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Module 15 · Discipline, règles et valeurs

Quand vous n’êtes pas d’accord sur les règles autour de la nourriture

By the dip team · Clinical consultant: Pauline Sam, MD ·

Tous les âges14 min de lecture
Quand vous n’êtes pas d’accord sur les règles autour de la nourriture

Quand vous n’êtes pas d’accord sur les règles autour de la nourriture

Module 15 · Discipline, règles et valeurs · Article 05 · Vague 2 · tous âges


Vendredi soir. Ton enfant de huit ans vient de rentrer de l’autre foyer. Il ouvre le frigo, le balaie du regard, le referme, ouvre le placard, regarde les biscuits que tu as achetés, et dit, avec un léger mépris : chez Papa, on a bu du Coca au petit-déj. Tu restes là, le torchon à la main. Tu ne sais pas trop quelle est la bonne réponse. Tu sais quelles sont les mauvaises. Ici, on ne boit pas de Coca au petit-déjeuner sonne mesquin. Ça, ce n’est pas un petit-déjeuner sonne donneur de leçons. Ah, c’est bien ça donne l’impression d’avoir concédé quelque chose que tu ne voulais pas concéder. Tu dis, à la place : de quoi tu as envie, là, maintenant. Il hausse les épaules et demande des chips.

Les désaccords autour de la nourriture sont partout dans la parentalité à deux foyers, et ils sont chargés comme peu d’autres désaccords de règle le sont. La nourriture porte du sens culturel. Du sens social. Du sens générationnel. Du sens identitaire. C’est aussi l’une des choses quotidiennes, observables, concrètes, que les parents font pour leurs enfants, trois fois par jour, tous les jours. Alors quand la nourriture de l’autre foyer est différente de la tienne, le désaccord ne porte pas vraiment sur la nutrition. Il porte, le plus souvent, sur quelque chose qui se cache en dessous.

Cet article parle de démêler ce qui est vraiment en jeu quand la nourriture est le point de friction, de ce qu’il faut sincèrement craindre et de ce qu’il faut lâcher, et de quoi faire quand l’écart de règles autour de la nourriture commence à devenir une dispute qui revient et qui n’a rien à voir avec la nourriture.

De quoi parlent vraiment les règles autour de la nourriture

La plupart des désaccords de règles sur la nourriture entre parents séparés ne portent pas sur la teneur en nutriments de ce que mange l’enfant. Ils portent sur autre chose, et nommer cette autre chose est le premier geste utile.

Trois choses ont tendance à se cacher sous les désaccords de règles autour de la nourriture :

Le contrôle. La nourriture est l’une des rares choses qu’un parent peut directement contrôler dans ce qui entre dans le corps de son enfant. Quand le reste de la situation parentale paraît incontrôlable, la nourriture peut devenir l’endroit où un parent met l’énergie qu’il ne peut mettre nulle part ailleurs. La règle stricte sur la nourriture ne porte pas vraiment sur la nourriture. Elle porte sur le besoin du parent d’avoir un domaine où il reste celui qui décide.

Le milieu et l’identité. La nourriture envoie des signaux forts sur le genre de famille qu’on est. Le foyer où le dîner est à table à 18 h avec des légumes dans l’assiette signale une chose. Le foyer où le dîner se mange sur le canapé dans une barquette de livraison en signale une autre. Aucune n’est moralement supérieure. Mais le parent qui tient le foyer dîner-à-table-à-18 h a souvent le sentiment que le foyer barquette-de-livraison défait quelque chose. Et le parent qui tient le foyer barquette-de-livraison a souvent le sentiment que le foyer dîner-à-table-à-18 h le juge.

Le soin exprimé différemment. Certains parents aiment en cuisinant. D’autres aiment en laissant l’enfant choisir. Quand deux parents qui aimaient différemment sont désormais dans deux foyers différents, les choix de nourriture reflètent ces deux versions de l’amour. Le parent strict sur la nourriture n’est pas en train de tout contrôler. Il prend soin par la structure. Le parent permissif sur la nourriture n’est pas en train d’être laxiste. Il prend soin par la liberté. Les deux sont réels. Le désaccord n’est pas moral ; il vient de deux façons différentes de prendre soin appliquées au même enfant.

Ça ne fait pas disparaître la friction. Mais ça aide à reconnaître que la remarque sur le Coca au petit-déj n’est pas vraiment une attaque contre toi, et que ta réaction n’est pas vraiment au sujet du Coca. La vraie conversation se joue, le plus souvent, en dessous.

Ce qui, dans la nourriture, compte vraiment pour les enfants

Le tableau clinique sur la nourriture et les enfants est bien plus détendu que la plupart des parents ne l’imaginent.

