difficile. Quelque chose que tu n’attendais pas. Quelque chose qui demande peut-être une action, peut-être pas. Quelque chose qui pourrait être une perception faussée, ou un vrai problème sérieux, et tu ne peux pas encore savoir lequel des deux.
La façon dont tu réagis dans les deux minutes qui suivent décide si ton enfant te dira encore un jour quoi que ce soit, sur ce sujet.
Les catégories
Dans l’année qui suit une séparation, les enfants font remonter beaucoup de choses difficiles. Elles se regroupent en quelques catégories. Reconnaître vite la catégorie t’aide à bien réagir.
Catégorie un : la détresse ordinaire. Maman me manque quand je suis ici. Je n’aime pas la nouvelle école. Mon copain ne me parle plus. Je suis tout le temps fatigué. Ce ne sont pas des crises. C’est la matière d’un enfant qui digère une année difficile. La bonne réponse, c’est d’écouter, de tenir, de ne pas chercher à résoudre dès la première conversation.
Catégorie deux : les petites frictions avec le co-parent. Papa n’a jamais les goûters que j’aime. Le nouvel appart de Maman sent bizarre. Papa me fait faire du piano quand je n’ai pas envie. Le co-parent fait quelque chose que l’enfant n’adore pas. C’est, presque toujours, la variation normale d’une éducation entre deux foyers. La bonne réponse, c’est d’écouter, de valider le ressenti, de ne pas en faire une affaire. N’appelle pas le co-parent. Ne promets pas d’arranger les choses.
Catégorie trois : un signal à suivre. Papa se met vraiment en colère, des fois. Maman boit du vin tous les soirs maintenant. Papa dit des choses bizarres sur toi. Je dors mal chez Papa. Ce sont des signaux. Ce sont peut-être des perceptions faussées. C’est peut-être la pointe de quelque chose de réel. La bonne réponse, c’est d’écouter, de poser quelques questions ouvertes, de prendre la chose au sérieux sans en faire une affaire, et d’y réfléchir ensuite.
Catégorie quatre : une question de sécurité. Papa m’a frappé. Maman m’a laissé seul tout le week-end. Le nouvel ami de Papa m’a touché. Maman était tellement saoule que j’ai dû la mettre au lit. Ce ne sont pas des signaux. Ils exigent une action. La bonne réponse, c’est d’écouter jusqu’au bout, de prendre la chose au sérieux, de valider, puis d’engager les démarches qui s’imposent. (Le module 17 traite la sécurité en détail.)
Les catégories se chevauchent. La conversation commence souvent dans l’une et révèle qu’elle est en fait dans une autre. Ton premier travail, c’est d’écouter assez longtemps pour savoir dans quelle catégorie tu te trouves.
Les deux premières minutes
Quelle que soit la catégorie, les deux premières minutes se ressemblent.
Arrête ce que tu es en train de faire. Téléphone posé. Tout le reste en pause. L’enfant vient de dire quelque chose de difficile. Il a besoin de toute ton attention.
Mets-toi à sa hauteur. S’il est par terre, assieds-toi par terre. S’il est à table, assieds-toi à table. Ne le surplombe pas.
Ne réagis pas. C’est le plus dur. Ton visage va vouloir faire quelque chose. Retiens-le. Ne sursaute pas. Ne soupire pas. Ne te crispe pas. Ne hausse pas les sourcils. N’écarquille pas les yeux. Garde ton visage aussi stable que possible. L’enfant lit ton visage pour savoir s’il peut t’en dire plus sans danger. Si ton visage lui dit que ce sujet est dangereux, il s’arrêtera.
Ne pose pas trop de questions. Pose-en une, ouverte. Tu peux m’en dire un peu plus ? Ou : Qu’est-ce qui te fait dire ça ? Puis arrête-toi. Laisse le silence travailler. L’enfant le remplira si tu ne le fais pas.
Ne promets rien. Ni je vais arranger ça. Ni je vais appeler Papa. Ni on ne te forcera jamais à y retourner. Ces promesses ferment la conversation et mettent l’enfant sous pression : il se retrouve à devoir gérer ta réaction à ce qu’il vient de te dire.
Ne minimise pas. Je suis sûr que ce n’est pas si grave. Papa ne l’a pas fait exprès. Tu es sûrement juste fatigué. Ça ferme la porte. L’enfant range l’information : ce foyer ne peut pas accueillir ce que je viens de dire. Il ne le ramènera pas.
