Des règles différentes, les mêmes valeurs
By the dip team · Clinical consultant: Pauline Sam, MD ·

Des règles différentes, les mêmes valeurs
Module 15 · Discipline, règles et valeurs · Article 01 · Wave 1 · article pilier · tous les âges
Dimanche soir. Ton enfant vient de rentrer de chez ton co-parent. Il est tout détendu, un peu excité, et il le lâche avant même d’avoir enlevé ses chaussures. « Chez Papa on a le droit à un épisode de plus après le dîner. » Ou « Maman elle nous oblige pas à ranger avant de dormir. » Ou « On a mangé de la glace au petit-déjeuner. »
Tu souris. Tu dis quelque chose. Tu prends le sac. Et en dessous, quelque chose se serre. Pas à cause de l’épisode, du rangement ou de la glace. À cause de ce que ça pourrait vouloir dire. Que ta façon de faire n’est pas tenue dans les deux foyers. Qu’on est en train de te désavouer. Que c’est toi, le parent sévère. Que les repères que tu as travaillé dur à installer chez toi sont balayés une semaine sur deux.
Cet article parle de ce serrement. C’est la question la plus posée dans la vraie co-parentalité, et celle que la plupart des livres sur l’éducation laissent de côté. Qu’est-ce qu’on fait quand les règles de l’autre foyer sont différentes des nôtres ?
La réponse courte, c’est le titre de cet article. Des règles différentes, ça va. Des valeurs différentes, non. La réponse plus longue, c’est tout ce qui suit.
La réaction est réelle
Avant tout raisonnement clinique, le ressenti mérite d’être nommé.
Quand tu entends « chez Papa on a le droit », tu n’es pas mesquin. Tu n’es pas dans le contrôle. Tu es un parent dont le système nerveux est réglé pour surveiller l’environnement de son enfant. Ton cerveau enregistre la différence comme un risque. Surtout une différence que tu n’as pas choisie, dans un foyer que tu ne peux pas voir, autour d’une personne avec qui tu étais en couple et avec qui tu ne l’es plus.
Tu fais aussi le plus dur au moment du retour. C’est toi qui remets la routine en place. C’est toi qui navigues la dérégulation d’après-relais, le léger relâchement, la friction du « mais chez Maman on fait pas comme ça ». C’est un vrai travail. Le fait qu’il soit invisible ne le rend pas moins réel.
Alors la frustration est réelle. L’inquiétude est réelle. La peur d’être grignoté en tant que parent est réelle. Rien de tout ça ne disparaît à cause de ce que dit la suite de cet article. Ça vient juste se tenir à côté de ce que la suite va dire.
Ce que les enfants peuvent vraiment porter
Voici la partie clinique que la plupart des parents sont soulagés d’entendre.
Ton enfant est bien meilleur que la logique d’adulte ne le suppose pour passer d’un environnement à l’autre. Très tôt, les enfants évoluent à l’intérieur de jeux de règles différents selon les endroits. Les règles de l’école ne sont pas celles de la maison. Les règles de chez Mamie ne sont pas celles de la maison. Les règles de l’anniversaire du copain ne sont celles de nulle part ailleurs. Les enfants s’adaptent, souvent sans que personne le leur apprenne. À quatre ans, un enfant peut savoir qu’on dîne à table à la maison, par terre chez Tata, et sur le plan de travail de la cuisine chez Mamie, sans que rien de tout ça ne l’embrouille.
Deux foyers, c’est la même compétence, juste un peu étendue. Ton enfant développe une carte des contextes. Chez Maman, la routine c’est X. Chez Papa, c’est Y. Il déroule des fonctionnements différents selon les endroits. Ce n’est pas la source de confusion ou de mal que ça a l’air de devoir être. La littérature clinique sur l’attachement est constante là-dessus. Les enfants qui ont des routines différentes dans deux foyers ne sont pas ceux qui présentent des difficultés de développement. Les enfants qui présentent ces difficultés, ce sont ceux dont les foyers ne se sentent pas sûrs sur le plan émotionnel, ou dont les parents rendent chaque foyer peu sûr en critiquant l’autre.
