Quand le coucher ne fonctionne plus
By the dip team · Clinical consultant: Pauline Sam, MD ·

Quand le coucher ne fonctionne plus
Module 01 · Sommeil et coucher · Article 17 · tous les âges
Huit mois ont passé. Tu as essayé presque tout ce que les articles précédents proposent d’essayer. Tu as tenu le rituel. Tu as envoyé le doudou à chaque fois. Tu en as parlé à ton co-parent. Tu as suivi le sommeil, tu as observé les réveils, tu as avancé l’heure du coucher puis tu l’as reculée. Le rythme est le même depuis des mois. Ton co-parent et toi, chacun de votre côté, vous faites des choses raisonnables.
Ça ne marche pas.
L’enfant de cinq ans pleure encore à chaque coucher. Ou celui de neuf ans se réveille trois fois par nuit depuis le printemps. Ou le sommeil de l’ado de quatorze ans ne s’est tout simplement pas réorganisé après l’arrivée du second foyer, et voilà huit mois que les nuits sont hachées et les matins chargés de colère.
Cet article est pour toi.
Ce n’est pas l’article qui aligne d’autres techniques. Les articles précédents couvrent l’essentiel de ce que les techniques peuvent faire. Celui-ci t’aide à te poser la question : est-ce le coucher qui pose problème, ou le sommeil est-il la partie visible d’autre chose ? Quand les approches habituelles ne donnent rien, c’est souvent la deuxième réponse qui est la bonne. Nommer ce que peut être cette autre chose, c’est le premier pas utile.
Cet article est aussi honnête sur ce qu’il ne peut pas faire. Une difficulté de sommeil persistante chez un enfant ne se résout pas avec un article sur la parentalité. Ce qu’un article peut faire, c’est t’aider à décider quand faire intervenir quelqu’un qui, lui, peut aider, et quel type d’aide chercher. C’est ce qu’il essaie de faire, avec soin.
Quand soupçonner que c’est plus grand que le coucher
Tu fais probablement des choses raisonnables depuis un moment. Quelques indices, grossiers, que le problème dépasse peut-être la mécanique du coucher :
- Tu tiens un rituel constant depuis au moins 8 à 12 semaines, sans amélioration mesurable
- La difficulté apparaît dans les deux foyers, pas seulement dans un
- L’enfant lui-même semble en souffrance à cause de son sommeil, pas seulement les parents
- D’autres changements chez l’enfant accompagnent le sommeil, et tu les remarques depuis quelque temps (l’humeur, l’appétit, les amitiés, l’école, le corps)
- Ce qui marchait avant a cessé de marcher, et rien d’autre ne marche non plus
- L’un des deux parents, ou les deux, manque maintenant de sommeil au point que la journée en est altérée
Si la plupart de ces points te parlent, le problème du coucher est probablement un symptôme parmi d’autres de quelque chose de plus large. Nommer ce « plus large », c’est l’étape suivante.
Six familles de ce que ça peut être
Elles se recoupent. On les présente séparément pour y voir clair. Dans la vraie vie, deux ou trois sont en général présentes à la fois.
1. Médical ou physiologique. L’apnée du sommeil (plus fréquente chez l’enfant qu’on ne le croit, surtout chez les enfants aux amygdales volumineuses ou qui ronflent). Une carence en fer. Le syndrome des jambes sans repos. De l’eczéma ou d’autres affections de la peau qui gênent la nuit. De l’asthme. Des troubles de la thyroïde. Un reflux. Chacun de ces éléments peut produire des troubles du sommeil persistants qu’aucune approche comportementale ne résoudra. Le pédiatre, ou le médecin traitant, devrait être le premier appel quand le sommeil reste durablement haché, quoi qu’il se passe au coucher.
2. Santé mentale. L’anxiété est le moteur le plus fréquent de la résistance au coucher et des réveils nocturnes chez l’enfant à partir de cinq ans environ. Chez l’adolescent, la dépression se manifeste par un changement de sommeil avant de se manifester par quoi que ce soit d’autre. Les réponses traumatiques, y compris un deuil compliqué lié à la séparation elle-même, peuvent fragmenter le sommeil pendant des mois ou des années. Le bon interlocuteur, ici, c’est un psychologue ou un pédopsychiatre. Plus tôt cela reçoit un nom, meilleure est la suite.
3. Neurodéveloppemental. Un TDAH non repéré, un trouble du spectre de l’autisme, des particularités du traitement sensoriel, des troubles des apprentissages : tout cela s’accompagne couramment de difficultés de sommeil. L’enfant dont le système nerveux est calibré autrement a peut-être besoin d’un environnement de sommeil différent de celui que supposent la plupart des livres de parentalité. Un pédiatre ou un médecin spécialiste du développement peut amorcer un bilan. C’est plus fréquent que les parents ne l’imaginent souvent. On n’est pas une famille comme ça n’est pas une bonne raison de faire l’impasse sur le bilan.
