Quand ton enfant demande pourquoi
By the dip team · Clinical consultant: Pauline Sam, MD ·

Quand ton enfant demande pourquoi
Module 05 · Parler aux enfants · Article 02 · Pierre angulaire vague 1 · tous les âges
Mardi soir. Ta fille de sept ans est dans le bain. Tu es assis sur le couvercle fermé des toilettes, en train de faire défiler ton téléphone, à moitié à l’écoute. Elle se lave les cheveux depuis un moment, sans rien dire. Puis, sans te regarder, elle le demande. Pourquoi tu n’es plus avec Papa ?
Tu n’étais pas prêt. Tu n’allais pas l’être. Tout ce que tu vas dire dans les dix prochaines secondes restera gravé. Tout ce que tu n’arriveras pas tout à fait à dire restera gravé aussi.
Cet article parle de cette question. Elle prend mille formes. Pourquoi vous avez divorcé. Pourquoi Maman n’habite plus ici. Pourquoi on n’est plus une famille. Pourquoi tu as quitté Papa. Pourquoi Papa nous a quittés. La question suit à chaque fois la même ligne de fracture. Pourquoi.
C’est la question à laquelle tu ne peux pas répondre tout à fait. Cet article parle de la façon d’y répondre quand même.
Pourquoi cette question est si difficile
La question est difficile parce qu’elle se tient entre trois choses que tu essaies de faire en même temps.
Tu veux dire la vérité. L’enfant pose une question sincère. Il mérite une vraie réponse, pas une esquive.
Tu veux le protéger. La vérité adulte tout entière n’est pas une charge qu’il peut porter. Tout ce que tu diras va vivre en lui. Tout ce que tu diras sur l’autre parent va devenir une partie de la façon dont il pense à ce parent.
Tu ne veux pas mentir. Les enfants lisent l’esquive très clairement. Maman et Papa ont simplement décidé, ça s’entend comme une esquive, même offert avec amour. L’enfant sait qu’il y a autre chose. S’il pose la question, c’est qu’il a remarqué que quelque chose d’autre était là.
Ces trois choses tiennent rarement toutes dans la même phrase. Le travail de cet article, c’est de trouver des phrases qui tiennent les trois.
Il y a aussi une quatrième chose, plus difficile. Tu vis encore à l’intérieur de la réponse. Tu n’as pas complètement digéré ce qui s’est passé. Tu ne sais peut-être pas encore, de façon stable, pourquoi ton co-parent et toi n’êtes plus ensemble. La question que pose ton enfant est aussi, parfois, celle que tu te poses à toi-même. Y répondre pour lui avec une clarté tranquille, alors que tu n’as pas cette clarté tranquille, c’est une partie de ce qui rend tout cela si difficile.
Le principe, redit
Le principe de l’article 01 s’applique ici, en plus net. L’enfant n’a pas besoin de la vérité adulte. L’enfant a besoin de la vérité adaptée à son âge, livrée lentement, avec de la place pour revenir poser d’autres questions.
La version adaptée à l’âge du pourquoi prend presque toujours l’une de ces trois formes.
- On n’était plus heureux ensemble, on a essayé de l’être, et au bout du compte on s’est dit qu’on serait mieux en amis qu’en couple.
- Notre couple a cessé de fonctionner. Ça ne veut pas dire que notre famille s’est arrêtée. On est toujours une famille. Simplement, on vit dans deux foyers maintenant.
- Parfois, les grands changent dans des directions différentes. Maman et moi, on a changé dans des directions différentes. On t’aime toujours autant.
Ces trois réponses sont vraies au niveau du résumé, même quand l’histoire qui se cache dessous est plus compliquée. Elles donnent à l’enfant de quoi comprendre la forme de ce qui s’est passé, sans lui mettre le désordre des adultes entre les mains.
Ce contre quoi il faut tenir, c’est l’impulsion d’ajouter du détail. La plupart des parents, sur le moment, ajoutent une phrase de trop. On n’était pas heureux. Papa travaillait trop. Je me sentais seule. Et puis c’est devenu trop dur. Cette phrase en plus a un poids. L’enfant la classe. Des mois plus tard, le Papa travaillait trop ressortira, accroché à une émotion, d’une façon qui n’était pas voulue.
La réponse plus courte est meilleure. La réponse plus courte est aussi plus difficile, parce qu’elle te demande de te sentir incertain sur le moment, au lieu de combler le silence.
La forme de la question
La question n’arrive presque jamais une seule fois. Elle arrive par vagues, sur des mois, sous des formes différentes, souvent à des moments où tu n’es pas prêt à la recevoir.
Dans le bain. Dans la voiture, sur le trajet de l’école. Au supermarché, devant les paquets de céréales. Au square, au milieu d’une conversation sur les parents de quelqu’un d’autre. Au coucher, juste au moment où tu allais quitter la chambre. Dans la cuisine, pendant que tu prépares à manger sans vraiment faire attention.
