Les régressions du sommeil dans les premières semaines de la séparation
By the dip team · Clinical consultant: Pauline Sam, MD ·

Les régressions du sommeil dans les premières semaines de la séparation
Module 01 · Sommeil et coucher · Article 10 · 0-3
Il y a trois semaines, ton enfant de deux ans dormait de 19 h à 7 h. Il le faisait depuis ses dix-huit mois. La nuit dernière, c’était la huitième d’affilée où il s’est réveillé à 1 h. Il a pleuré quarante minutes. Il te voulait, toi. Il n’a pas voulu d’eau. Il n’a pas voulu de l’ours. Quand il s’est enfin endormi, c’était par terre, entre ton lit et le mur.
Il y a trois semaines, ton co-parent et toi avez emménagé dans deux foyers séparés.
Cet article parle de ça. Le sommeil qui fonctionnait et qui ne fonctionne plus. Ce qui se passe, pourquoi ça se passe maintenant, combien de temps ça dure en général, et quoi faire en attendant.
Ce qui se passe, dans le corps
Dans leurs trois premières années, les enfants construisent encore l’architecture de leur sommeil. Ils ont un rythme de base. Ils ont leurs façons préférées de s’endormir, de se réveiller, d’être réconfortés pour replonger. Cette architecture tient grâce à la prévisibilité. La même chambre. Les mêmes personnes. La même forme de journée. La même forme de soirée.
Quand l’architecture change, le sommeil se déstabilise. Pas parce que l’enfant est triste au sens abstrait (même s’il peut l’être aussi). Parce que les repères que le corps utilise pour savoir quand plonger dans le sommeil, à quelle profondeur, quand remonter, et comment se rassurer pendant une remontée, ces repères sont maintenant mêlés à des repères nouveaux. Le corps essaie de cartographier un nouveau schéma tout en faisant encore tourner l’ancien.
C’est ce qu’on appelle parfois une régression du sommeil liée à la séparation. Ce n’est pas une régression du développement au sens classique (les vagues des 8 mois, 18 mois, 2 ans), même si elle peut coïncider avec l’une d’elles. C’est une régression provoquée par un changement de l’environnement que le système nerveux de l’enfant utilise pour réguler le sommeil.
Les signes :
- L’endormissement prend bien plus de temps qu’avant
- Des réveils répétés dans la nuit
- Des pleurs inconsolables au réveil, au-delà du bref rassurement habituel
- Le besoin d’un parent en particulier, souvent celui qui n’est pas là cette nuit-là
- Des heures de réveil plus précoces ou plus tardives que la norme installée
- Le rejet du doudou, du livre du soir, ou de la chanson qui marchait avant
- Venir dans ton lit alors que ce n’était pas l’habitude établie
- Une irritabilité de journée au-delà de ce que l’étendue habituelle de l’enfant expliquerait
- Manger moins que d’habitude, surtout au dîner
La plupart de ces signes ne sont pas pathologiques. Ce sont la surface d’une réorganisation du système nerveux qui se joue en dessous. Le corps se recalibre autour de la nouvelle forme de la vie.
Pourquoi maintenant, précisément
La séparation est l’un des événements les plus déstabilisants que le système nerveux d’un jeune enfant puisse traverser. Les raisons sont physiologiques, pas philosophiques.
L’odeur du foyer change. Un tout-petit s’oriente dans le monde en grande partie par l’odeur. La maison sent différent maintenant. Il y a peut-être une nouvelle chambre, une nouvelle literie, une nouvelle cuisine, une nouvelle voiture. Même à la même adresse, la composition des odeurs se modifie quand un parent emporte ses affaires. Le système nerveux lit ça comme quelque chose de fondamental a changé.
Le son du foyer change. Le paysage sonore d’une maison est singulier. Deux adultes qui parlent doucement dans la pièce d’à côté. La douche à 7 h. La bouilloire. Les pas. Quand la composition du foyer change, le paysage sonore change. Le corps, qui utilise ces sons comme repères de je suis en sécurité, les adultes sont tout près, doit réapprendre le nouveau fond sonore.
Le corps ressent l’absence du parent qui n’est pas là. L’enfant a une perception sensible de qui est dans la maison à cet instant. Quand le second parent n’est pas là, le corps enregistre une absence avant même que l’esprit conscient ne le fasse. Le rituel du coucher était tenu par les deux parents, dans une configuration ou une autre. Maintenant il est tenu par un seul. Le corps le remarque.
L’enfant perçoit l’état de ses parents. Même sans comprendre ce qui s’est passé, l’enfant lit le système nerveux de ses parents. Un parent qui fait son deuil, qui est anxieux ou en colère, même s’il le tient bien devant l’enfant, transmet une autre tonalité de fond. L’enfant emprunte cette tonalité. Le sommeil est plus difficile quand la tonalité empruntée est activée.