4. Le rythme lui-même. Parfois, le rythme entre les deux foyers, aussi bien intentionné soit-il, ne convient pas à cet enfant-là. Une semaine sur deux peut être trop longue pour un enfant de quatre ans. Un 2-2-3 peut être trop morcelé pour un enfant de sept ans qui a besoin de consolidation. Un rythme qui marchait à six ans peut cesser de marcher à neuf, parce que la vie sociale et scolaire de l’enfant a changé. Le sommeil est parfois le signal qui te dit que le rythme mérite d’être revu. (Voir le module 06, article 01, sur le choix d’un rythme.)
5. L’environnement du foyer. Est-ce qu’un foyer est trop bruyant aux heures qui comptent ? Est-ce que la chambre est partagée avec un frère ou une sœur dont le rythme entre en conflit ? Est-ce qu’un conjoint ou un membre de la famille a une présence qui désorganise ? Est-ce qu’il y a une tension qui dure dans le foyer, entre les parents ou entre le parent et un nouveau conjoint, et que l’enfant capte ? L’environnement du foyer peut casser le sommeil en silence, d’une manière qui n’est la faute de personne mais qui reste bien réelle.
6. Le fonctionnement du parent. C’est la famille la plus inconfortable, et celle que les parents évitent le plus de regarder. Un parent qui manque lui-même nettement de sommeil, qui est déprimé, anxieux, qui boit trop, ou qui porte le deuil de la séparation plus qu’il ne le mesure, mènera le coucher d’une façon que le système nerveux de l’enfant lira comme peu sûre. Le sommeil de l’enfant ne peut pas être plus régulé que celui du parent. Il ne s’agit pas de culpabiliser. Il s’agit de savoir si le parent, lui-même, a besoin d’aide.
Les blocages durables propres aux deux foyers
Certains schémas sont propres aux familles à deux foyers et méritent d’être nommés.
La transition est trop courte. L’enfant arrive chez le parent qui l’accueille à 18 h et on attend de lui qu’il dorme à 20 h. La fenêtre ne suffit pas à la réorganisation du système nerveux. Si le sommeil est systématiquement mauvais les soirs de relais, allonger la transition (relais plus tôt, retour au calme plus long ces soirs-là) peut aider.
Un foyer est nettement plus sûr que l’autre, et l’enfant le sait. Là où un foyer connaît des difficultés (un adulte instable, une consommation problématique en cours, une instabilité qui dure), le sommeil de l’enfant dans ce foyer peut être altéré pour des raisons de protection. C’est l’enfant qui s’adapte, pas l’enfant qui échoue. Ici, le problème de sommeil est un problème de sécurité. Il faut le nommer comme tel.
Le principe de la veille du relais n’a jamais pris. Si aucun des deux parents ne fait le travail de la veille du relais (Sommeil 08), chaque transition désorganise plus que nécessaire. Une légère désorganisation, répétée autour de la moitié des couchers, finit par compter sur des mois.
Le rythme n’a jamais été le bon, mais personne n’a voulu le changer. Parfois, le rythme initial a été fixé pendant la période la plus instable de la séparation, par des avocats ou sous pression, et personne ne l’a revu depuis. L’enfant te dit depuis deux ans qu’il ne fonctionne pas. Le sommeil est l’un des messages.
La communication sur le sommeil entre les deux foyers a été impossible. Si ton co-parent et toi n’avez pas réussi à partager ce que vous observez du sommeil de l’enfant dans les deux foyers, aucun de vous ne voit le tableau complet. Des schémas qui sauteraient aux yeux avec une information partagée restent cachés.
Les questions à se poser avant de prendre rendez-vous
Une partie de ce travail, tu peux la faire toi-même d’abord. Deux semaines de suivi, faites sérieusement, clarifient souvent énormément les choses.
Pendant deux semaines, note pour chaque nuit :
- L’heure à laquelle l’enfant s’est mis au lit
- L’heure à laquelle tu l’as vu endormi (si tu peux le dire)
- Le nombre de réveils, avec les heures
- L’heure du réveil du matin
- Tout ce qui sortait de l’ordinaire dans la journée (maladie, stress à l’école, gros événement, tensions)
- Tout ce que tu as observé qui évoquait une détresse (besoin de coller, larmes, refus d’aller à l’école, changement d’appétit)
- Dans quel foyer se trouvait l’enfant
Demande les mêmes informations à ton co-parent pour ses nuits, présentées comme un partage d’informations. (Sommeil 06 explique comment s’ancrer sur les faits plutôt que sur les valeurs dans ces conversations.)
Au bout de deux semaines, tu verras souvent l’une de ces trois choses :
- Un schéma qui pointe vers une cause précise (toujours pire les soirs de relais du mercredi, toujours mieux chez l’un des parents, toujours après le jour de sport à l’école, seulement après les semaines chargées en tensions). Explore ce schéma.
- Un schéma qui pointe vers une des familles de la liste plus haut (lié à l’humeur, à l’environnement, au rythme). Apporte-le à un professionnel, avec les données.
- Aucun schéma évident, juste une difficulté qui dure. C’est aussi une information utile. Apporte-le à un professionnel, avec les données.
