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Module 05 · Parler aux enfants

Comment parler de la séparation à un ado

By the dip team · Clinical consultant: Pauline Sam, MD ·

13–1711 min de lecture
Comment parler de la séparation à un ado

Comment parler de la séparation à un ado

Module 05 · Parler aux enfants · Article 07 · v2 · 13–17 ans


Dimanche soir. Tu es dans la cuisine, tu finis la vaisselle. Tu croyais tout le monde couché. Tu entends des pas dans l’escalier. Ta fille de quinze ans apparaît dans l’embrasure de la porte, en sweat à capuche, le téléphone à la main. Elle dit : je peux te demander un truc. Tu dis oui. Elle dit : est-ce que Papa et toi, vous avez divorcé à cause de moi ? Tu t’arrêtes. Tu poses le torchon. Tu t’assois sur un tabouret. Tu réponds.

Cet article parle de cette conversation, et de toutes les autres. La conversation avec un ado est, par sa structure, différente de celles des articles précédents. L’enfant à qui tu parles est plus proche d’un adulte que d’un enfant. Il peut tenir davantage que n’importe quelle version plus jeune de lui-même. Il voit aussi davantage, il lui reste moins de temps avant de quitter le foyer, et ce qu’il emportera avec lui se forme dans cette fenêtre.

Le changement de structure

Trois choses ont basculé à l’adolescence, et elles façonnent tout dans la manière dont la conversation fonctionne.

Il détecte clairement l’esquive. Un ado sait quand tu ne lui dis pas toute l’histoire. Il lit le langage du corps, le ton, ce que tu fais de tes yeux, la pause juste avant une certaine phrase. Les réponses vagues qui marchaient à 7 ans ne marchent plus à 14. Elles passent pour condescendantes. L’ado à qui l’on parle de haut arrête de demander et se met à reconstituer l’histoire tout seul, à partir de sources moins fiables que toi.

Il a du temps seul avec ses pensées. L’ado passe des heures chaque jour seul dans sa chambre, sur son téléphone, en conversation avec ses amis, sur les réseaux. Les conversations qu’il a avec lui-même au sujet de la séparation digèrent davantage que n’importe quelle conversation qu’il a avec toi. Ton rôle est moins de contrôler le récit que d’être une source de vérité fiable et disponible quand il revient avec des questions.

La fenêtre se referme. Il quitte le foyer, bientôt. Les conversations que tu as maintenant forment la version de cette histoire qu’il portera le reste de sa vie. Si tu fais à peu près juste pendant ces années, il y repensera avec un récit plus apaisé. Si tu te trompes lourdement, la déformation restera avec lui.

Ce que tu peux dire à cet âge

Tu peux donner la version la plus honnête de la vérité adaptée à son âge.

On ne fonctionnait plus comme couple. On essayait depuis longtemps. On a décidé de se séparer parce que rester ensemble nous faisait du mal, à nous, et probablement à toi. C’est vrai. Un ado peut le tenir.

Tu peux dire aussi :

Il y a des choses entre Maman et moi que je ne vais pas partager avec toi, parce que ce n’est pas à toi de les porter. Tu peux me poser des questions, et je te dirai quand il n’y a pas de réponse. Il viendra peut-être un moment, dans quelques années, où on aura une autre conversation sur les parties les plus difficiles. Ce n’est pas maintenant.

Cette phrase fait deux choses. Elle lui dit qu’il y a autre chose, ce qu’il soupçonne déjà. Et elle lui dit pourquoi tu te retiens : par respect, pas par esquive. Les ados peuvent tenir cette distinction. Pour la plupart, ils arrêtent d’insister sur le détail quand ils comprennent que cette retenue est un choix, et non une incapacité à affronter la conversation.

Ce que tu ne peux toujours pas dire :

  • Les détails peu flatteurs sur ton co-parent. La logique qui tenait à 9 ans tient à 14. Si on dit à ton ado Papa est parti pour quelqu’un de son bureau, il va le classer. Il l’emportera dans chacune de ses visites chez Papa. Il jugera Papa à partir de ce classement. Il pourrait s’éloigner de Papa d’une manière qui lui coûte des années de relation. La tentation, avec un ado, c’est de se dire qu’il est assez grand pour l’encaisser. Il est assez grand pour recevoir les mots. Il n’est pas assez grand pour en intégrer le sens sans que ça lui coûte un parent.
  • Ta propre détresse, en détail. Je pleure la nuit. J’ai peur de me retrouver seul. Je ne sais pas comment je vais traverser ça. L’ado va essayer de devenir ton soutien. Il y arrivera. C’est de la parentification, et ça lui coûte son adolescence. (Le module 04 traite plus en profondeur du schéma de la parentification.)
  • Le contenu sexuel d’adulte. Même quand l’ado devient lui-même un jeune adulte, la ligne sur la vie sexuelle des parents tient. Ne partage pas. N’en plaisante pas. N’y fais pas allusion.

