« C’est à cause de moi ? »
By the dip team · Clinical consultant: Pauline Sam, MD ·

« C’est à cause de moi ? »
Module 05 · Parler aux enfants · Article 03 · Pierre angulaire vague 1 · 4-7, 8-12
Mercredi matin. Le cartable est prêt. Les chaussures sont près de la porte. Ton fils de six ans est à la table de la cuisine, une demi-tartine dans l’assiette, qu’il ne mange pas. Il ne t’a pas regardé depuis qu’il est descendu. Tu finis par lui demander ce qui ne va pas. Il le dit sans lever les yeux. Vous vous êtes séparés, Maman et toi, parce que j’étais méchant ?
Tu t’arrêtes. La tartine est toujours dans l’assiette. Tu t’assieds. Le car de ramassage passe dans un quart d’heure.
Cet article parle de cette phrase. C’est, sur le plan clinique, l’une des conversations les plus importantes que tu auras la première année. C’est aussi l’une des plus fréquentes. Presque toutes les familles qui se séparent ont au moins une version de cette conversation. Beaucoup en ont plusieurs. La forme de la réponse compte énormément, le moment est souvent mal choisi, le parent est souvent pris au dépourvu, et l’enfant attend parfois des mois avant de poser la question, l’ayant gardée dans son corps tout ce temps.
L’article parcourt ce qui se joue sous la question, comment y répondre sur le moment, comment continuer d’y répondre dans la durée, et comment reconnaître qu’elle est encore là même quand elle n’est pas posée.
Pourquoi cette question compte plus que les autres
Il existe un schéma développemental qu’on appelle la pensée magique. Elle est très présente chez les enfants entre 3 et 8 ans environ, avec une longue traîne au-delà de 8 ans. La pensée magique, c’est ce mode de fonctionnement où l’enfant croit que ses pensées, ses désirs et ses actes ont un pouvoir de cause qu’ils n’ont pas réellement. J’ai souhaité que Papa s’en aille et maintenant Papa est parti. J’ai été méchant hier et maintenant Maman est triste. Je n’ai pas mangé mon dîner trois fois et maintenant mes parents divorcent.
Ce n’est pas un défaut dans la pensée de l’enfant. C’est une étape de développement normale. L’architecture qui permet de distinguer c’est moi qui ai causé ça de c’est arrivé autour de moi est encore en construction. L’enfant se voit au centre de son monde, parce que, pendant les premières années de sa vie, il l’était. La sortie de cette position prend des années et ne s’achève pas avant l’âge scolaire bien avancé.
Dans une famille qui se sépare, la pensée magique frappe fort. L’enfant a accès à une énorme quantité de preuves que quelque chose ne va pas. Ses parents sont tendus. L’un des parents s’en va. La maison se divise. L’atmosphère est lourde. L’enfant cherche une explication. Son mode de pensée la lui donne tout trouvée : lui-même. Ça doit être moi.
Voilà pourquoi cette question compte plus que les autres. Le pourquoi peut avoir cent réponses différentes, et l’enfant peut en tenir n’importe laquelle. C’est à cause de moi n’a qu’une seule réponse acceptable, et cette réponse doit arriver de façon nette, et elle doit être répétée dans le temps, parce que l’enfant y reviendra sans cesse.
Il y a aussi un schéma plus discret qui accompagne la pensée magique. Même si ce n’est pas ma faute si c’est arrivé, je peux peut-être réparer. Si je suis sage. Si je ne me dispute jamais avec ma sœur. Si j’ai de bonnes notes à l’école. Si j’arrête de réclamer des choses. C’est l’enfant qui essaie de mériter le retour de ses parents l’un vers l’autre. Il ne le dira pas tout haut. Il deviendra simplement une version plus petite, plus prudente, moins exigeante de lui-même. Le parent qui remarque son enfant devenir plus silencieux et plus docile dans les mois qui suivent la séparation devrait se demander si l’enfant n’essaie pas de réparer une chose qu’il ne peut pas réparer.
La réponse, quand elle tombe
La bonne réponse à c’est à cause de moi a une forme précise. Elle ne se paraphrase pas. La forme compte.
Assieds-toi. Regarde-le dans les yeux. Ne réponds pas à cette question par-dessus l’épaule. Ne réponds pas en faisant la vaisselle. Si la question tombe et que tu ne peux pas t’asseoir avec l’enfant à cet instant, tu dis c’est une question vraiment importante et je veux y répondre comme il faut. On peut s’asseoir ensemble une minute avant l’école ? Et tu le fais. L’enfant vient de prendre un risque en posant la question. Il a besoin de sentir qu’elle a été reçue.