Le rituel du coucher est en plein remaniement. Le rituel même qui tenait le sommeil est lui-même en train de changer. Le livre dans un foyer, pas dans l’autre. La chanson avec un parent, pas avec l’autre. Le rythme exact de la mise en route, pas encore installé dans le nouveau foyer.
Voilà cinq raisons. Il peut y en avoir d’autres dans une famille donnée. Ensemble, elles disent pourquoi ça se passe maintenant et pourquoi ce n’est pas le signe que quelque chose ne va pas chez l’enfant ou dans la parentalité.
Combien de temps ça dure, en général
C’est la question que les parents posent le plus. La réponse, dans sa version honnête :
La phase aiguë, deux à six semaines. C’est la période où le sommeil est nettement moins bon qu’avant la séparation. La plupart des familles en sortent en un mois, même si certaines mettent plus longtemps. La première semaine est en général la plus dure. À la troisième semaine, la plupart des enfants ont commencé à trouver un nouveau schéma dans l’un des foyers, même si ce n’est pas encore dans les deux.
La phase de transition, six à douze semaines. Le sommeil se rétablit mais n’est pas encore stable. Il y aura une série de trois ou quatre nuits normales, puis une régression, puis encore des nuits normales. Un rythme, pas un état stable. Le corps consolide encore la nouvelle architecture.
La stabilisation, trois à six mois. Une nouvelle normalité. Pas la même qu’avant la séparation. Le sommeil a souvent une allure un peu différente dans une vie à deux foyers qu’il n’en avait dans une vie à un seul. Il peut y avoir un foyer où l’enfant dort plus facilement. Il peut y avoir une petite régression qui revient autour des passages de relais. L’architecture est stable, mais c’est une nouvelle architecture.
Une perturbation persistante, au-delà de six mois. Quand le sommeil est encore nettement perturbé à six mois, il vaut la peine de se poser d’autres questions. L’organisation ne convient peut-être pas à cet enfant précis. Le rythme est peut-être trop long pour sa fenêtre de développement. Il y a peut-être une charge émotionnelle non résolue dans le foyer que l’enfant porte. (Sommeil 17 traite plus en profondeur des difficultés de coucher persistantes.)
Ce sont des fourchettes typiques, pas des garanties. Certains enfants sortent de la phase aiguë en une semaine. Certains mettent trois mois. La variation est large. La direction, dans la plupart des cas, va vers la stabilisation.
Ce qui aide
Quelques choses qui aident régulièrement les familles à traverser ces semaines.
Tiens le rituel. Le rituel du coucher qui voyage (Sommeil 02) fait en ce moment plus de travail que d’habitude. Ne le laisse pas glisser pendant la régression. Exactement la même forme chaque soir, même quand tu es épuisé, même quand l’enfant le repousse. Le rituel est le pont. Ne le brûle pas.
Dors avec lui si tu en as besoin. C’est une régression. Les règles établies peuvent être assouplies temporairement. Si l’enfant est plus calme dans ton lit que dans le sien, et que tu arrives à dormir ainsi, fais-le pour ces semaines-là. Tu pourras rétablir le schéma d’avant la séparation une fois la régression passée. Ne le vois pas comme un retour en arrière. Vois-le comme un corps qui a besoin d’être tenu un peu plus à travers une période difficile.
Reste calme dans la nuit. Les pleurs du milieu de la nuit sont le moment où ton propre chagrin a le plus de chances de remonter. Le parent épuisé à 2 h, avec un tout-petit en pleurs, est le parent le plus susceptible de pleurer lui-même. L’enfant le lit. Ralentis d’abord ta respiration. Ne prends l’enfant dans tes bras que lorsque ton propre corps est stable. Ton calme, c’est la régulation dont il a besoin d’emprunter.
Parle à ton co-parent si tu le peux. Comparez ce qui se passe dans chaque foyer. Il se réveille à 1 h chez moi. Et toi, tu observes quoi ? C’est un partage d’information, pas un reproche. Si vous avez tous les deux des données, vous pouvez tous les deux ajuster. (Voir Communiquer avec l’autre parent 01 si tu ne sais pas trop comment mener ces échanges.)
Réduis le reste des changements. Ne lance pas l’apprentissage de la propreté en troisième semaine. Ne change pas de chambre. N’introduis pas un nouveau mode de garde. Ne démarre pas une méthode d’endormissement que tu n’as jamais utilisée. Le corps digère déjà tout ce qu’il peut. De nouvelles variables rendent les choses plus difficiles.
Baisse la barre pour la journée. Un enfant qui dort mal sera un enfant qui mange moins, apprend moins, et supporte moins dans la journée. Ne le prends pas pour un problème à part. La journée découle de la nuit. Prévois moins, attends moins, tiens la routine mais n’essaie pas de l’étendre. Dans cette période, les journées servent à tenir.
Tiens fermement le doudou. Sommeil 05 développe ce point. Pendant la régression, le doudou fait plus de travail que d’habitude. Il doit voyager de façon fiable. S’il ne va pas dans le sac, la nuit où il manque sera bien pire que d’habitude.