Ce dont les enfants ont besoin dans deux foyers, ce n’est pas la même routine. C’est la même météo émotionnelle. Le sentiment de sécurité. Le sentiment que l’adulte dans la pièce est stable et présent. Le sentiment qu’ils n’ont pas à gérer les adultes. Ces sentiments peuvent être produits par des routines très différentes, des plannings très différents, des ensembles d’attentes très différents d’un foyer à l’autre.
Donc un coucher différent dans le second foyer, en soi, ne fait pas de mal à ton enfant. Une règle alimentaire différente ne fait pas de mal à ton enfant. Une politique d’écrans différente ne fait pas de mal à ton enfant. Ce qui fait du mal à ton enfant, c’est autre chose, et c’est la section suivante.
Ce qui compte vraiment
Il y a une ligne qui court sous toute cette question, et l’article est construit autour d’elle. C’est la ligne entre une règle différente et une valeur contradictoire.
Une règle différente, c’est un réglage de foyer. Le coucher est à 20 h dans un foyer et à 21 h dans l’autre. Les écrans s’éteignent après le dîner dans un foyer et restent autorisés une heure dans l’autre. Chaussures à la porte dans un foyer, gardées à l’intérieur dans l’autre. Bonbons après les repas dans un foyer, seulement le week-end dans l’autre. Ce sont des règles. Elles diffèrent. Elles peuvent différer pendant des années et ton enfant ira bien.
Une valeur contradictoire, c’est un message. Les règles de l’autre foyer sont mauvaises. Ce parent ne sait pas ce qu’il fait. Ce foyer, c’est le bazar. Ça, ce n’est pas un vrai foyer. Nous, ici, on fait les choses correctement. Ce sont des valeurs que l’on communique, souvent sans que personne les dise à voix haute, et elles sont corrosives d’une façon que des couchers différents ne seront jamais.
Le signal clinique est constant. Les enfants qui tiennent deux routines différentes dans deux foyers vont bien. Les enfants qui tiennent deux routines plus un message régulier disant que l’une des deux est mauvaise développent quelque chose de précis. Un conflit de loyauté. Un sentiment divisé d’appartenance. Une pression interne à prendre parti. Une honte silencieuse pour le foyer où ils ne sont pas sur le moment. Ce sont ces schémas-là qui ressortent en thérapie dix ans plus tard. Le coucher repoussé d’une heure ne ressort pas. La mère qui levait les yeux au ciel chaque dimanche au moment du relais, si.
Alors la question à tenir, ce n’est pas les règles sont-elles les mêmes ? La question à tenir, c’est est-ce que je communique, d’une manière ou d’une autre, à mon enfant que l’autre foyer est mauvais ou inférieur ? C’est ça, la part que tu peux maîtriser. C’est ça qui compte.
Ça inclut des choses qui ne sont pas des mots. La tête que tu fais quand ton enfant raconte ce qui se passe dans le second foyer. Le ton de ta voix quand tu demandes comment s’est passé le week-end. Le langage du corps à la porte. Le silence avant de répondre. Les enfants lisent tout ça. Ils n’ont pas besoin d’entendre la valeur à voix haute. Ils la sentent.
Le recadrage. Le travail n’est pas d’aligner les règles. Le travail est de tenir la valeur que l’autre foyer est un endroit sûr et réel pour ton enfant. Même quand, en privé, tu aimerais que leurs routines soient différentes. Même quand, en privé, tu n’es pas d’accord avec certains des choix. C’est le « en privé » qui est le travail.
« Mais Maman elle nous laisse »
La version la plus fréquente de cette question, c’est le moment « mais Maman elle nous laisse ». Ou « mais Papa il nous laisse ». L’enfant est chez toi. Tu fais appliquer une règle. Il invoque le second foyer comme argument contraire.
Il y a trois mauvaises réponses à ça et une bonne.