Comment avoir la conversation

Ne le poursuis pas. C’est la règle la plus importante avec les ados. L’ado qui se sent poursuivi se replie. L’ado qui se sent disponible-à viendra à son rythme, souvent à des heures qui t’arrangent peu (23 h devant l’évier, 7 h 30 avant les cours, dans la voiture après une activité).

Sois disponible sans exiger la conversation. Je suis là si tu as envie de parler de quoi que ce soit. Tu n’es pas obligé. Je suis juste là. Puis laisse tomber. Ne relance pas. Ne demande pas plus tard s’il y a repensé.

Quand il vient, assieds-toi. Arrête ce que tu fais. Pose le téléphone. Assieds-toi. L’ado qui a choisi de venir parler mérite toute ton attention, aussi longtemps qu’il accepte de la donner.

Réponds à la question qu’il a réellement posée. Ne développe pas. N’y vois pas une invitation à déverser tout ce que tu as en tête. S’il demande est-ce que vous vous aimiez quand vous vous êtes mariés, réponds à ça. Oui. Je crois. En tout cas, le genre d’amour qu’on connaissait à l’époque. N’enchaîne pas sur la suite du mariage. Attends la relance.

Laisse le silence. Les ados digèrent souvent en restant un moment avec ce qui a été dit. Ne comble pas le silence. Laisse-le travailler.

Ne te mets pas sur la défensive. Il peut dire des choses qui font mal. Pourquoi vous n’avez pas essayé plus fort. Tu as détruit notre famille. Je crois que tu n’as jamais vraiment aimé Papa. C’est du chagrin qui cherche une cible. Ne te défends pas. Ne te justifie pas. Je t’entends. Je suis désolé. Je comprends pourquoi tu es en colère. Reste avec ça.

Laisse-le partir. S’il se lève au bout de dix minutes en disant qu’il est fatigué, laisse-le aller. La conversation n’est pas finie. Elle reprendra par fragments, à son rythme.

Les questions que les ados posent vraiment

Est-ce que vous vous êtes aimés, un jour. Oui. Sois direct. Oui. On s’est aimés longtemps. La façon dont on s’aimait a changé.

Pourquoi vous n’avez pas essayé plus fort. On a essayé. Je suis désolé que ça se soit passé comme ça pour toi. J’aurais aimé que ce soit autrement. Ne liste pas ce que tu as essayé, à moins qu’il ne le demande. Ne te défends pas.

Est-ce que c’était à cause de moi / de mon anxiété / de mes problèmes à l’école / des disputes qu’on avait quand j’avais douze ans. Non. Même quand la chose précise que l’ado nomme était bien présente dans le mariage, la réponse tient. Non. La période difficile autour de l’école, c’était réel, mais ce n’était pas la raison. La raison, c’était entre Maman et moi, en tant qu’adultes. Tu n’y es pour rien. (La logique de l’article 03, appliquée à une culpabilité plus subtile.)

Est-ce que tu as trompé Papa / est-ce que Papa t’a trompée. C’est la question la plus délicate à gérer. Si la réponse est non des deux côtés, dis-le. Non. Rien de tel. Si la réponse est oui, la réponse honnête est aussi la plus prudente. Je ne vais pas parler des détails avec toi maintenant. Il y a eu des choses entre Maman et moi qui ont joué. On pourra avoir cette conversation quand tu seras un peu plus grand, si tu en as encore envie. Cette réponse est parfois accueillie avec colère. Tiens la ligne quand même. Les ados n’ont pas encore l’intégration émotionnelle pour porter le détail d’une infidélité parentale, même s’ils croient le contraire.

Est-ce que ça va, toi. Presque toujours oui, même quand ça ne va pas. Ça va. Difficile, parfois. La plupart du temps, ça va. Tu n’as pas à t’occuper de moi. La dernière phrase est la plus importante. Les ados vont essayer de s’occuper de toi. Ils sentiront ton besoin avant même que tu l’exprimes.

Qu’est-ce qui va m’arriver / pour l’école / pour ma chambre / pour l’argent. Réponds concrètement. Ne spécule pas sur ce que tu ignores. On règle les questions pratiques. Ton école ne change pas. Ta chambre ici, c’est la tienne. L’argent va être un peu plus serré, mais on va s’en sortir.

Est-ce que tu détestes Papa. Non. J’ai des sentiments envers Papa que je suis encore en train de démêler. Parfois, j’ai de la peine. Je ne le déteste pas. C’est ton père, et il le restera toujours. Je ne vais pas me mettre en travers de ta relation avec lui. C’est la phrase qui donne à l’ado la permission de continuer à aimer son autre parent. Elle vaut la peine d’être répétée avant qu’il ne pose la question.

Est-ce que vous allez vous remettre ensemble. Non. On ne se remettra pas ensemble. C’est une chose réelle et définitive. N’adoucis pas, même si ça atterrit durement. Un faux espoir est pire qu’une réalité nette.