La question revient sans cesse parce que l’enfant traite les choses par fragments. Il ne pose pas la même question encore et encore. À chaque fois, il pose une version un peu différente, calibrée sur ce qu’il sait maintenant par rapport à ce qu’il savait la dernière fois. Le pourquoi de l’enfant de cinq ans n’est pas le pourquoi de l’enfant de sept ans. Celui de sept ans qui repose la question à neuf demande autre chose.
Le travail, pour le parent, c’est de reconnaître que chaque fois est une question neuve, pas une répétition. La réponse peut garder la même forme générale. La texture, elle, doit coller au moment.
Âge par âge
La bonne réponse à quatre ans n’est pas la bonne réponse à quatorze. La forme évolue avec l’enfant.
De 2 à 4 ans. L’enfant n’a pas encore l’architecture mentale pour le pourquoi au sens adulte. En réalité, il demande qu’est-ce qui arrive à mon monde. La réponse est concrète et rassurante. Maman et Papa ont décidé de vivre dans deux foyers. Tu seras chez Maman certains jours, et chez Papa d’autres jours. On t’aime tous les deux. Tu nous auras toujours tous les deux. Le mot pourquoi n’est peut-être même pas dans la question de l’enfant. Il peut demander où est Papa ou pourquoi il n’y a pas de Maman dans cette maison. La réponse est la même : simple, concrète, rassurante.
De 4 à 7 ans. L’enfant commence à demander pourquoi au sens adulte, mais il ne peut pas encore tenir la causalité comme un plus grand. C’est aussi l’âge où la pensée magique est à son comble, ce qui veut dire qu’il est le plus exposé au risque de croire que c’est lui qui a provoqué tout ça. La réponse, à cet âge, doit inclure, explicitement, ce n’est pas à cause de toi. La réponse au pourquoi, elle, peut être l’une des trois formes ci-dessus, dite simplement. Maman et Papa n’étaient pas heureux ensemble. On a essayé longtemps. On a décidé que c’était mieux de vivre dans deux foyers et de rester une famille comme ça.
Puis, souvent : C’est parce que j’ai été méchant ? La réponse, c’est non. Dit clairement, en le regardant dans les yeux, pas dans le vide. Non. Rien de ce que tu as fait n’a causé ça. C’est une décision de grands. Tu n’y es pour rien. (L’article 03 traite ce point en détail.)
De 8 à 12 ans. L’enfant peut maintenant tenir plus de nuance. Il peut comprendre que deux adultes peuvent s’aimer et ne plus fonctionner en couple pour autant. Il peut comprendre que les choses mettent longtemps à devenir définitives. La réponse peut avoir un peu plus de forme. Maman et Papa traversaient une période difficile depuis longtemps. On a essayé des choses pour que ça marche, et ça ne s’est pas amélioré. On a décidé qu’il valait mieux se séparer maintenant plutôt que de continuer. Mais toujours : pas de raisons précises. Pas de reproches. Pas de comptes sur qui a fait quoi. L’enfant poussera parfois pour avoir plus de détail. Tiens la ligne.
C’est aussi l’âge où les enfants peuvent commencer à poser des questions plus tranchantes. Est-ce que Papa a eu une histoire avec quelqu’un d’autre ? Est-ce que Maman est partie à cause de l’argent ? Ces questions viennent de l’école, de la télé, d’amis dont les parents se sont séparés. Elles ne reposent pas forcément sur quoi que ce soit qu’il saurait. Réponds-y honnêtement, mais au minimum. Je ne vais pas entrer dans les détails. Certaines choses sont entre Maman et Papa, et ce ne sera pas à toi de les porter. Si quelque chose de précis est vrai (une infidélité, un événement marquant, un problème avec l’alcool), il viendra peut-être un moment, plus tard, où il aura du sens de le dire. Pas à neuf ans. Pas dans un instant soudain. Presque jamais en réponse à un est-ce que Papa.
De 13 à 17 ans. L’adolescent peut tenir la version la plus adulte de cette conversation. Il détecte aussi l’esquive avec le plus d’acuité. La bonne réponse, à cet âge, c’est la version la plus honnête et la plus adaptée à son âge. On ne fonctionnait plus en couple. On avait essayé longtemps. On s’est dit que rester ensemble serait pire, pour nous et pour toi, que de nous séparer. Si l’adolescent pousse, tu peux offrir un peu plus de forme, mais pas de détails précis. Il y a des choses qui sont devenues difficiles entre nous et que je ne vais pas partager, parce que ce n’est pas à toi de les porter. Je te dirai juste que ce n’est la faute de personne en particulier. C’était nous deux. Et ce n’est pas toi.