La première mauvaise réponse, c’est de dénigrer l’autre foyer. « Eh ben chez Maman ils se fichent des dents, mais chez nous on en prend soin. » Ça met l’enfant au milieu. Et ça atterrit comme la valeur contradictoire dont la section précédente parlait. La formulation peut te sembler anodine. Elle ne semble pas anodine à ton enfant.
La deuxième mauvaise réponse, c’est de faire semblant d’être d’accord, pour avoir la paix. « Ah, bon, juste pour cette fois, puisque Maman te laisse. » Ça fait s’effondrer ton autorité dans ton propre foyer, et ça signale aussi à ton enfant que les règles se négocient selon ce que font les autres. La friction sera pire la fois d’après.
La troisième mauvaise réponse, c’est d’enquêter. « Attends, Maman te laisse faire ça ? Tous les soirs ? Jusqu’à quelle heure ? » Là, tu te sers de ton enfant comme d’une source d’information sur le foyer de ton co-parent. Un enfant ne devrait jamais être cette source. De toute façon, l’information obtenue ainsi n’est pas fiable. Les enfants lisent extrêmement bien leurs parents. Ils raconteront ce qu’ils pensent que tu veux entendre.
La bonne réponse est plus simple que les trois autres. « Ici, on fait comme ça. » Pas comme une démonstration de pouvoir. Juste comme un constat. Des foyers différents fonctionnent différemment. Celui-ci fonctionne comme ça. L’autre fonctionne comme ça. Les deux vont bien. Aucun n’a besoin d’être discuté.
Si tu veux une version un peu plus longue. « Les maisonnées ont des rythmes différents. C’est comme ça que ça marche. Ce soir, ici, le coucher est à 20 h. » Tu ne nies pas la différence. Tu n’entres pas dedans. Tu la nommes comme une chose ordinaire et tu passes à autre chose. Les enfants peuvent tout à fait tenir ça. Les premières fois où tu le dis, ils pousseront peut-être. À la dixième fois, la phrase « mais Maman elle nous laisse » cesse d’apparaître. Elle ne marchait que quand elle produisait de la friction. Quand elle cesse de produire de la friction, ils cessent de l’employer.
Cette phrase est l’un des outils les plus utiles de la parentalité à deux foyers. À pratiquer à voix haute pour qu’elle sorte sur un ton égal.
Le minimum qui doit, lui, s’aligner
Des règles différentes, ça va. Il existe un petit nombre de choses qui ne sont pas des règles au sens courant. Elles tiennent plutôt du socle. Soit les deux foyers les tiennent, soit l’un des foyers se trouve sapé par l’autre. Cette liste est courte.
Les fondamentaux des soirs d’école. En gros. On dort. Les devoirs se font. L’enfant arrive à l’école nourri, habillé, avec ce dont il a besoin pour la journée. Les deux foyers tiennent ce socle, chacun à sa manière. Les détails (l’heure du coucher, ce qui compte comme un petit-déjeuner, comment se passe la surveillance des devoirs) appartiennent à chaque foyer. Le socle lui-même appartient aux deux.
La sécurité. Les ceintures. Le casque à vélo quand les règles l’imposent. Une surveillance au niveau de l’âge. La sécurité à la piscine et près de l’eau. Les doses de médicaments. Les allergies. Les non-négociables qui protègent un corps. Ce n’est pas une question de valeurs. C’est un socle structurel.
Les grandes décisions. L’école, les opérations, les grands jalons familiaux, les contacts à grande échelle avec la famille élargie. Il faut les deux parents dans la conversation. Elles relèvent de l’accord de co-parentalité. Ce ne sont pas des règles du quotidien.
La sécurité émotionnelle. Aucun foyer ne rabaisse l’autre. Aucun foyer ne recrute l’enfant comme confident à propos de l’autre parent. Aucun foyer ne crée le conflit de loyauté décrit plus haut. C’est la valeur qui tient les deux foyers ensemble comme un seul système émotionnel pour l’enfant.