Ce qui compte, à travers la littérature sur le développement :

La variété sur la semaine, pas sur la journée. Un enfant qui mange bien sur une semaine est bien nourri, même si certaines journées sont déséquilibrées. La journée tartines, le mardi sans légumes, le mercredi tout-pain, tout ça se dilue sur une semaine d’alimentation globalement équilibrée. Les parents qui comptent jour après jour voient souvent une crise là où la semaine, elle, va très bien.

L’apport calorique suffisant. La plupart des enfants dans des foyers où l’on mange à sa faim mangent assez. La maigreur est une préoccupation clinique ; un goûter sauté ou un déjeuner manqué, en général, non.

Une certaine exposition aux fruits et aux légumes. Pas à chaque repas. Pas même à la plupart des repas. Juste une exposition assez régulière pour que l’enfant n’ait pas un rejet de toute la catégorie à 10 ans. Une fois par jour, en moyenne, suffit largement pour l’objectif de développement.

Un rapport raisonnable à la nourriture. C’est celui qui mérite plus d’attention que les autres. Un enfant dont le rapport à la nourriture est fait de restriction, de culpabilité, de secret ou d’anxiété est dans une autre catégorie qu’un enfant qui mange juste de façon irrégulière. Les signes de troubles du comportement alimentaire (abordés au Module 04 pour les ados, et au Module 16 pour les plus jeunes quand c’est pertinent) sont cliniques, pas une question de style.

Ce qui ne compte pas, malgré l’anxiété culturelle :

Les choix de nourriture précis. Un Coca au petit-déjeuner, une glace au déjeuner, un plat à emporter au dîner, avec modération, sur des journées isolées, ne fait pas de mal à ton enfant. La littérature clinique est rassurante là-dessus. Le rapport d’un enfant à la nourriture se façonne sur des années, pas sur des journées.

Le sucre en particulier. Le sucre reçoit, dans la culture parentale, un poids moral que les données cliniques ne soutiennent pas entièrement. Un excès de sucre dans la durée est un vrai sujet, surtout du côté de la santé dentaire et de l’équilibre calorique global. Un verre de Coca au petit-déjeuner un dimanche ne fait pas, à lui seul, de mal à ton enfant.

Grignoter contre trois repas. Les familles mangent selon des rythmes différents. Certains enfants vont bien avec de petites prises fréquentes ; d’autres vont mieux avec trois repas plus copieux. Aucun de ces rythmes n’est cliniquement supérieur. La réalité des deux foyers fait souvent que les enfants mangent différemment dans chacun ; ce n’est pas nocif.

Les manières à table. Les manières sont importantes et valent la peine d’être transmises, mais ce n’est pas de la nutrition. Ne confonds pas les deux discussions.

Si cette section te paraît permissive, c’est parce que la réalité clinique est plus permissive que ce avec quoi la plupart d’entre nous ont été élevés. La question, c’est de savoir si la situation alimentaire dans l’autre foyer fait vraiment du mal à ton enfant, et la réponse est en général non, même quand les choix précis ne seraient pas tes choix précis.

Une différence de règle ou un socle qui manque

On applique à la nourriture la distinction de l’article 01.

Une différence de règle, c’est le genre de choix de nourriture que fait chaque foyer à l’intérieur de ce qui est sûr et suffisant. Céréales contre œufs au petit-déjeuner. Grignotage libre contre horaires de goûter structurés. Légumes obligatoires au dîner contre légumes proposés. Sucreries le week-end contre sucreries autorisées avec modération. Plat à emporter deux fois par semaine contre une fois par mois. Tout ça relève du style, pas de la structure. Ton enfant peut composer avec sans dommage.

Un socle qui manque, c’est quelque chose en dessous. Les conditions structurelles dont un enfant a besoin pour être nourri suffisamment, quelle que soit la façon dont c’est délivré.

Les socles de la nourriture qui comptent vraiment :

L’enfant mange assez. L’apport calorique total sur une semaine est dans la bonne fourchette pour l’âge de l’enfant, son niveau d’activité et sa phase de croissance. La maigreur, une croissance qui fléchit, ou une faim visible en arrivant de l’autre foyer sont des ruptures de socle.

L’enfant a accès à la nourriture dans l’autre foyer. Ça paraît élémentaire, mais dans certaines situations difficiles à deux foyers, ça ne l’est pas. Un enfant qui dit ne pas avoir accès à la nourriture, à qui on ne donne pas à déjeuner le week-end, qui doit demander encore et encore pour manger, est en dessous du socle.

