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Module 05 · Parler aux enfants

Écouter plus que dire

By the dip team · Clinical consultant: Pauline Sam, MD ·

Tous les âges10 min de lecture
Écouter plus que dire

Écouter plus que dire

Module 05 · Parler aux enfants · Article 08 · v2 · tous les âges


Vendredi après-midi. Ta fille de dix ans vient de rentrer de l’école. Il s’est passé quelque chose, tu le vois à la façon dont elle tient son cartable. Elle passe devant toi sans enlever ses chaussures, lâche le sac dans l’entrée, s’assoit sur la dernière marche de l’escalier. Tu lui demandes si ça va. Elle fait non de la tête. Tu t’assois à côté d’elle sur la marche. Tu ne dis rien d’autre.

Cet article parle de ce moment-là, et de la plupart des moments qui comptent dans la première année de séparation. Les moments où la chose la plus utile qu’un parent puisse faire, c’est, tout simplement, de se taire.

L’instinct de combler le silence

L’instinct du parent, dans les moments difficiles, surtout l’année de la séparation, c’est de combler le silence avec des mots. Rassurer. Expliquer. Raconter. Comparer. Questionner. Espérer. Le parent croit qu’il aide. Souvent, il gère sa propre angoisse en remplissant la pièce de sa voix.

C’est l’un des schémas les plus lourds de conséquences dans tout ce qui touche au fait de parler aux enfants. Les parents qui gèrent leur propre angoisse en parlant, pendant que leur enfant digère, passent à côté de ce que leur enfant est en train de dire. Ils passent à côté des silences qui contiennent le vrai sentiment. À côté des questions que l’enfant allait poser, et qui se sont enfouies sous la troisième parole rassurante. À côté de la texture du moment.

Le passage, dans ce module, du bien parler au bien écouter est l’un des virages les plus difficiles à prendre pour un parent qui se sépare. La plupart des articles de ce module parlent de ce qu’il faut dire. Celui-ci parle de quand s’arrêter.

Ce qu’est vraiment l’écoute

Écouter, ce n’est pas attendre son tour de parler.

Écouter, ce n’est pas mettre au point un conseil en silence.

Écouter, ce n’est pas répéter mentalement sa réponse en gardant un visage neutre.

Écouter, c’est une présence. Une forme de présence bien précise, avec quelques composantes.

Le corps dit que tu es là. Tu es assis, pas debout au-dessus de l’enfant. Tu es à sa hauteur, ou plus bas. Tu es tourné vers lui. Ton téléphone est posé. Le chien n’est pas sur tes genoux. L’autre enfant n’interrompt pas. La vaisselle peut attendre.

Le visage est sans défense. Pas en train de jouer l’inquiétude. Pas en train de préformer une réponse. Il repose dans ce que tu ressens vraiment. Les enfants lisent les visages avec netteté. Un visage qui en fait trop se lit comme un visage qui n’écoute pas.

La bouche est fermée. C’est la partie la plus difficile. La bouche veut poser une question. Glisser un mot rassurant. Préciser un détail. Dire ça me rappelle quand j’avais ton âge. Proposer une solution. La bouche doit rester fermée assez longtemps pour que l’enfant arrive jusqu’à ce qu’il essaie vraiment de dire.

L’attention est sur lui. Pas sur ce que tu vas dire ensuite. Pas sur l’heure qu’il est. Pas sur le fait de savoir si ton co-parent sera fâché que le dîner soit en retard. Sur lui.

Ça paraît simple. Dans les faits, ça demande beaucoup de discipline intérieure, surtout quand ce que dit l’enfant est dur à entendre, ou quand ton propre état émotionnel est activé.

Ce qui fait obstacle

La plupart des parents, y compris les bons, font obstacle à ce que digère leur enfant, selon des schémas prévisibles. Connaître les schémas, c’est déjà la moitié du travail.

Rassurer trop tôt. L’enfant dit je suis triste. Le parent dit oh mon cœur, tu n’as pas besoin d’être triste, tout va bien se passer. L’enfant vient de recevoir le message que sa tristesse est mal venue, qu’il devrait la cacher, qu’il met le parent mal à l’aise en l’exprimant. Il sera plus triste, et il t’en parlera moins.

Vouloir résoudre. L’enfant dit Papa et sa maison me manquent quand je suis ici. Le parent dit on peut appeler Papa tout de suite si tu veux. Ou je peux demander si tu peux y aller un jour plus tôt la semaine prochaine. L’enfant ne demandait pas de solution. Il te disait quelque chose. La solution referme la porte de la conversation.