Voilà, en gros, toute la liste de ce qui demande un alignement. Tout le reste, y compris la plupart des choses pour lesquelles les parents se déchirent, n’en demande pas. Le coucher peut être différent. La nourriture peut être différente. Les règles d’écrans peuvent être différentes. Les tâches peuvent être différentes. Les détails de politesse peuvent être différents. Aucun de ces points, à lui seul, ne fait de mal à un enfant dont les foyers sont sûrs sur le plan émotionnel et dont les parents ne se sapent pas l’un l’autre.
C’est libérateur, quand ça atterrit. Ça veut dire que tu n’as pas à gagner la dispute sur la politique d’écrans du second foyer. Tu n’as pas à t’aligner sur les règles alimentaires. Tu n’as pas à obtenir de ton co-parent qu’il applique ton heure de coucher. L’énergie qui part dans ces négociations est une énergie qui ne produit presque jamais de résultat. L’énergie que tu économises en lâchant ces points peut être redirigée vers ce qui compte vraiment. Les socles, plus haut. La vie émotionnelle de l’enfant. Les parties de ta propre vie qui n’ont pas eu d’attention depuis un moment.
Quand le sujet n’est pas vraiment les règles
Une note brève mais importante. Parfois, un parent qui lit cet article va résister, intérieurement, parce que la situation de l’autre foyer n’est vraiment pas qu’une affaire de règles différentes. L’autre parent laisse un enfant de huit ans regarder des contenus qui ne sont pas pour un enfant de huit ans. L’autre parent laisse un enfant de cinq ans seul à la maison. Le foyer de l’autre parent a chez lui quelqu’un qui ne devrait pas être autour des enfants. L’autre parent consomme des substances en présence de l’enfant. L’autre parent manque régulièrement à des socles de sécurité fondamentaux.
Si tu lis cette section et que tu reconnais ta situation, le cadre de cet article ne s’applique pas à toi, ou pas encore. Tu n’es pas dans une conversation de règles différentes. Tu es plus proche d’une conversation de socle de sécurité, qui est structurellement différente. L’article pour ça se trouve dans le module 17. La réflexion est différente. Les gestes sont différents. Les seuils pour faire intervenir quelqu’un d’extérieur à vous deux sont différents.
Ça vaut la peine de faire le point honnêtement. Est-ce que tu réagis à une véritable atteinte à un socle de sécurité, ou à une règle différente qui appuie sur quelque chose en toi ? Les deux réactions sont valables. Elles mènent à des actions différentes. La première va au module 17 et, possiblement, à un soutien professionnel extérieur. La seconde reste dans ce module.
Pour la plupart des parents qui lisent ces lignes, la plupart du temps, le sujet, c’est le second cas. La différence te dérange, et le dérangement est réel, mais la situation de fond, ce sont deux parents qui font tourner deux maisonnées différentes, chacune à l’intérieur des socles de sécurité. L’article est fait pour ces situations-là.
Pour finir
Ton enfant ne se souvient en fait pas de la plupart des règles.
Il ne se souvient pas de l’heure du coucher. Il ne se souvient pas si les écrans s’éteignaient à 18 h ou à 19 h. Il ne se souvient pas de ce qu’il y avait au petit-déjeuner un mardi matin de ses neuf ans.
Ce dont il se souvient, c’est de comment les foyers se sentaient. Le visage à la porte. La voix au téléphone. L’atmosphère au moment du relais. Si les deux adultes de sa vie semblaient penser que l’autre était un parent réel et raisonnable. S’il avait le droit d’aimer ses deux foyers sans avoir à gérer le moindre regard au ciel.
Deux foyers n’ont pas à se sentir pareils. Ils ont à se sentir sûrs. Le reste, c’est du détail.
Ceci est une aide d'entraide, pas un avis médical, psychologique ou juridique, et en aucun cas un substitut à un professionnel qualifié. Si toi ou ton enfant êtes peut-être en danger, contacte les services d'urgence de ta région.