Après qu’il a parlé
Une fois qu’il a dit ce qu’il avait à dire pour cette fois, la conversation se termine en général assez vite. Les enfants donnent rarement le tableau complet en une seule fois. Ils te livrent un fragment, observent ton visage, puis passent à autre chose. Laisse-les faire.
Reconnais. Merci de me l’avoir dit. Ça a l’air difficile. C’est suffisant.
Ne lui demande pas ce qu’il veut que tu fasses. Il ne sait pas. C’est un enfant. Il a fait remonter quelque chose. La partie « décider quoi faire », c’est la tienne.
Ne promets pas qu’il n’y aura aucune suite. Ne dis pas je ne dirai pas à Papa que tu me l’as dit. Tu auras peut-être besoin d’en parler à Papa. L’enfant a besoin de savoir que ce qu’il te dit pourra donner lieu à quelque chose, tout en sachant que tu lui en parleras avant d’agir.
Dis plutôt. Je vais réfléchir à ce que tu m’as dit. Si j’ai besoin d’en parler à quelqu’un, je t’en parlerai d’abord. Tu peux me demander tout ce que tu veux d’autre. On pourra en reparler quand tu voudras.
Puis change de sujet, s’il en a envie. L’enfant voudra peut-être parler d’autre chose. D’un copain à l’école. De ce qu’il veut pour le dîner. De n’importe quoi sauf de ce qu’il vient de dire. Laisse-le faire. Le fait qu’il l’ait dit une fois, c’est déjà le cadeau. Il ne te doit pas de suite ce soir.
Après la conversation
C’est là que ton travail commence. La conversation, c’était son travail à lui. L’action, c’est la tienne.
N’agis pas sur le moment. N’appelle pas le co-parent ce soir-là. Pas de SMS. Pas de mail. L’exception, c’est la sécurité. (Si l’enfant a rapporté de la maltraitance, de la négligence ou un danger imminent, agis immédiatement et à la juste mesure. Le module 17 traite ce point.)
Réfléchis. Reste un moment avec ce qui a été dit. Repasse les catégories. Qu’est-ce qu’il a dit, exactement. Qu’est-ce que tu as remarqué dans la façon dont il l’a dit. Quelle a été la teneur de son comportement ces derniers temps. Est-ce que ça colle avec quelque chose que tu observes déjà.
Parle à un adulte. Pas encore au co-parent. Un ami. Un thérapeute. Quelqu’un qui te connaît, qui connaît l’enfant, et qui peut tenir une conversation difficile. Le but de cette conversation n’est pas de prendre une décision. C’est de réfléchir à voix haute.
Décide de ton action. Ce sera peut-être : aucune action. L’enfant a fait remonter un souci ordinaire, et ce dont il a besoin, c’est de ton écoute, dans la durée. Ce sera peut-être : une conversation avec le co-parent. Ce sera peut-être : un contact avec l’école. Ce sera peut-être : un soignant. Ce sera peut-être : un appel urgent pour une question de sécurité. La bonne action dépend de la catégorie.
Dis à l’enfant ce que tu as décidé. J’ai réfléchi à ce que tu m’as dit. Je vais en parler à Papa / à l’école / à personne / à un ami qui s’y connaît dans ce genre de choses. Ça honore ce qu’il t’a confié. Ça lui apprend aussi que faire remonter les choses a des suites, et qu’il a le droit de les connaître : c’est comme ça que se construit la confiance.
Quand tu dois impliquer le co-parent
Parfois, l’action demande une conversation avec le co-parent. L’enfant a rapporté quelque chose qui se passe dans l’autre foyer, et tu ne peux pas l’ignorer.
La conversation avec le co-parent doit être menée avec soin. Le co-parent va l’entendre comme une accusation. Il risque de se mettre sur la défensive. Il risque de balayer ce que l’enfant a dit. Il risque de te le retourner.
Quelques principes.
Ne le formule pas comme une accusation. Notre enfant a évoqué quelque chose sur la façon dont ça se passe chez toi en ce moment. J’aimerais qu’on en parle ensemble. Pas notre enfant dit que tu t’es remis à boire.
Tiens-toi aux mots de l’enfant. Ne paraphrase pas en chargeant la barque. Elle a dit qu’elle s’inquiétait pour toi, le soir. Pas elle a dit que tu es alcoolique.
Ne romps pas la confidentialité sans nécessité. Dis au co-parent ce que tu dois lui dire pour traiter le problème. Ne partage pas chaque détail de ce que l’enfant a dit. L’enfant ne doit pas avoir le sentiment que tout ce qu’il te confie part directement vers l’autre parent.