Comparer. Quand j’avais ton âge, mon père et moi. Ton cousin a vécu quelque chose de semblable. Plein d’enfants ont leurs parents dans deux foyers. C’est parfois bien intentionné. Ça atterrit presque toujours comme ton expérience n’est pas assez unique pour mériter qu’on s’y arrête.

Réexpliquer. Rappelle-toi, mon cœur, on te l’a dit, Maman et moi on n’était plus heureux ensemble, alors on a décidé d’avoir deux foyers, et en fait c’est une très bonne chose parce que. L’enfant le sait. Il l’a entendu. Ce n’est pas l’explication qu’il digère, là. C’est un sentiment. Réexpliquer, c’est rassurer déguisé en information.

Trop de questions. Le parent plein de bonne volonté qui entend je suis triste et répond tu es triste à cause de quoi, ça a commencé quand, c’est à propos de Maman, tu veux me raconter ce qui s’est passé. Chaque question est une petite interruption. L’enfant ne peut pas répondre à quatre questions d’un coup. À la troisième, le sentiment de départ est enseveli.

Faire un discours. Le parent qui attendait la conversation, qui a répété ce qu’il voulait dire, et qui le livre maintenant. Je veux que tu saches que, quoi qu’il arrive, Papa et moi on t’aime tous les deux, et c’est une chose qu’on a réfléchie très soigneusement, et ton bien-être est notre priorité absolue. C’est le discours du parent. Ce n’est pas une conversation. L’enfant décroche vers la deuxième phrase.

Ramener à soi. C’est très difficile pour moi aussi. Parfois vrai. En général, pas ce dont l’enfant a besoin sur le moment. Le travail du parent, c’est de faire de la place à l’expérience de l’enfant. L’expérience du parent peut se dire ailleurs.

Regarder son téléphone. Une petite chose, presque toujours présente. L’enfant le voit. L’enfant sent l’attention partielle. L’enfant referme la porte.

À quoi ressemble l’écoute, quand elle a lieu

Ça ressemble surtout à du silence, avec quelques petites interventions de temps en temps, qui font avancer la conversation sans la réorienter.

« Mm. »

« Oui. »

« Raconte-moi un peu plus. »

« Ça a l’air dur. »

« Il y a autre chose ? »

« C’était quoi, le pire moment ? »

C’est tout. Cinq ou six répliques, employées avec parcimonie, suffisent à laisser un enfant parler pendant une demi-heure de quelque chose qu’il n’aurait pas su dire en deux minutes si tu lui avais posé de vraies questions.

La phrase « raconte-moi un peu plus » fait partie des plus utiles qu’un parent puisse apprendre. Elle ne contient aucun jugement, aucune direction, aucune envie de résoudre. Elle se contente d’ouvrir un espace.

La phrase « ça a l’air dur » est la deuxième plus utile. Elle reconnaît le sentiment sans chercher à le réparer ni à passer à autre chose.

Tout le savoir-faire tient à les employer avec parcimonie. Pas en continu. Un enfant qui entend « ça a l’air dur » toutes les quatre phrases va finir par se sentir mis en scène. Glisse-en une toutes les deux ou trois minutes. Le reste du temps, ne dis rien.

Quand l’enfant dit quelque chose que tu n’attendais pas

La version la plus difficile de l’écoute, c’est quand l’enfant dit quelque chose que tu n’étais pas prêt à entendre. Je n’aime plus aller chez Papa. Je voudrais habiter juste avec toi. Je ne veux plus faire le planning. Je crois que Maman est triste tout le temps, et que c’est à cause de moi.

L’instinct est immédiat. Tu veux répondre. Tu veux réparer ça. Tu veux corriger la fausse idée, ou passer à l’action, ou décrocher pour appeler ton co-parent, ou organiser autrement les choses.

Ne fais rien de tout cela sur le moment. La première réponse reste, encore, l’écoute.

« Raconte-moi un peu plus. »

« Qu’est-ce qui te fait ressentir ça ? »

« Ça a commencé quand ? »

Puis tu restes avec ce qu’il dit. Tu ne prends pas de décision pendant la conversation. Tu ne promets rien. Tu ne balaies pas. Tu ne passes pas à l’action. Tu l’entends, c’est tout.

Après la conversation, tu pourras agir. Tu pourras réfléchir à ce que tu as entendu. Tu pourras en parler à ton co-parent si c’est pertinent. Tu pourras ajuster les choses si elles ont besoin de l’être. Mais l’action appartient à un autre moment. Le moment de l’écoute est une chose à part.

Ce que tu découvres, parfois

Quand les parents écoutent bien, ils découvrent souvent que ce qu’ils croyaient se jouer chez l’enfant n’est pas ce qui se joue vraiment.