Les adolescents posent aussi parfois la question avec de la colère ou du jugement accroché dessus. Comment vous avez pu nous faire ça. Pourquoi vous n’avez pas essayé plus fort. Pourquoi vous n’êtes pas restés ensemble. Ce ne sont pas vraiment des questions. C’est du chagrin sous la forme d’une accusation. N’y réponds pas en te braquant. Reste avec lui. Je t’entends. Je comprends que tu sois en colère. J’aurais voulu que ça ne se passe pas comme ça pour toi. Puis, séparément, quand il sera plus calme, la vraie conversation pourra avoir lieu.
La version qui est vraie et peu flatteuse
Il y a une catégorie de pourquoi plus difficile que les autres. La version où la vérité peu flatteuse concerne l’autre parent.
Parfois, l’un des parents a fait quelque chose qui a réellement causé la séparation. Une infidélité. Un rapport difficile à l’alcool. Une absence répétée pendant des années. L’enfant, un jour, posera des questions là-dessus. Il s’en doute peut-être déjà à moitié. Est-ce que Papa est parti pour quelqu’un d’autre. Est-ce que Maman buvait trop. C’est toi qui as décidé.
L’envie de dire la vérité, dans ce cas, est forte, surtout pour le parent qui se sent lésé. L’envie de protéger la relation de l’autre parent avec l’enfant est forte aussi, chez la plupart des parents. Les deux envies tirent dans des directions opposées.
Le principe qui tient : même quand la chose peu flatteuse est vraie, l’enfant a besoin que ses deux parents lui restent accessibles. Un enfant à qui l’on dit, à 8 ans, que Papa est parti pour quelqu’un d’autre, classe l’information. Il l’emportera dans chaque moment passé avec Papa. Il regardera Papa avec un autre filtre. Souvent, il prendra ses distances avec Papa d’une façon qui lui coûtera son père.
La stratégie, c’est de garder la vérité peu flatteuse à l’écart de l’enfant jusqu’à ce qu’il soit assez grand pour l’intégrer. Assez grand, c’est, en gros, vers la fin de l’adolescence, et c’est l’enfant qui mène la conversation, pas toi. Je veux savoir ce qui s’est vraiment passé, c’est la porte qui s’ouvre. Tu peux alors offrir une partie de la vérité, calmement, sans en faire des munitions, en reconnaissant que c’est une information qu’il choisit de recevoir.
Avant ce moment-là, la réponse au pourquoi reste générale. Les choses sont devenues difficiles entre nous d’une façon qu’on n’a pas réussi à réparer. C’est vrai. Ça ne nomme rien de précis. L’enfant garde ses deux parents.
Deux exceptions. La première : s’il y a eu des violences, ou un préjudice envers l’enfant, la conversation de protection prend le pas sur la conversation de préservation de la relation. Le module 17 traite ces situations. La seconde : si l’autre parent a lui-même rendu la chose peu flatteuse publique auprès de l’enfant, tu n’as plus à garder le secret. Tu peux la nommer, avec soin et mesure, sans pour autant en faire des munitions.
Dans tous les autres cas, tiens la ligne. La vérité peu flatteuse, si elle arrive trop tôt, coûte un parent à l’enfant. L’enfant n’a pas les moyens de payer ce prix.
Quand la question tombe et que tu n’es pas prêt
Tu ne seras pas prêt à chaque fois. Parfois, la question arrive un mercredi soir où tu es au téléphone avec quelqu’un du travail, où tu viens de t’asseoir après la plus longue des journées, ou bien tu viens d’avoir un échange difficile avec ton co-parent et tu sens ta propre colère affleurer juste à la surface.
Dans ces moments-là, les règles :
Ne réponds pas tout de suite si tu ne peux pas bien répondre. C’est une question vraiment importante. Je veux te donner une vraie réponse. On peut en parler après le dîner / quand j’ai fini ça / ce soir dans le bain ? Ça t’achète dix minutes pour te reprendre. Ensuite, reviens. Ne laisse pas filer. L’enfant vérifiera. Tu as dit qu’on en parlerait.
Ne réponds pas si tu sens la colère ou le chagrin coincés dans ta gorge. Tout ce que tu diras dans cet état sera entendu comme un verdict sur l’autre parent. Même on n’était pas heureux arrive autrement quand tu le dis les dents serrées. Prends cinq minutes. Passe-toi de l’eau sur le visage. Ensuite, réponds.
Ne fais pas un discours. La tentation, quand on finit par répondre, c’est de donner l’explication soignée qu’on construisait dans sa tête. L’enfant a besoin de trois ou quatre phrases. Pas d’un discours. Maman et moi, on n’était pas heureux ensemble. On a essayé des choses, et ça n’a pas amélioré les choses. On a décidé de vivre dans deux foyers. On t’aime toujours autant. Tu comprends ?