L’ado qui prend ses distances

Certains ados répondent à la séparation en prenant leurs distances avec l’un des parents, ou les deux. Ils passent plus de temps chez les copains. Ils deviennent plus difficiles à joindre. Ils se mettent à dire ce week-end, je suis chez Maman sans demander. Ils prennent des plans qui ne collent pas à ton organisation.

L’instinct, souvent, c’est de les ramener à soi. D’imposer le rythme. De rappeler les règles. Tu dois venir chez moi le jeudi. C’est ce qui est convenu.

C’est exactement le mauvais geste. L’ado qui prend déjà ses distances en prendra davantage si on le tient serré. L’ado à qui l’on accorde une vraie autonomie reviendra souvent plus proche que celui qu’on tient serré. Le module 04, article 01 (Quand le rythme ne dépend plus de toi) traite ça en détail.

La conversation sur la prise de distance, c’est à toi de l’ouvrir, avec douceur. J’ai remarqué que tu avais besoin de plus de souplesse. Je comprends. Parlons de ce qui marche. J’ai envie de te voir. J’ai aussi envie que tu aies ta propre vie. Puis vous le réglez ensemble. N’impose pas. N’accuse pas ton co-parent de te l’éloigner. Ne mets pas l’ado en position de choisir.

Quand la conversation est surtout du silence

Certains ados ne parleront pas du tout de la séparation avec toi dans les premiers mois. Ils changeront de sujet. Ils diront j’ai pas envie d’en parler. Ils disparaîtront dans leur téléphone chaque fois que le sujet remonte.

C’est normal. La conversation peut être à 95 % du silence et faire quand même son travail. Ce qui compte à cet âge, c’est qu’il sache que tu es disponible pour l’avoir. Pas que tu l’aies à heure fixe.

Comment garder la porte ouverte avec un ado silencieux :

  • Évoque le sujet de temps en temps, brièvement. Juste pour que tu saches, je suis là si tu as un jour envie de parler de l’histoire entre Maman et moi. Sans pression.
  • Ne lis pas son journal. Ne lis pas ses messages. Ne fouille pas son téléphone pour voir comment il digère.
  • Sois attentif aux signaux qui ne sont pas des conversations. Sommeil qui change, appétit qui change, retrait des amis, résultats scolaires qui chutent.
  • Si tu t’inquiètes, demande une fois, avec douceur. Je m’inquiète pour toi en ce moment. Est-ce que ça va ? Accepte sa réponse, même si c’est ça va. Puis continue d’observer.

Quand faire appel à un soutien professionnel

L’adolescence comporte un risque psychique plus élevé, et la séparation peut l’amplifier. Sois attentif à ceci, et réagis :

  • Une humeur basse qui dure plus de deux semaines
  • Un retrait des amis et des activités qu’il aimait
  • Des troubles du sommeil ou des changements importants de sommeil
  • Des changements alimentaires (repas sautés, prises de nourriture en cachette, gros décalages d’appétit)
  • Des propos d’automutilation, de désespoir, ou le sentiment d’être un poids
  • Des conduites à risque qui s’intensifient (consommations, décisions dangereuses)
  • Un changement brutal de groupe d’amis, ou un éloignement d’amis de longue date

Si l’un de ces signes apparaît de façon durable, ou si plusieurs apparaissent ensemble, va chercher un soutien professionnel. Parles-en à ton médecin traitant. Parles-en au psychologue de l’établissement. Demande directement à l’ado si ça va. N’attends pas que ça se résolve tout seul. (Le module 04, article 07 traite en détail de la santé mentale des ados.)

Pour finir

L’ado à qui tu parles est plus proche de l’adulte qu’il va devenir que de l’enfant qu’il était. Parle-lui avec ce respect-là. Donne-lui la version la plus honnête de la vérité qui convient à son âge. Tiens les lignes qui doivent être tenues. Sois disponible sans le poursuivre. Reste avec sa colère. Ne lui fais pas porter la tienne.

Les conversations que tu as durant ces années seront celles dont il se souviendra quand il racontera ce qui s’est passé dans sa famille, vingt ans plus tard. Ce que tu dis compte. Ce qui compte davantage, c’est comment tu le dis, et si tu étais là, calmement, quand il avait besoin que tu le sois.

Dimanche soir. La cuisine. L’ado en sweat à capuche. Elle pose sa question. Tu y réponds avec soin. Elle dit d’accord. Elle reste encore quelques secondes dans l’embrasure de la porte. Puis elle remonte. Tu finis la vaisselle. La conversation reprendra, par fragments, au fil des années. Celle-ci en était une.

Ceci est une aide d'entraide, pas un avis médical, psychologique ou juridique, et en aucun cas un substitut à un professionnel qualifié. Si toi ou ton enfant êtes peut-être en danger, contacte les services d'urgence de ta région.