L’enfant boudeur aux passages de relais se révèle finalement non pas contrarié par le relais, mais par un souci d’amitié dont il n’avait pas eu la place de parler. L’enfant qui semblait réticent au planning se révèle en train de digérer une maîtresse qu’il n’aime pas. L’enfant qui disait détester sa chambre dans son second foyer se révèle en réaction à une odeur. L’enfant dont le comportement semblait lié à la séparation se débattait, en fait, avec tout autre chose.

Tu ne le découvres que si tu écoutes assez longtemps pour que l’enfant arrive jusqu’à la vraie chose. Les premières phrases qui sortent de la bouche d’un enfant sont rarement la vraie chose. La vraie chose remonte en général après un moment.

Selon l’âge

L’écoute compte à tout âge, mais la texture change.

L’enfant de 3 à 7 ans n’a pas vraiment, le plus souvent, l’architecture verbale pour parler longuement. L’écoute, ça ressemble à s’asseoir à côté de lui pendant qu’il joue. Le regarder. Être disponible. Ne pas questionner. Laisser le jeu être la communication. Le commentaire bref, de temps en temps. On dirait que tu fabriques deux foyers. Puis le silence à nouveau.

L’enfant de 8 à 12 ans peut parler par arcs plus longs, mais souvent de biais. En faisant autre chose. L’écoute, c’est d’être présent pendant ces moments de biais sans en faire l’événement principal. Ne t’assois pas en face de lui pour annoncer on va parler. Promenez le chien. Faites de la route. Faites un puzzle. Parlez en faisant.

L’ado est le plus difficile, parce qu’il communique de façon sélective et dans des fenêtres imprévues. L’écoute, c’est d’être disponible sans le poursuivre. Être dans la cuisine à 23 h quand il descend, sans être sur ton téléphone. Ne pas le suivre dans l’escalier après un échange difficile. Être là quand il décide de revenir.

Quand écouter ne suffit pas

Il y a des moments où l’écoute seule n’est pas la bonne réponse. Quand un enfant rapporte quelque chose de dangereux (sa sécurité, celle d’un autre, un mal qui lui est fait). Quand il décrit une humeur durablement basse. Quand il soulève quelque chose qui demande une action immédiate.

Dans ces moments-là, l’écoute est la première réponse, mais pas la seule. Tu écoutes d’abord. Puis tu agis. Ne saute pas l’écoute, même si la situation est urgente. L’enfant a besoin de savoir qu’il a été entendu avant de faire confiance à l’action qui suit.

Le module 17 traite des situations où un enfant soulève quelque chose de grave. Le module 04 traite de la santé mentale des ados. Les deux s’appuient sur cette base qu’est l’écoute.

Ce que l’écoute apprend à l’enfant

Un enfant qu’on écoute régulièrement apprend quelques choses qui le porteront le reste de sa vie.

Il apprend que son expérience intérieure mérite qu’on s’y arrête. Il apprend que les adultes peuvent tenir des choses difficiles sans se briser. Il apprend que parler aide. Il apprend qu’il n’a pas à jouer un sentiment pour qu’on le prenne au sérieux. Il apprend que sa propre perception naissante de ce qui lui arrive est digne de confiance.

Un enfant qu’on n’écoute pas régulièrement apprend l’inverse. Que parler n’est pas sûr. Que les sentiments dérangent. Qu’il doit gérer la réaction de son parent avant d’exprimer sa propre expérience. Que ce qui lui arrive n’est pas assez intéressant pour mériter qu’on s’y arrête.

Le coût d’une erreur, ici, est élevé. Le bénéfice de faire à peu près juste est l’un des plus beaux cadeaux qu’un parent qui se sépare puisse offrir.

Pour finir

Le travail de cet article est petit et difficile. Être présent. Ne pas combler le silence. Questionner moins. Écouter plus. T’asseoir sur la marche à côté de l’enfant sans rien dire pendant dix minutes.

Tu n’as pas à le faire parfaitement. L’enfant n’a pas besoin que chaque moment soit un chef-d’œuvre d’accordage. Il a besoin que la plupart des moments, avec le temps, ressemblent à des moments où il a été entendu. C’est la texture, accumulée, qu’il emporte.

Vendredi après-midi. La dernière marche de l’escalier. La fillette de dix ans, légèrement appuyée contre ton épaule, qui ne pleure pas encore. Tu t’assois. Tu ne dis rien. Au bout de quelques minutes, elle se met à parler. Tu écoutes. Le reste de la soirée peut attendre.

Ceci est une aide d'entraide, pas un avis médical, psychologique ou juridique, et en aucun cas un substitut à un professionnel qualifié. Si toi ou ton enfant êtes peut-être en danger, contacte les services d'urgence de ta région.