Dis-le directement. Non. Rien de ce que tu as fait n’a causé ça. Tu n’y es absolument pour rien. Pas non, mon cœur, bien sûr que non, tu as été un si gentil garçon. Cette phrase-là sous-entend que être gentil est l’épreuve, et que l’enfant pourrait échouer à l’épreuve à l’avenir. La réponse est structurelle, pas comportementale. Tu n’y es pour rien.
Explique à qui appartient la décision. C’est une chose que Maman et moi avons décidée ensemble, en tant que grands. C’est une décision de grands. Ça n’a rien à voir avec quoi que ce soit que tu aurais fait ou pas fait. L’enfant a besoin de savoir que la décision appartient à un endroit clairement identifiable, et qu’elle ne lui appartient pas, à lui.
Anticipe la deuxième inquiétude. Et rien de ce que tu fais maintenant ne peut changer ça non plus. Tu n’as pas besoin d’être super sage. Tu n’as pas besoin d’être silencieux. Tu n’as rien à réparer. On ne se sépare pas à cause de ton comportement, et on ne va pas se remettre ensemble à cause de ton comportement. C’est la phrase la plus difficile de la réponse, et c’est aussi celle qu’on oublie le plus souvent. L’enfant ne demande pas seulement est-ce que j’ai causé ça. Il demande aussi est-ce que je peux défaire ça. La réponse aux deux est non, et la réponse doit contenir les deux.
Termine par l’amour. On t’aime tous les deux exactement pareil. On reste tes parents tous les deux. Ça, ça ne changera pas.
La réponse entière fait cinq ou six phrases. Ce n’est pas un long discours. C’est direct, calme et complet. L’enfant a besoin de toute la forme, pas de morceaux.
Quand et comment l’aborder s’il n’a pas posé la question
Certains enfants ne poseront pas la question. Ils garderont la question en silence pendant des semaines ou des mois. Ils y travaillent, qu’ils la posent ou non.
Le bon geste, avec ces enfants, c’est de l’aborder toi-même, doucement, à un moment calme, sans en faire un drame. Pas le jour où tu leur annonces. Deux ou trois jours plus tard, quand la poussière a commencé à retomber.
Dis. Je voulais te dire une chose. Parfois, quand les grands se séparent, les enfants pensent que c’est peut-être leur faute. Je veux être sûr que tu saches que ce n’est pas le cas. Rien de ce que tu as fait n’a causé ça. C’était une décision de grands. Tu n’as pas provoqué ça, et tu ne peux pas le changer en étant super sage. On t’aime tous les deux. D’accord ?
C’est le script. Tu n’as pas besoin qu’il réponde. Certains enfants diront d’accord et passeront à autre chose. Certains se mettront à pleurer. Certains poseront d’autres questions. Certains diront je sais d’une façon qui veut dire qu’ils ne savaient pas. Toutes ces réactions sont acceptables. Ce qui compte, c’est que tu l’aies nommé. L’enfant sait maintenant que c’est une chose dont on peut parler, et que tu ne lui demandes pas de cacher la question.
Reviens-y deux ou trois semaines plus tard, plus brièvement. Je voulais juste prendre des nouvelles. Parfois, les enfants pensent que leurs parents se sont séparés à cause d’eux. Je veux que tu saches encore que rien de ce que tu as fait n’a causé ça. D’accord ? Ça peut te sembler répétitif. Ça ne l’est pas pour l’enfant. Il est en train de digérer. Il a besoin que le réconfort soit déposé en couches.
Après les six premiers mois, la question recule mais ne disparaît pas. Guette-la aux moments de changement. Un nouveau conjoint. Un déménagement. Une nouvelle école. Un petit frère ou une petite sœur. Tout cela peut réactiver la question c’est moi qui ai causé ça, même des années plus tard.
Comment reconnaître que la question est là sans être posée
Beaucoup d’enfants ne poseront pas la question directement. Elle apparaît dans le comportement à la place.
Devenir une version plus petite de lui-même. L’enfant qui était bruyant et expressif devient plus silencieux. Celui qui réclamait des choses arrête de réclamer. Celui qui se chamaillait normalement avec ses frères et sœurs devient le médiateur. C’est l’enfant qui essaie d’être plus aimable, au cas où être aimable pourrait réparer les choses.
