Travailler avec l’école
By the dip team · Clinical consultant: Pauline Sam, MD ·

Travailler avec l’école
Tu es à la sortie de l’école, un jeudi. L’enseignante de ton enfant te rattrape sur le pas de la porte et te dit, avec douceur : « Je voulais juste vous dire que je garde un œil sur [l’enfant], vu le contexte. Il avait l’air plus en retrait cette semaine. »
Tu es content que l’enseignante soit attentive. Et tu es aussi, dans le même instant, un peu décontenancé par ce « vu le contexte ». Tu n’as pas parlé de la séparation à l’enseignante. Ton co-parent l’a peut-être fait. L’enseignante l’a peut-être deviné à partir de quelque chose que l’enfant a dit. D’où que ça vienne, l’enseignante a désormais sur ton enfant un cadre que tu n’as pas explicitement autorisé, et ce cadre est, dans l’ensemble, exact.
Tu restes un moment dans le couloir après son départ. L’enfant, qui n’a rien remarqué, te montre une peinture.
Cet article parle de ce que l’école fait, et ne fait pas, dans le territoire où tu navigues maintenant.
De quoi parle cet article
Cet article traite du rôle de l’école comme tiers dans la co-parentalité. Quand l’école est vraiment utile. Quand l’y mêler comporte un risque. Comment bien s’en servir.
Le principe est le suivant. L’école est le repère le plus stable de la vie de ton enfant : même bâtiment, mêmes enseignants, mêmes routines, mêmes attentes. Ça en fait une source d’information formidable sur la façon dont ton enfant va. Ça n’en fait pas un décideur pour ta co-parentalité, un arbitre de vos désaccords, ni un substitut au travail de médiation que tu dois mener par ailleurs. Bien se servir de l’école, c’est s’en servir pour ce à quoi elle est faite : instruire ton enfant et offrir un soutien attentif dans ce cadre éducatif.
L’article couvre quatre choses. Ce que l’école peut offrir. Ce qu’elle ne peut pas. Comment bien l’informer. Et comment ajuster quand un parent en dit trop, ou pas assez.
Ce que l’école peut offrir
Plusieurs ressources utiles.
Une observation régulière de ton enfant. Enseignants, CPE et personnes de la vie scolaire voient ton enfant six ou sept heures par jour, cinq jours par semaine, dans un cadre où son comportement est façonné par des règles de groupe et des attentes scolaires. L’information qu’ils ont est différente de celle qu’a l’un ou l’autre parent. Ils repèrent les changements d’humeur, d’engagement social, de concentration, de présentation. Un enseignant qui suit ton enfant depuis six mois dispose de données auxquelles aucun parent n’a accès.
Un cadre de soutien pour l’enfant. La plupart des établissements ont des dispositifs pour accompagner les élèves dans les périodes difficiles : un coin où souffler, un adulte référent qui prend des nouvelles, en élémentaire l’enseignant lui-même, au collège la vie scolaire et le CPE, parfois le psychologue de l’Éducation nationale. Ton enfant peut accéder à tout ça sans que l’un ou l’autre parent soit directement impliqué. Le dispositif marche parce qu’il fait partie de la relation continue de l’école avec l’élève, pas parce que c’est un arrangement spécial déclenché par ta situation.
Une continuité qui traverse les deux foyers. L’école est l’endroit qui ne change pas quand l’enfant change de foyer. Les mêmes enseignants, les mêmes routines, les mêmes attentes. Pour un enfant qui circule entre ses deux foyers, cette stabilité est un point d’ancrage difficile à reproduire ailleurs. L’école fait ça sans se penser comme un outil de co-parentalité ; elle le fait juste en étant une école.
Un regard neutre sur le bien-être de l’enfant. Un psy-ÉN, un CPE n’ont aucun intérêt dans la version des faits de l’un ou l’autre parent. Leur préoccupation professionnelle, c’est l’enfant. Cette neutralité, sollicitée comme il faut, peut être vraiment utile : un regard sur l’enfant qui n’est pas teinté par le paysage émotionnel de l’un ou l’autre parent.
Un pont vers d’autres services. La plupart des établissements ont des liens avec les psychologues de l’Éducation nationale, les CMP et CMPP, les dispositifs de soutien aux apprentissages, et, dans certains cas, les services sociaux. Si ton enfant a besoin d’une aide spécialisée, l’école est souvent le chemin le plus efficace.
Ce que l’école ne peut pas faire
Tout aussi important à comprendre.
Elle ne peut pas faire la médiation entre toi et ton co-parent. L’école n’est pas un tiers neutre dans la relation entre adultes. Son rôle n’est pas de faciliter votre communication, de détenir des informations que tu ne peux pas partager avec ton co-parent, ni de prendre parti dans vos désaccords. Demander ça à l’école est une erreur de catégorie, et une bonne école déclinera avec douceur.