Dis honnêtement au parent qui accueille ce qui se passe. Ne fais pas comme si tout allait bien si ce n’est pas le cas. Le parent qui accueille a besoin de savoir ce dans quoi il met les pieds. Le coucher a été dur ces quatre dernières nuits. Il se réveille à 1 h. Il pleure pour l’ours. L’information l’aide à faire son travail.
Ce qui n’aide pas
Quelques choses qui paraissent raisonnables mais qui ont tendance à compliquer les choses.
Traiter la régression comme un problème de comportement. Ça n’en est pas un. C’est un corps qui cherche son chemin à travers un changement de structure. Les punitions, les temps calmes imposés et les tableaux de récompenses ne marchent pas pour ce type de réveil. L’enfant ne choisit pas de se réveiller. Il est réveillé par son propre système qui se dérégule.
Enchaîner les nouvelles méthodes de sommeil. Essayer une nouvelle méthode chaque semaine, en cherchant celle qui va régler la chose. L’enfant ne peut pas s’adapter à une nouvelle méthode pendant une régression. Quoi que tu faisais avant, tiens-le. Si tu ne faisais rien de particulier, tiens ce que tu faisais déjà. Ce n’est pas le moment d’introduire un nouveau système.
Faire entrer l’enfant dans tes grandes émotions. L’enfant peut sentir que tu es triste. Il ne peut pas, et ne doit pas, porter l’explication du pourquoi. Maman est triste parce que Papa et moi ne vivons plus ensemble est trop lourd pour un enfant de deux ans. Maman t’aime. C’est l’heure de dormir. L’ours est là. Ça suffit.
Comparer les nuits entre les foyers comme un verdict. Il dort très bien chez moi. C’est qu’on doit faire quelque chose de travers là-bas. C’est rarement vrai et presque toujours corrosif. Les deux foyers ont des conditions différentes, des chambres différentes, des rituels différents, des rythmes différents. Un enfant qui dort mieux dans un foyer en troisième semaine ne veut pas dire que l’autre foyer échoue. Ça veut dire que l’enfant s’est posé dans un endroit un peu plus tôt que dans l’autre.
Pousser l’enfant à en parler. Certains enfants de cet âge n’ont pas les mots. Même ceux qui les ont ne sont pas forcément prêts. Des conversations imposées sur ce que l’enfant ressent à propos de la séparation aggravent le sommeil, elles ne l’améliorent pas. L’enfant en parlera quand il sera prêt, souvent des mois plus tard, souvent par fragments. (Le module 11, article 01, traite de comment parler de la séparation quand l’enfant pose la question.)
Quand demander de l’aide
La plupart des familles traversent ça sans soutien professionnel. Quelques signaux pour lesquels tu pourrais en vouloir.
- Un sommeil qui ne s’est pas amélioré de façon mesurable à 8-10 semaines, malgré une architecture tenue
- Une régression de jour sur des acquis que l’enfant maîtrisait (propreté, mots, alimentation)
- Des terreurs nocturnes persistantes, des réveils en panique, ou des comportements de réassurance qui paraissent nouveaux et intenses
- L’un des deux parents qui peine nettement à fonctionner, l’enfant lisant cette tension
- Des violences au sein du foyer, une addiction, ou une difficulté de santé mentale importante dans l’un des foyers
Le médecin traitant ou le pédiatre est le premier appel. Il peut écarter des causes médicales et orienter si besoin. Un psychologue qui travaille avec des familles séparées vaut la peine d’être consulté quand le tableau est complexe. Un médiateur familial peut être pertinent si c’est l’organisation elle-même qui fait partie de ce qui ne fonctionne pas.
Demander de l’aide n’est pas le signe que la séparation a fait défaut à l’enfant. C’est le signe que les parents ont remarqué quelque chose de difficile et qu’ils y répondent.
Pour finir
Les premières semaines de la séparation comptent parmi les sommeils les plus difficiles que ta famille traversera. Le tout-petit qui dormait ne dort plus. L’architecture se reconstruit. Le corps fait le travail, le plus souvent sous la surface.
Tiens le rituel. Dors avec lui si tu en as besoin. Reste calme dans la nuit. Ne commence rien de nouveau. Envoie le doudou à chaque fois. Dis honnêtement à ton co-parent ce qui se passe chez toi. Baisse la barre pour la journée.
L’essentiel passe en six à douze semaines. Une part s’attarde, sous une forme douce, pendant des mois. L’enfant que tu connaissais avant la séparation est toujours là, en dessous. Le sommeil est la façon qu’a le corps de le retrouver.
Ça ira mieux. Pas demain. Mais ça ira mieux.
Ceci est une aide d'entraide, pas un avis médical, psychologique ou juridique, et en aucun cas un substitut à un professionnel qualifié. Si toi ou ton enfant êtes peut-être en danger, contacte les services d'urgence de ta région.