S’excuser pour des choses qui n’ont pas à l’être. Pardon, j’ai faim. Pardon, j’ai fait tomber ça. Pardon d’avoir demandé. La fréquence du pardon dans les premiers mois après la séparation est un indicateur utile. Si elle a augmenté, c’est que quelque chose est en train d’être absorbé.
Un comportement qui se dégrade nettement. L’autre schéma, parfois chez le même enfant à des moments différents. Crises, bêtises, opposition. L’enfant teste si son comportement peut empirer les choses, ou si une mauvaise conduite ramènera ses parents ensemble (puisque certains enfants associent l’attention des parents à un comportement négatif). Ces deux versions, sagesse extrême et turbulence extrême, sont des signes que l’enfant essaie d’utiliser son comportement pour contrôler une chose qu’il ne peut pas contrôler.
Une hypervigilance à l’égard de l’humeur des parents. L’enfant qui t’observe de près. Qui demande est-ce que ça va plus que d’habitude. Qui veut savoir si l’autre parent va bien. Qui scrute ton visage quand il entre dans une pièce. L’enfant prend la température des adultes pour savoir s’il est responsable de ses baisses.
Des plaintes physiques. Maux de ventre. Maux de tête. Difficultés à dormir. Réticence à aller à l’école. Le corps porte ce que la tête n’a pas encore les mots pour dire. (Le module 13 traite les manifestations physiques en détail.) À surveiller en particulier quand elles apparaissent en grappe avec les signaux comportementaux ci-dessus.
Quand tu vois l’un de ces signes, n’attends pas que l’enfant pose la question. Aborde-la. J’ai remarqué que tu étais plus silencieux ces temps-ci. Je veux te rappeler que rien de tout ça n’est ta faute. Tu n’as rien à réparer. On t’aime tous les deux. Puis laisse de la place. Ne pousse pas pour avoir une réponse. L’enfant l’absorbera avec le temps.
Âge par âge
La forme de la réponse change peu selon l’âge. La texture, oui.
De 3 à 5 ans. La pensée magique est à pleine puissance. L’enfant n’a peut-être pas les mots pour la question, mais la question est là. Utilise un langage très simple. Tu n’as pas provoqué ça. Tu n’as rien fait de mal. Maman et Papa t’aiment pareil. Répète souvent, avec des mots simples, sur plusieurs semaines.
De 5 à 8 ans. C’est la zone de risque maximal. La pensée magique est encore forte, l’enfant a les mots pour demander, et il a la conscience naissante que quelque chose s’est passé sans avoir encore l’architecture mentale pour comprendre la causalité adulte. C’est l’âge où la réponse doit être tenue avec le plus de soin. Est-ce que j’ai causé ça et est-ce que je peux réparer ça sont posées toutes les deux, parfois dans la même conversation.
De 8 à 12 ans. La pensée magique décline, mais ne disparaît pas. L’enfant peut maintenant tenir la causalité plus justement, mais il peut aussi porter la culpabilité sous une forme plus sophistiquée. Si j’avais été meilleur à l’école, Maman aurait peut-être été moins stressée. Si on n’avait pas eu autant de tensions à propos des écrans, Papa en aurait peut-être pas eu marre d’être parent. La forme de la culpabilité devient plus nuancée. Le réconfort doit s’y accorder. Rien à voir avec l’école, ni avec les écrans, ni avec notre vie de famille. C’était à propos de Maman et Papa en tant qu’adultes, pas à propos de quoi que ce soit que tu aurais fait ou de la façon dont tu te comportes.
De 13 à 17 ans. L’adolescent posera rarement la question sous cette forme. L’inquiétude sous-jacente, si elle est là, apparaît autrement. Du genre est-ce que je vous ai rendus malheureux en étant un ado aussi compliqué, ou est-ce que les disputes à propos de mon comportement vous ont éloignés. Aborde-la de la même façon. Ce n’était pas à propos de toi. C’était Maman et Papa en tant qu’adultes. Même quand nos décisions de parents étaient difficiles, ce n’est pas la raison pour laquelle on s’est séparés. Tu n’as pas causé ça.
La version où l’enfant a en partie raison
Il y a une version difficile de cette question. Celle où l’enfant nomme quelque chose qui est, techniquement, en lien.