Arriver chez le pédiatre ou le psychologue avec deux semaines de suivi structuré change la conversation. Le professionnel a quelque chose de concret entre les mains. Sans ça, le rendez-vous devient une liste de descriptions floues, et la première consigne du professionnel est souvent : revenez dans un mois avec un relevé du sommeil.
Quel type de professionnel
Le point de départ, pour presque tout problème de sommeil persistant, c’est le pédiatre ou le médecin traitant. Il peut écarter les causes médicales, orienter vers des spécialistes si besoin, et a souvent une idée claire de ce qui relève du développement et de ce qui n’en relève pas.
Pour les inquiétudes de santé mentale, demande au médecin une orientation vers un psychologue ou un pédopsychiatre ayant l’expérience des transitions familiales. Transitions familiales, c’est le terme à employer ; séparation et divorce aiguillent parfois vers des thérapeutes spécialisés dans le divorce des adultes plutôt que dans le bien-être de l’enfant. Un CMP ou un CMPP (gratuit, public) est une porte d’entrée possible pour le suivi psychologique de l’enfant.
Pour les questions de rythme, un médiateur familial peut revisiter l’organisation en plaçant le bien-être de l’enfant au centre. (Le module 09 traite plus en détail de la révision du rythme.)
Pour un bilan neurodéveloppemental, les délais sont souvent longs. Lance l’orientation tôt.
Pour ton propre fonctionnement, pense à ton médecin traitant ou à un thérapeute. Un parent qui est lui-même en difficulté ne peut pas bien mener le coucher, et faire comme si de rien n’était coûte plus à l’enfant que ça n’épargne le parent.
Les délais pour un bilan en santé mentale ou en neurodéveloppement de l’enfant varient beaucoup selon la voie, publique ou privée. Le parcours public, via le médecin, peut prendre des semaines ou des mois. Le privé est en général plus rapide, mais plus coûteux. Lance l’orientation que tu peux lancer.
Quoi faire en attendant
L’aide met souvent des semaines ou des mois à se mettre en place. Le coucher, lui, a lieu ce soir. Quelques points qui tiennent le terrain pendant que tu travailles sur le tableau d’ensemble.
N’ajoute pas de nouvelles variables. Ce n’est pas le moment de lancer une nouvelle méthode de sommeil, de changer de chambre, de rythme, de doudou, ni de décaler le coucher de 90 minutes. Tiens ce que tu faisais déjà. Le professionnel que tu finiras par voir a besoin d’évaluer un tableau stable.
Baisse la barre pour la journée. Un enfant qui dort mal supportera moins, apprendra moins, mangera moins. Prévois en conséquence. Allège les activités. Allège les bras de fer sur les devoirs. Allège les attentes du matin. Garde l’énergie pour le coucher lui-même.
Fais passer le lien avant la règle. Même quand le coucher se passe mal, l’enfant doit savoir qu’il est aimé et que tu ne lui en veux pas de ne pas dormir. Je sais que c’est dur en ce moment. Je suis là. On va trouver. Cette phrase tient plus, à ce stade, que la règle.
Va chercher de l’aide pour toi. Même si le soutien professionnel pour l’enfant met du temps à arriver, tu peux commencer à aller chercher de l’aide pour toi dès maintenant. Un médecin. Un thérapeute. Un ami qui est passé par là. Ton propre fonctionnement est une variable du coucher de l’enfant qui, elle, est vraiment à ta portée.
Sois honnête avec ton co-parent. Je suis dépassé, là. Je crois qu’on a besoin d’une aide professionnelle. On peut regarder ça ensemble ? C’est dur à dire, surtout quand la communication entre les foyers a été tendue. C’est aussi le geste qui débloque souvent la situation. Deux parents qui demandent de l’aide ensemble pèsent plus qu’un seul.
Pour finir
Une difficulté de sommeil persistante, chez un enfant d’une famille séparée, est, plus souvent que les parents ne l’imaginent, le signe que le système familial a besoin d’une attention qui dépasse le coucher. Les articles de ce module peuvent porter la plupart des familles à travers les perturbations ordinaires. Certaines familles ont besoin de plus.
Si huit mois ont passé et que le coucher ne s’améliore pas, tu n’échoues pas. Tu vois quelque chose que les approches précédentes ne peuvent pas atteindre. Le nommer ainsi, c’est le premier pas utile. Faire intervenir quelqu’un qui peut aider, c’est le second.
Le coucher de ce soir sera sans doute difficile. Tiens ce que tu peux tenir. Sois doux avec l’enfant. Sois doux avec toi. Ne porte pas la forme de l’échec dans la façon dont tu lui parleras demain matin. Demain, fais le travail de trouver de l’aide.
Ça prendra du temps. La plupart des familles qui traversent ça s’en sortent. L’enfant que tu connaissais avant est toujours là, et le travail, mené avec patience, l’aide à retrouver le chemin du sommeil.
Ce soir, tiens juste le cap. Demain, demande de l’aide.
Ceci est une aide d'entraide, pas un avis médical, psychologique ou juridique, et en aucun cas un substitut à un professionnel qualifié. Si toi ou ton enfant êtes peut-être en danger, contacte les services d'urgence de ta région.