Elle ne peut pas prendre les décisions de co-parentalité à ta place. L’enfant doit-il partir en classe de découverte ? Doit-il passer de la garderie du matin à l’étude du soir ? Doit-il commencer la nouvelle activité ? Ce sont des décisions de co-parentalité, pas des décisions de l’école. L’école aura parfois une information qui pèse sur la question (si l’enfant est prêt, ce que le rythme permet), mais la décision t’appartient, à toi et à ton co-parent. L’école ne décide pas à votre place.
Elle ne peut pas garder de secrets vis-à-vis d’un parent pour le compte de l’autre. En France, l’autorité parentale est en principe exercée en commun, et l’école traite les deux parents à égalité. Si un parent demande à l’école de cacher une information à l’autre, l’école décline en général. C’est juste. Demander à l’école de prendre parti sur le partage d’informations la met dans une position intenable.
Elle ne peut pas être ton canal de communication. Vous pouvez dire à mon co-parent que… demandé à un enseignant, c’est un mauvais usage. Le travail de l’enseignant, c’est ton enfant, pas le passage de messages entre adultes. Le module 08 traite des canaux de communication directe adaptés aux co-parents.
Elle ne peut pas remplacer une thérapie ou un suivi en cas de détresse sérieuse. Le psychologue de l’Éducation nationale est un généraliste, dans un cadre scolaire. Ce n’est pas un pédopsychiatre. Si ton enfant montre une détresse sérieuse, l’école peut être le premier point de contact, mais l’étape suivante est en général une orientation vers un professionnel spécialisé en dehors de l’école.
Elle ne peut pas gérer les conflits de planning à ta place. Vous pourriez veiller à ce que [l’enfant] soit confié à mon co-parent le vendredi ? demandé au secrétariat, c’est trop demander. L’école a peut-être ton calendrier de relais dans le dossier, mais en gérer la réalité quotidienne, c’est ton travail, pas le sien.
Comment bien informer l’école
Quelques principes.
Informe-la une fois, brièvement, par écrit. Un court message à l’enseignant (ou au professeur principal au collège), via le cahier de liaison, l’ENT ou la messagerie de l’établissement : Bonjour. Je voulais vous informer que [l’enfant] vit désormais entre deux foyers. Les jours de relais sont en général le X et le Y. [Prénom de l’autre parent] et moi sommes tous les deux impliqués dans la scolarité de [l’enfant] et devons tous les deux être contactés pour tout ce qui concerne l’école. Nous vous serions reconnaissants de nous traiter à égalité. Ça suffit. L’école connaît la situation, a l’information nécessaire pour l’organisation, et a été prévenue que les deux parents sont à égalité. Le message est court, neutre et conjoint.
Informe à deux quand c’est possible. Si toi et ton co-parent pouvez vous accorder sur un seul message à l’école, c’est la meilleure version. Un message conjoint signale à l’école que la situation est gérée de façon coopérative, ce qui la rend plus à même de bien soutenir l’enfant. Si le conjoint n’est pas possible, informez séparément, mais de façon cohérente.
Ne commente pas. L’école n’a pas besoin de savoir qui est parti, pourquoi, à qui la faute, où en est la situation côté nouveau partenaire, ni à quel point tu es en colère. Toute information de ce genre, donnée à l’école, devient un cadre qu’elle apporte malgré elle à ses échanges avec ton enfant. La version propre, c’est seulement la réalité d’organisation, dite de façon neutre.
Mets-la à jour quand il y a de vrais changements. Un nouveau petit frère ou une nouvelle petite sœur. Un déménagement. Un changement de calendrier de relais. Une médiation ou une procédure juridique qui touche à la scolarité. Les mises à jour doivent rester rares et concrètes. Nous passons à un nouveau calendrier de relais au prochain trimestre : très bien. C’est très difficile à la maison en ce moment : c’est plus que ce dont l’école a besoin.
Demande-lui ce dont elle a besoin de ta part, pas ce qu’elle peut faire pour toi. Y a-t-il quelque chose de notre côté qui vous aiderait à bien accompagner [l’enfant] ? est une question utile. L’école aura parfois des demandes précises : être prévenue des jours de transition, avoir un interlocuteur stable à appeler, des coordonnées mises à jour avec les adresses actuelles des deux parents. Ses demandes sont en général petites, concrètes, et méritent d’être honorées.
Quand un parent en dit trop
C’est la version la plus fréquente de la sur-implication de l’école : un parent (souvent le plus en détresse) fait entrer l’école dans le paysage émotionnel de la séparation.
Quelques motifs.
L’enseignant à qui on en a trop dit. Il est au courant de l’infidélité, du désaccord financier, du comportement du nouveau partenaire. Ce savoir le met mal à l’aise. Il ne peut pas le désapprendre. Il traitera l’enfant, d’une manière ou d’une autre, différemment du fait de le savoir.