Vous vous êtes séparés parce que vous vous disputiez toujours pour savoir s’il fallait me mettre dans le privé. Papa est parti parce que je lui ai dit que je le détestais l’été dernier. Maman en a eu marre parce que mon anxiété rendait tout plus difficile.
Dans chaque cas, l’enfant nomme quelque chose qui était peut-être présent dans le couple. La réponse honnête reste la même réponse. Non. Les désaccords qu’on a pu avoir à ton sujet, c’étaient nos désaccords à nous, en tant que parents. Même quand on n’était pas d’accord sur la façon de gérer les choses, ce n’est pas pour ça qu’on s’est séparés. Notre séparation, c’est à propos de nous, en tant qu’adultes. Ton comportement, nos désaccords de parents, les choses qui se sont passées, rien de tout ça n’a causé ça. La raison pour laquelle on s’est séparés, ce n’est pas à toi de la porter.
La tentation, quand un parent sent que l’enfant a mis le doigt sur quelque chose de vrai, c’est de le reconnaître en partie. Eh bien, c’est vrai qu’on se disputait beaucoup là-dessus, mais ce n’était pas vraiment la raison. Ne fais pas ça. L’enfant entendra la première moitié (on se disputait beaucoup là-dessus) et perdra la seconde. Il la classera comme un oui.
La réponse reste nette. Non. Tu n’y es pour rien. Les complications pourront venir plus tard, dans une autre conversation, souvent des années après, dans le cadre d’une réflexion bien plus large sur la vie de famille. Pas à six ans. Pas à neuf. Pas en réponse à c’est à cause de moi.
Ce que l’enfant porte encore, des années plus tard
Pour la plupart des enfants, la question c’est moi qui ai causé ça s’estompe dans les dix-huit premiers mois, à force de réconfort constant et d’une vie stable dans ses deux foyers. Le corps la lâche.
Pour certains enfants, elle reste. Souvent de façon invisible. L’adolescent excessivement sage. Le jeune adulte qui ne sait jamais dire non. La tendance à se sentir responsable de choses qu’il n’a pas causées. C’est parfois la longue traîne du c’est moi qui ai causé ça resté sans réponse. L’enfant a grandi en croyant, dans une couche qu’il ne pouvait pas mettre en mots, que la stabilité de la famille dépendait de son comportement, et qu’il avait échoué d’une manière ou d’une autre.
Si tu soupçonnes que c’est le cas de ton enfant, même des années plus tard, tu peux le nommer. Je veux te dire une chose. Parfois, je m’inquiète que tu portes trop de responsabilité pour des choses qui ne t’appartiennent pas. La séparation entre Maman et moi n’a jamais été à propos de toi. Je ne sais pas si quelqu’un te l’a dit assez clairement pour que tu le croies. Je veux te le dire maintenant. Tu n’as pas causé ça. Tu n’aurais pas pu l’empêcher. Tu n’as pas à te rattraper. Tu n’as jamais eu à le faire.
Cette conversation peut avoir lieu à quinze ans. Ou à vingt-cinq. L’enfant peut la recevoir à tout âge. Elle marche encore.
Pour finir
C’est à cause de moi est la phrase la plus importante que ton enfant dira la première année, et elle ne sera peut-être pas dite tout haut.
La réponse est précise. Non. Rien de ce que tu as fait n’a causé ça. C’est une décision de grands. Tu ne peux pas le faire arriver et tu ne peux pas le défaire. Tu n’as pas besoin d’être super sage. On t’aime tous les deux exactement pareil.
Dis-le quand il le demande. Dis-le avant qu’il le demande. Redis-le deux semaines plus tard. Dis-le quand tu le remarques devenir plus petit. Dis-le quand tu le remarques faire des bêtises. Dis-le au troisième anniversaire après la séparation. Redis-le quand il aura vingt ans et qu’il sera sur le point de se marier.
Le corps se souvient qu’on lui a dit ça. Le corps se souvient aussi qu’on ne le lui a pas dit. Choisis lequel des deux ton enfant emportera.
Mercredi matin. La tartine est dans l’assiette. Le car passe dans un quart d’heure. Tu t’assieds. Tu le regardes dans les yeux. Tu le dis. Non. Rien de tout ça n’est à cause de toi. Maman et moi, on a décidé. Tu n’as rien fait de mal, et il n’y a rien que tu puisses faire pour réparer. On t’aime exactement pareil. Le car va bientôt arriver. Je te prépare autre chose pour le petit-déjeuner ?
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