Ne lui demande pas pourquoi il pose la question. Ça renvoie la charge sur l’enfant. Il a posé la question parce qu’elle est venue. Il n’a pas à justifier le fait de la poser.
Ne promets pas plus que ce que tu peux tenir. Tu peux me demander n’importe quoi, à n’importe quel moment, c’est une belle phrase, et elle prépare le parent à l’échec quand le prochain pourquoi tombera au mauvais moment. Mieux vaut : J’essaierai toujours de t’en parler quand tu poses la question. Parfois, j’aurai besoin de quelques minutes pour trouver les bons mots. Et c’est normal.
Ce que l’enfant demande vraiment
La question, c’est pourquoi. La vraie demande, en dessous, c’est l’une de celles-ci :
- Est-ce que je suis en sécurité. La plus fréquente chez les jeunes enfants. L’enfant demande si son monde tient encore.
- Est-ce que c’est moi qui ai causé ça. L’enfant en pleine pensée magique, surtout entre 4 et 8 ans. (L’article 03 en détail.)
- Est-ce que tu vas bien. L’enfant plus grand, qui t’observe. Il vérifie si le parent en face de lui va bien.
- Est-ce que j’ai encore le droit de vous aimer tous les deux. L’enfant qui sent qu’on lui demande de prendre parti, même quand ce n’est pas le cas.
- Est-ce que ça m’arrivera un jour à moi. L’adolescent, parfois, qui commence à penser à ses propres histoires d’amour à venir.
La chose la plus utile qu’un parent puisse faire, souvent, c’est de nommer ce qu’il pense être la demande sous-jacente et d’y répondre, en plus du pourquoi littéral. Tu demandes pourquoi. Je vais te le dire. Je veux aussi que tu saches que tu es en sécurité. On est là tous les deux pour toi. Tu as le droit de nous aimer tous les deux. Tu n’y es pour rien.
L’enfant ne hochera peut-être pas la tête quand tu le dis. Il l’absorbera. Le corps le classe.
Quoi dire quand tu ne sais vraiment pas
Parfois, la réponse honnête, c’est que tu ne sais pas. La séparation a eu lieu. Tu n’es pas sûr du pourquoi, de façon stable. Tu as ta version, l’autre parent a la sienne, et elles ne coïncident pas. L’intégration n’a pas encore eu lieu.
Tu peux le dire, avec le bon cadre. Honnêtement, mon cœur, je suis encore en train de comprendre pour moi-même ce qui s’est passé. Je crois que Maman et moi, on n’arrivait plus à bien vivre ensemble en couple. Je crois qu’on a essayé tous les deux. Je ne suis pas sûr d’avoir une réponse claire pour l’instant. Je t’en dirai plus quand je l’aurai.
C’est parfois la réponse la plus honnête disponible. C’est aussi la plus apaisante pour l’enfant, sous la bonne forme. Il est dégagé de l’obligation d’avoir une histoire bien nette. Il apprend que les adultes non plus n’ont pas toujours l’histoire bien nette, et que ne pas l’avoir ne veut pas dire que le monde s’écroule.
Ce qu’il ne faut pas faire, quand tu ne sais pas, c’est inventer. Papa travaillait trop est peut-être une histoire que tu te racontes, mais si elle n’est pas vraie de façon stable, ne la tends pas à l’enfant. Il la gardera comme un fait. Des mois plus tard, quand tu auras intégré les choses et que l’histoire aura bougé, l’enfant, lui, tiendra encore la première version.
Pour finir
Pourquoi est la question à laquelle tu ne peux pas répondre tout à fait. C’est aussi la question à laquelle tu dois répondre, par fragments, sur des mois et des années, chaque fois qu’elle revient.
La forme de la réponse reste à peu près la même. On n’était pas heureux ensemble. On a essayé. On a décidé de vivre dans deux foyers. On t’aime toujours. Rien de tout ça n’est ta faute. On reste tes parents.
La texture change avec l’âge de l’enfant et avec le moment. Le principe tient : la vérité adaptée à l’âge, livrée lentement, avec de la place pour revenir.
Tu ne donneras pas chaque réponse parfaitement. L’enfant retiendra la texture plus que les mots. Si ta voix était posée. Si tu t’es assis pour répondre au lieu de répondre par-dessus l’épaule. Si tu es revenu à la conversation quand tu avais dit que tu le ferais. S’il s’est senti aimé tout du long.
Mardi soir, le bain. La question tombe. Les cheveux sont encore à moitié rincés. Tu poses le téléphone. Tu prends une lente inspiration. Tu dis ce que tu peux.
Ceci est une aide d'entraide, pas un avis médical, psychologique ou juridique, et en aucun cas un substitut à un professionnel qualifié. Si toi ou ton enfant êtes peut-être en danger, contacte les services d'urgence de ta région.