Le psy-ÉN transformé en confident. Des rendez-vous chaque semaine avec le parent (pas l’enfant) sur ce qui se passe à la maison. C’est un généraliste ; il n’est pas outillé pour ça ; il deviendra discrètement moins efficace avec l’enfant à mesure que les histoires d’adultes du parent prennent de la place.
L’administration mise au milieu. Ne dites pas à [l’autre parent] qu’il y a une sortie scolaire. Ne laissez pas [l’autre parent] signer l’autorisation. Dites à [l’autre parent] qu’il doit payer la cantine d’abord. On demande à l’administration de prendre parti ; elle s’exécutera peut-être un temps ; elle finira par reculer, et la relation avec les deux parents en pâtira.
Si tu remarques que ton co-parent fait l’une de ces choses, la version qui se traite, c’est d’en parler avec lui directement, pas de répliquer en passant par l’école. J’ai remarqué que l’école semble en savoir plus que je ne le pensais. On peut se mettre d’accord sur ce qu’on partage avec elle ? La conversation n’est pas facile ; c’est la bonne à avoir.
Si c’est toi qui le faisais, la version qui se traite, c’est d’arrêter, doucement, et de laisser ce que l’école sait de toi et de ta situation se recalibrer lentement au fil des mois. L’école pardonne ; l’enfant en porte moins les conséquences si tu arrêtes d’en ajouter.
Quand un parent n’en dit pas assez
La version moins évidente : un parent (souvent le moins en détresse, ou le plus discret) ne dit rien à l’école, et l’école n’a aucune idée de pourquoi l’enfant est soudain plus en retrait, manque des jours de relais, ou décroche en classe.
Tout aussi traitable.
L’information minimale compte vraiment, même si tu préférerais garder ça pour toi. L’école s’en sort mieux avec un petit peu d’information juste qu’avec aucune information et de mauvaises déductions. Nous sommes maintenant dans une organisation à deux foyers suffit ; l’école n’a besoin de rien de plus.
Le calendrier de relais doit être au dossier. La confusion au moment de la sortie est l’une des sources les plus fréquentes de stress évitable pour les enfants. L’école doit savoir quel parent vient chercher l’enfant quel jour, et quel est le protocole en cas de changement.
Les coordonnées des deux parents, réellement utilisées. Pas seulement celles d’un parent. L’école doit pouvoir joindre les deux, et devrait par défaut mettre les deux en copie des communications scolaires. Si un seul parent figure sur la liste de diffusion, l’autre avance dans le noir.
Pour finir
Tu es à la maison ce soir-là. L’enfant fait ses devoirs à table. Toi, tu es au plan de travail, en train de repenser à la remarque de l’enseignante.
Tu rédiges un court message à ton co-parent. Salut. Je voulais juste vérifier : tu as parlé de notre situation à [l’enseignante] ? Elle a fait une remarque à la sortie aujourd’hui qui laisse penser qu’elle est au courant. Ça ne me dérange pas, je veux juste qu’on soit alignés sur ce que l’école sait.
La réponse arrive en vingt minutes. Je l’ai mentionné à la réunion parents-profs le mois dernier. Juste l’organisation, rien de détaillé. J’aurais dû te mettre en copie ?
Oui, à l’avenir. Gardons les infos à l’école conjointes.
D’accord.
C’est tout. Le territoire est cartographié. La règle est posée. L’école continue d’être utile de la façon dont les écoles sont faites pour l’être. Aucun de vous deux ne l’a entraînée dans le paysage d’adultes pour lequel elle n’est pas outillée. L’enfant continue de fréquenter une école où les adultes autour de lui en savent assez pour le soutenir, et pas trop au point de fausser ce soutien.
Au prochain trimestre, quand il commencera, toi et ton co-parent enverrez un bref mail conjoint à l’enseignante pour confirmer que l’organisation est inchangée et la remercier de son attention. L’enseignante continuera de faire ce que font les enseignants.
Ton enfant, dans une part de lui qu’il ne saura peut-être pas mettre en mots avant des années, tirera profit du fait que l’école est restée une école : un endroit où les adultes étaient concentrés sur son instruction et son bien-être, et non emmêlés dans le travail d’adultes qui se passait, comme il se doit, ailleurs.
Tu finis ton thé. Les devoirs sont faits. L’enfant referme le cahier.
L’école est toujours dans ta vie, utile dans son rôle propre.
Ça, en soi, c’est une forme de protection.
Ceci est une aide d'entraide, pas un avis médical, psychologique ou juridique, et en aucun cas un substitut à un professionnel qualifié. Si toi ou ton enfant êtes peut-être en danger, contacte les services d'urgence de ta région.