dip
Module 15 · Discipline, règles et valeurs

Le parent fun et le parent des règles

By the dip team · Clinical consultant: Pauline Sam, MD ·

Tous les âges12 min de lecture
Le parent fun et le parent des règles

Le parent fun et le parent des règles

Module 15 · Discipline, règles et valeurs · Article 02 · Wave 2 · tous les âges


Dimanche, cinq heures de l’après-midi. Ton enfant vient d’être ramené. Il sent la crème solaire et la glace. Il a regardé cinq heures de YouTube. Il ne s’est pas brossé les dents depuis vendredi matin. Il est surexcité et un peu fragile, comme le sont les enfants après trop de sucre et pas assez de sommeil, et tu vois déjà comment les quarante-huit prochaines heures vont se dérouler. Crise au coucher. Résistance au petit-déjeuner. La remise en route de la routine d’école, qui est ton boulot, et qui va te bouffer la plus grande partie du mardi.

Tu prends le sac. Tu demandes comment s’est passé le week-end. Il te raconte, tout essoufflé, qu’il s’est trop bien amusé. Ils sont allés au parc de trampolines. Ils ont mangé de la pizza au petit-déjeuner. Il est resté debout tard à regarder un film.

Tu souris. Tu dis que ça a l’air génial. Et en dessous, tu sens l’amertume arriver. Pas contre ton enfant. Contre la position dans laquelle on t’a mis. Te voilà, on ne sait comment, dans cette histoire, le rabat-joie. Le sévère. Celui qui insiste sur le coucher, les légumes et les devoirs. Pendant que l’autre foyer, celui de ton co-parent, a le droit d’être les vacances.

Cet article parle de cette amertume. Du piège du parent fun et du parent des règles. Et de la partie que la plupart des articles ratent, à savoir que le piège est plus dur pour le parent des règles que pour quiconque, et que la sortie n’est pas de se battre sur le mauvais terrain.

La forme du piège

Quand deux parents se séparent, quelque chose de presque mécanique arrive au rôle que l’un d’eux finit par jouer. Surtout quand le temps passé dans un foyer est plus court, moins fréquent, ou concentré sur les week-ends.

Le parent qui a moins de temps au quotidien a tout intérêt à faire compter ce temps. À dire oui plus souvent. À éviter la friction. À ne pas gâcher les heures limitées en disputes sur le brossage de dents. Le parent qui a plus de temps au quotidien a tout intérêt à tenir la structure. À faire tourner la semaine d’école. À assurer la surveillance des devoirs. À faire appliquer le coucher qui rend le matin possible. Aucun des deux ne choisit son rôle consciemment. Ils répondent à la structure dans laquelle ils se trouvent.

Au fil des mois, les rôles se durcissent. Le parent qui a moins de temps s’associe aux gâteries, aux soirées tardives, aux écrans, à la nouveauté, au fun. Le parent qui a plus de temps s’associe au travail quotidien qui fait tourner la vie d’un enfant. L’enfant le lit. Chez Papa, c’est le fun. Chez Maman, c’est le vrai. Les catégories se figent.

C’est un piège structurel, pas un défaut de caractère. Le parent fun n’est pas toujours celui qui a choisi d’être le parent fun. Le parent des règles n’est pas toujours celui qui a choisi la rigidité. La plupart du temps, les deux parents répondent au partage du temps dans lequel ils sont. Tous deux font ce que la structure les pousse à faire.

Reconnaître ça, c’est le premier pas. L’amertume au sujet du rôle qui t’est échu est réelle, elle mérite d’être nommée, et ce n’est pas d’abord la faute de ton co-parent. C’est la forme de la situation. Ça ne la rend pas plus facile. Ça la rend plus travaillable.

Ce que le parent des règles porte vraiment

Si tu es le parent qui ressent ça, la chose suivante à nommer, c’est ce dont l’amertume parle vraiment.

D’habitude, ce n’est pas une histoire de pizza. Ce n’est pas une histoire d’écrans. Ce n’est pas le coucher tardif d’un samedi. C’est quelque chose en dessous de tout ça, à savoir le sentiment d’être rendu plus petit dans l’expérience de ton propre enfant. Le sentiment que ton rôle, le travail ennuyeux et nécessaire d’élever un enfant, a été reconverti en version pas-fun. Pendant que quelqu’un d’autre, qui en fait moins, a été reconverti en version joie.

Ça fait mal d’une façon précise. Ce n’est pas seulement de l’injustice. C’est une sorte d’indignité. Le parent qui fait le boulot le plus dur est vu, par son propre enfant, comme la version la plus pénible d’être parent. Il n’y a pas de recadrage facile pour ça. Le travail lui-même est invisible. Ce qui est visible, ce sont les règles.

C’est aussi solitaire. L’ami qui ne s’est pas séparé ne comprend pas tout à fait. Le co-parent ne va pas le reconnaître, parce qu’il est à l’intérieur de la même structure et ne voit pas son propre avantage. Les articles que tu lis en ligne passent en général à côté, parce que ceux qui écrivent ne veulent pas prendre parti. Alors tu le portes tout seul. L’amertume, qui est réelle, n’a nulle part où aller.