Ne t’attends pas à ce que le co-parent te donne raison tout de suite. Il aura peut-être besoin de temps. Il sera peut-être sur la défensive. La première conversation ne réglera peut-être rien. Patience.
Si la conversation se passe mal, fais appel à un tiers, avec prudence. Un médiateur. Un soignant. Dans les cas sérieux, un avocat. (Parle à des gens dont le métier est d’aider, pas de gagner.) N’en arrive au tribunal que si tu y es contraint.
Quand l’enfant a raison et que le co-parent ne le voit pas
C’est une des situations les plus difficiles. L’enfant a fait remonter quelque chose de réel. Le co-parent le nie, le minimise, te reproche d’avoir mis des idées dans la tête de l’enfant.
N’insiste pas auprès du co-parent. Tu ne le feras pas changer d’avis. Le travail, à la place, c’est de t’assurer que l’enfant a accès à un adulte de confiance et que, si la situation appelle une intervention, elle ait lieu. Un psychologue scolaire. Un thérapeute. Le médecin traitant. Dans les cas sérieux, les services sociaux.
L’enfant a besoin de savoir que t’avoir dit la vérité a eu des suites qui comptaient. Même si ces suites sont modestes. Même si le co-parent ne reconnaît jamais le problème.
Quand l’enfant se trompe, ou perçoit de travers
Parfois, l’enfant fait remonter quelque chose qui, à l’examen, se révèle être une perception faussée. L’amie de Papa est méchante finit par vouloir dire que cette amie lui a demandé de mettre son assiette dans l’évier. Maman me déteste finit par vouloir dire que Maman était fatiguée et un peu sèche mardi soir.
La conversation avec l’enfant, une fois que tu as démêlé ça, doit être menée avec soin. Tu n’invalides pas son ressenti. Tu l’aides à voir l’affaire sous un autre angle.
J’ai réfléchi à ce que tu m’as dit sur l’amie de Papa. J’en ai parlé avec Papa. On dirait qu’elle t’a demandé de mettre ton assiette dans l’évier, et que tu as trouvé ça strict. Je comprends que ça ne t’ait pas plu. Elle n’était pas méchante avec toi. Elle a sa propre manière de faire les choses. Ça te parle ?
L’enfant peut tenir ce recadrage, surtout s’il ne balaie pas le ressenti. Le ressenti était réel. L’interprétation était peut-être à côté. Les deux peuvent être vrais.
Le schéma dans la durée
Les enfants qui font l’expérience de parents qui écoutent bien, prennent les choses au sérieux et agissent à la juste mesure quand il le faut, apprennent que faire remonter les choses difficiles, ça vaut le coup. Ils continueront à le faire. Ils te diront, à quatorze ans, des choses qu’ils n’auraient jamais dites à un parent qui, à six ans, les aurait balayées.
Les enfants qui apprennent que faire remonter les choses difficiles déclenche du drame, des promesses en l’air, des confidences trahies ou aucune réponse du tout, arrêtent de parler. Ils commencent à porter les choses tout seuls. À l’adolescence, tu auras perdu l’accès aux conversations les plus importantes.
Le schéma se met en place tôt. Les conversations à six, huit et dix ans sont les fondations des conversations à quinze ans.
Pour finir
Quand l’enfant aborde quelque chose de difficile, la première réponse, c’est d’écouter. La réponse suivante, c’est de réfléchir. Ce n’est qu’ensuite que vient l’action, et l’action doit être à la juste mesure de ce qui a réellement été dit.
La plupart du temps, ce qui a été dit est ordinaire. Parfois, c’est un signal. Une petite part du temps, c’est une question de sécurité. Sois prêt pour les trois catégories. Ne sur-réagis pas. Ne sous-réagis pas. Aie confiance : qu’un enfant fasse remonter quelque chose est en soi le signe que le canal fonctionne.
Mercredi soir. Les dents sont brossées. La brosse à dents est de retour dans le gobelet. Ta fille de huit ans vient s’asseoir à côté de toi, sur le rebord de la baignoire. Tu lui demandes ce qu’elle veut dire. Elle dit : « Papa et son nouvel ami se sont disputés super fort samedi et j’ai eu peur ». Tu hoches la tête. Tu ne fais pas de grimace. Tu lui demandes si elle a envie de t’en dire plus. Elle a envie. Tu écoutes. La conversation continuera demain. Pour l’instant, tu te contentes d’écouter.
Ceci est une aide d'entraide, pas un avis médical, psychologique ou juridique, et en aucun cas un substitut à un professionnel qualifié. Si toi ou ton enfant êtes peut-être en danger, contacte les services d'urgence de ta région.