Les besoins médicaux de l’enfant sont assurés. Allergies, intolérances, affections chroniques (diabète, maladie cœliaque, etc.) qui demandent une gestion alimentaire précise ont besoin que les deux foyers les gèrent correctement. Ce n’est pas une question de style. Les besoins cliniques sont le socle.

La nourriture n’est pas transformée en arme. Un foyer où la nourriture sert de récompense, de punition, de moyen de contrôle, ou de support à la critique du corps de l’enfant est en dessous du socle. C’est rare, mais ça arrive, et ça compte plus que n’importe quel choix de nourriture précis.

Si les deux foyers tiennent ces quatre socles, les différences dans ce qui est servi sont surtout du bruit. Ton enfant ira bien. L’agacement que tu ressens face aux choix de nourriture de l’autre foyer est réel, mais ce n’est pas un dommage pour ton enfant. C’est ta propre friction avec la différence.

Si un socle n’est pas tenu, la conversation est différente, et la seconde moitié de cet article parle de ça.

Ce que tu peux faire bouger dans ton propre foyer

L’essentiel de la situation alimentaire, c’est ton travail dans ton propre foyer, comme l’essentiel des situations d’écrans et de coucher.

Tiens la nourriture en laquelle tu crois vraiment. Ta maison, tes règles. Cuisine ce que tu veux cuisiner. Sers ce que tu veux servir. Tiens les habitudes qui, selon toi, comptent (légumes au dîner, goûter à heure fixe, on ne mange pas devant la télé, peu importe). Ne dilue pas tes règles de nourriture parce que l’autre foyer fonctionne autrement. Ton foyer est un foyer à part entière.

Ne fais pas de la nourriture une comparaison. Quand ton enfant rapporte ce qu’il a mangé dans l’autre foyer, le geste, c’est d’accueillir sans commenter. On dirait que tu as passé un bon moment. Pas Eh ben, une glace au petit-déj. Pas Tu as dû te sentir mal après ça. Pas Eh bien chez nous, on mange correctement. Chacune de ces phrases oblige l’enfant à gérer une comparaison. Ta façon de faire avec la nourriture existe selon ses propres termes.

Ne compense pas. Un schéma fréquent. L’autre foyer est sucré et indulgent, alors le parent strict sur la nourriture serre ses propres règles en réponse. Résultat : un enfant dont l’expérience alimentaire oscille inutilement entre ses deux foyers. La compensation rend le contraste plus net, pas plus doux. Les bonnes règles de nourriture chez toi sont les bonnes règles, peu importe ce que fait l’autre foyer.

Le repas du retour peut être un peu plus souple. Quand ton enfant rentre de l’autre foyer, son premier repas chez toi n’a pas à être la vitrine de tes principes alimentaires. Son système nerveux vient de faire une transition. Son système digestif a été sur un autre rythme pendant deux jours. Le premier repas du retour peut être un peu réconfortant, un peu familier, un peu facile. Le reste de la semaine revient à tes habitudes normales.

Tiens les repas comme un moment de lien, pas comme des règles. La règle de nourriture la plus utile est souvent celle qui est structurelle. Manger ensemble. À table. Les écrans éteints. La nourriture précise compte moins que la structure autour de la nourriture. Le repas, c’est le lien. La nourriture, c’est secondaire.

Repère si tu moralises. Surprends-toi quand la nourriture devient un argument moral. Ça, c’est pas de la vraie nourriture. Nous, ici, on mange de la vraie nourriture. Nous, on fait attention à ce qu’on met dans notre corps. Ce sont des cadrages moraux, et les enfants les lisent comme des jugements sur l’autre foyer. Si tu arrives à tenir tes règles de nourriture comme des préférences plutôt que comme des positions morales, tu protèges ton enfant d’avoir à gérer ton jugement sur l’autre moitié de sa vie.

Quand parler de nourriture avec ton co-parent

La plupart des désaccords sur la nourriture ne valent pas une conversation entre co-parents. Les différences de style ne se règlent pas par la négociation, et la conversation, le plus souvent, dégénère.

Les conversations sur la nourriture qui valent la peine :

Les besoins médicaux. Elle a fait une réaction le week-end dernier, est-ce qu’on peut tous les deux s’assurer que le stylo d’adrénaline est dans son sac. Allergies, intolérances, traitements, affections chroniques. Ce sont des socles cliniques et ça vaut la peine de les caler.

Le repas de famille partagé. Quand les deux parents sont au même événement (un anniversaire, une fête à l’école, une étape importante) et qu’il faut coordonner les repas.