Alors laisse-lui une place ici, d’abord. Tu n’es pas mesquin de ressentir ça. Tu n’échoues pas dans la co-parentalité parce que tu le remarques. Le travail que tu fais pendant la semaine d’école, les routines du matin que tu tiens, les devoirs que tu accompagnes, les couchers que tu protèges, la nourriture que tu mets devant lui, le linge que tu fais, les rendez-vous chez le médecin dont tu te souviens, les papiers d’école que tu signes, l’anniversaire du copain que tu penses à confirmer. Rien de tout ça n’a de mérite reconnu. Tout ça construit la structure réelle dans laquelle ton enfant vit.

Ton enfant ne peut pas encore le voir. Il le verra, mais pas dans le délai qui t’aiderait ce soir.

Ce dont les enfants ont vraiment besoin de chaque parent

Voici la partie clinique, qui est aussi la partie qui montre la sortie.

Les enfants n’ont pas besoin d’un parent fun et d’un parent des règles. C’est un cadre que les adultes ont inventé pour décrire ce qu’ils voient. Le cadre induit en erreur. Ce dont les enfants ont besoin de chaque parent, c’est de la même chose, et ce n’est ni du fun ni des règles. C’est une combinaison particulière de présence et de structure. Ils ont besoin de sentir que l’adulte fait attention à eux. Ils ont besoin de sentir que le foyer fonctionne de façon prévisible. Ils ont besoin des deux, dans les deux foyers.

Le foyer qui tourne aux règles sans présence n’est pas plus sûr. Il est plus froid. Le foyer qui tourne à la présence sans structure n’est pas plus chaleureux. Il est chaotique. Les enfants ont besoin des deux. Des deux parents. Dans les doses que chaque foyer peut tenir.

Ce que ça veut dire concrètement. Le parent des règles qui se sent être le pas-fun se trompe en général sur lui-même, mais il se trompe dans une direction précise. Il a été tellement concentré à tenir la structure que la part de présence s’est comprimée. Les soirées tournent autour de la traversée de la routine. Les week-ends servent à rattraper ce que la semaine n’a pas eu la place de faire. Les fenêtres de joie se sont amincies. L’enfant vit un foyer qui tourne bien, et il en a besoin, mais il ne vit pas beaucoup de joie à l’intérieur de ce fonctionnement.

Pendant ce temps, le parent fun a souvent le problème inverse. Il délivre de la présence par bouffées concentrées, mais sans l’ossature structurelle sur laquelle l’enfant peut se reposer. Le week-end ressemble à un shoot de sucre. L’enfant rentre dérégulé parce qu’il n’y avait rien contre quoi son système nerveux pouvait s’appuyer.

Aucun des deux foyers ne fait le travail tout seul. Chacun penche trop d’un côté de ce dont l’enfant a besoin.

Voici le recadrage. Tu n’es pas le parent des règles. Tu es le parent qui a porté la moitié la plus dure de ce qui est nécessaire, la part qui n’a pas de mérite reconnu. Le travail n’est pas d’ajouter des règles pour rivaliser. Le travail n’est pas non plus de jeter les règles pour devenir le parent fun. Le travail est d’épaissir les fenêtres de joie, les Joy Windows, à l’intérieur de la structure que tu tiens déjà. De trouver les petits moments quotidiens de présence qui rendent la structure chaleureuse plutôt que froide.

Quoi faire, concrètement

Si tu es le parent des règles qui lit ça, voici les gestes qui font vraiment bouger la dynamique. Aucun n’implique une conversation avec ton co-parent. La dynamique, c’est à toi de la faire bouger dans ton propre foyer.

Reprends une Joy Window dans ton rythme de semaine. Choisis quelque chose de petit qui revient. Les crêpes du dimanche matin. La balade du mardi après l’école, avant que les devoirs commencent. L’histoire du soir qui dure dix minutes de plus le vendredi. Quelque chose qui est à toi et sur quoi ton enfant peut compter. La Joy Window n’a pas besoin d’être élaborée. Elle a besoin d’être fiable. Un enfant qui sait que le mardi après l’école inclut une balade avec toi a un point d’ancrage du mardi après l’école qui vit chez toi. Le parent fun n’a pas ça. Il a les week-ends. La texture de la semaine t’appartient.

Réduis la fenêtre où tu fais appliquer les règles. Une bonne partie du sentiment de parent des règles vient de règles que l’on rediscute à chaque fois. Si le coucher est une dispute tous les soirs, la fenêtre de joie part avec. Regarde les règles et demande-toi lesquelles ont cessé de devenir plus faciles. Si une règle est une dispute depuis trois mois, c’est qu’elle ne prend pas. La solution n’est pas de l’imposer plus fort. La solution, en général, est de réorganiser pour que le point de friction disparaisse. Les téléphones vont dans un panier au dîner. Les écrans ne sont pas disponibles entre l’école et les devoirs. La règle passe d’une application active à une structure passive. Les fenêtres de joie se rouvrent.

Arrête de rivaliser avec le week-end. C’est le plus dur. Il n’y a pas moyen de sortir gagnant en rivalisant avec un week-end qui tourne aux écrans illimités et à la pizza du petit-déjeuner. Le terrain est truqué. La sortie, c’est d’en sortir. Le lundi matin n’est pas l’endroit où tu rattrapes le week-end. Le lundi matin, c’est le moment où ton enfant revient dans la partie de sa vie où la structure le porte. N’essaie pas de rendre le lundi matin fun. Rends-le stable. C’est de stable qu’il a besoin.

Parle moins du second foyer. C’était abordé dans l’article précédent de ce module, mais ça mérite d’être répété ici. Quand le parent fun est catalogué comme le fun et toi comme les règles, la tentation est d’équilibrer les comptes en mentionnant, par petites touches, que le fun a un coût. « Évidemment qu’ils te laissent faire ça, ils n’ont pas à gérer le lundi. » Ne le fais pas. Chaque phrase de ce genre confirme le cadre au lieu de le dissoudre. Ton enfant a besoin d’avoir le droit d’aimer le week-end fun sans gérer ta réaction. Le fait de ne pas le mentionner, c’est le remède.

Remarque quand tu fais appliquer une règle pour la mauvaise raison. De temps en temps, une règle arrive que tu tiens plus fort que nécessaire, à cause de l’amertume en dessous. Un coucher un peu plus rigide qu’il n’a besoin de l’être. Des règles d’écrans un peu plus serrées que la situation ne le demande. Remarque-les. Elles ne font pas de toi un moins bon parent. Elles font de toi un parent fatigué qui a porté la charge structurelle. La solution, c’est d’assouplir la règle de dix pour cent, pas de te réformer entièrement. De petits ajustements. L’enfant remarque quand quelque chose se détend.

Si tu soupçonnes que c’est toi, le parent fun

Une note pour l’autre direction, parce que certains lecteurs de cet article seront de ce côté-là. Si ton temps est le temps le plus court, si tu sens la pulsion de faire compter ce temps, si tu as dit oui plus souvent que tu ne le ferais si chaque jour t’appartenait, le piège est réel pour toi aussi.

Le coût d’être le parent fun n’est pas payé par ton co-parent. Il est payé par ton enfant. Ton enfant rentre de chez toi dérégulé. Il lui faut un jour ou deux pour récupérer du manque de structure. Le temps qu’il récupère, on lui annonce qu’il revient chez toi. Le cycle recommence. Il n’arrive jamais vraiment à s’installer dans sa propre vie, parce que sa propre vie a en elle un parent fun dont le foyer ne le porte pas comme l’autre.

Le parent fun n’est pas un vrai rôle parental. C’est un rôle qui se développe quand la structure du partage du temps fait que le parent se sent comme un invité dans la vie de son propre enfant. La réparation n’est pas de devenir le parent des règles. La réparation est d’amener un peu de structure dans le temps que tu as. Une routine du matin même le week-end. Un coucher seulement une heure plus tard que celui de la semaine, pas trois. Un repas à table, pas sur le canapé. Des règles d’écrans qui existent, même si elles sont plus généreuses que celles de l’autre foyer. La structure ne réduit pas le fun. Elle l’approfondit. Ton enfant peut se détendre dans un week-end qui a une forme. Il ne peut pas se détendre dans un week-end qui n’en a aucune.

Si ça atterrit comme une lecture difficile, c’est légitime. Le rôle du parent fun est réellement séduisant. Il a un goût d’amour. Il a un goût de temps qu’on fait compter. La réalité clinique est plus dure. Ton enfant a besoin que tu sois un parent, pas des vacances. Les deux foyers ne sont pas censés se sentir différents. Ils sont censés se sentir comme deux endroits sûrs. Le travail de se sentir en sécurité, c’est la structure. Le travail de se sentir aimé, c’est la présence. Tu as besoin des deux. L’autre foyer aussi. Ton enfant aussi.

Pour finir

Très loin d’ici, quand ton enfant sera grand, il ne se souviendra pas de quel parent l’a laissé manger de la pizza au petit-déjeuner un samedi matin. Il se souviendra peut-être de la pizza. Il ne se souviendra pas du cadre.

Ce dont il se souviendra, c’est de quels foyers se sentaient sûrs. De quels adultes se sentaient stables. De dans quelle maison il pouvait s’endormir sans gérer les émotions de quelqu’un d’autre. De quel parent restait prévisible quand le reste de la vie ne l’était pas.

Ces souvenirs-là ne tournent pas sur l’axe fun-contre-règles. Ils tournent sur l’axe stable-contre-pas-stable. Les deux parents ont accès au stable. Même celui qui porte la plus grande part de la charge structurelle. Surtout celui-là.

Le parent des règles qui garde la structure chaleureuse, c’est celui qui construit le foyer vers lequel un enfant revient, adulte, quand le monde devient dur. Le fun n’est que la surface. La structure, c’est le foyer.

Ceci est une aide d'entraide, pas un avis médical, psychologique ou juridique, et en aucun cas un substitut à un professionnel qualifié. Si toi ou ton enfant êtes peut-être en danger, contacte les services d'urgence de ta région.