Une inquiétude précise sur un schéma qui affecte l’enfant. Elle rentre affamée le dimanche soir. Est-ce qu’on peut regarder comment se passent les déjeuners du week-end. C’est ancré dans une observation, pas dans une préférence de style.

Les conversations sur la nourriture qui ne valent pas la peine :

La conversation je pense que tu devrais servir plus de légumes. Tu énonces une préférence de style. En face, il y a un autre style. Cette conversation ne va nulle part.

La conversation trop de sucre, sauf vraie préoccupation clinique. La plupart des conversations sur le sucre parlent de l’anxiété parentale, pas de l’enfant.

La conversation manger devant la télé. Préférence de style. Comme ci-dessus.

La conversation nous, on mange correctement. Même si tu ne dis pas ces mots exacts, tout ce qui arrive de cette façon va déclencher la défense, pas convaincre.

La version la plus difficile

Un petit nombre de lecteurs reconnaîtront, dans leur situation alimentaire, quelque chose de plus lourd que des différences de style. L’autre foyer ne tient pas une culture de la nourriture différente. Il ne nourrit pas l’enfant suffisamment. Ou il se sert de la nourriture d’une façon qui fait du mal à l’enfant.

Les schémas à surveiller :

  • L’enfant rentre régulièrement visiblement affamé.
  • L’enfant dit qu’on lui refuse à manger, qu’on l’oblige à demander encore et encore ses repas, qu’on lui donne de la nourriture en récompense et qu’on la retire en punition.
  • L’enfant montre des signes de trouble du comportement alimentaire apparus ou accélérés après des séjours dans l’autre foyer.
  • Un enfant avec des allergies ou des besoins médicaux ne reçoit pas, de façon répétée, la bonne nourriture dans l’autre foyer, malgré la conversation.
  • La nourriture sert à critiquer le corps, l’apparence ou le poids de l’enfant.

Ce ne sont pas des différences de style. Ce sont des ruptures de socle, et les gestes sont différents.

Le premier geste, c’est de réunir des données. Deux ou trois semaines de notes. Ce que l’enfant rapporte, ce dont il a faim en arrivant, ce qu’il dit de la nourriture dans l’autre foyer, les signes visibles (poids, énergie, humeur au moment des repas). Ce n’est pas de la surveillance. C’est de la clarté.

Le deuxième geste, c’est de consulter le médecin traitant ou le pédiatre de l’enfant. Une voix médicale peut nommer un schéma d’une façon qui le sort de la dispute de co-parentalité. S’il y a une vraie préoccupation, le médecin peut soit suggérer des changements pour les deux foyers, soit orienter plus loin.

Le troisième geste, c’est une conversation cadrée avec ton co-parent. Précise, ancrée dans l’observation médicale, pas dans ton jugement sur sa façon de parenter. Le médecin s’inquiète de son poids / de son rythme alimentaire / de son rapport à la nourriture. Est-ce qu’on peut tous les deux regarder ce qui se passe aux repas.

Le quatrième geste, si la conversation ne déplace pas le schéma, c’est d’associer un tiers. Un diététicien, un professionnel des troubles de l’oralité alimentaire, un psychologue pour enfants selon la préoccupation précise. L’école peut aussi avoir des observations.

Le cinquième geste, si les socles continuent de ne pas être tenus, sur plusieurs repas et plusieurs semaines, est dans le Module 17. Une alimentation insuffisante qui persiste est une préoccupation de protection de l’enfant qui dépasse le cadre de ce module.

Pour finir

La plupart des désaccords sur la nourriture entre parents séparés ne portent pas sur la nourriture. Ils portent sur le contrôle, l’identité, la façon dont chaque parent exprime le soin, et l’inconfort de voir un autre adulte nourrir ton enfant d’une façon que tu ne choisirais pas.

La réalité clinique, c’est que les enfants mangent bien à l’échelle des années, pas des journées. Le dimanche céréales et le mardi plat à emporter se diluent. Le légume qui n’a pas été mangé un mercredi n’est pas ce qui façonne le rapport de ton enfant à la nourriture. C’est l’ambiance autour de la table.

Bien plus tard, quand ton enfant sera grand, il ne se souviendra pas des repas précis. Il se souviendra de quel foyer était chaleureux au dîner. De quels adultes s’asseyaient avec lui. De quelle cuisine sentait bon, comme si quelque chose de bon s’y préparait. De quels repas il a mangés sans que l’air soit lourd.

La nourriture n’est pas la règle. C’est la table.

Ceci est une aide d'entraide, pas un avis médical, psychologique ou juridique, et en aucun cas un substitut à un professionnel qualifié. Si toi ou ton enfant êtes peut-être en danger, contacte les services d'urgence de ta région.