La conversation sur la puberté à travers les deux foyers
By the dip team · Clinical consultant: Pauline Sam, MD ·

La conversation sur la puberté à travers les deux foyers
Ton enfant a neuf ans et demi. Le week-end dernier, en rangeant le linge, ta fille a brandi une brassière de sport qu’elle avait trouvée dans le tiroir de sa sœur et a demandé : Quand est-ce que j’en aurai une, moi ?
Tu as répondu quelque chose d’adapté à son âge. Elle a eu l’air satisfaite. La conversation est passée à autre chose. Mais plus tard dans la soirée, tu t’es surpris à te demander : a-t-elle déjà eu cette conversation avec ton co-parent ? Qu’est-ce qu’il lui a dit ? Lui donnez-vous tous les deux la même information, ou bien deux versions différentes ? Et, quand viendra la prochaine question (car elle viendra), faut-il que tu la prennes toi-même, ou que tu attendes que vous puissiez être là tous les deux ?
Cet article s’adresse aux prochaines années de ces questions.
De quoi parle cet article
Le principe est le suivant. La puberté est l’une des rares phases de développement assez longue pour traverser plusieurs cycles de co-parentalité, et assez intime pour que l’enfant remarque les petites incohérences entre les deux foyers. Le travail n’est pas d’avoir une seule conversation parfaitement synchronisée. Le travail est de construire, au fil du temps, le sentiment que les deux parents sont des sources fiables pour ces conversations, que l’enfant peut s’adresser à l’un comme à l’autre sans se demander lequel choisir, et que les informations des deux foyers s’additionnent plutôt qu’elles ne se contredisent.
L’article aborde quatre choses. Qui explique quoi, et quand. La conversation de synchronisation entre ton co-parent et toi. Les sujets précis et la façon de les aborder. Et les cas plus difficiles, là où il existe un vrai désaccord.
L’article est écrit pour les parents d’enfants ayant à peu près entre 8 et 17 ans. Les sujets précis changent avec l’âge ; le travail de structure, lui, est semblable sur toute la tranche.
Qui explique quoi, et quand
Le réflexe classique a longtemps été : le parent du même sexe se charge de l’information de puberté du même sexe. La mère explique les règles ; le père explique les érections et l’éjaculation. Ce réflexe garde de la valeur, en partie par confort, en partie par expérience vécue. Mais ce n’est pas toute la réponse.
Trois choses à y ajouter.
Les deux parents doivent être à l’aise avec les deux corps. Une fille qui passe une semaine chez son père a besoin de sentir que son père peut répondre à des questions sur son corps, calmement et avec justesse, sans tout renvoyer à sa mère. Un garçon chez sa mère a besoin de la même chose. Le réflexe du parent du même sexe qui mène ne dispense pas l’autre parent d’être informé et accessible.
C’est l’enfant qui décide à qui il veut parler. Les enfants choisissent le parent avec lequel ils sont le plus à l’aise pour une conversation donnée. Ils peuvent choisir différemment selon les sujets. Ils peuvent ne pas choisir le parent auquel tu t’attendrais. Le rôle du parent qui reçoit la question, c’est de bien mener la conversation, pas de la rediriger. La redirection (« ça, tu devrais le demander à ta maman ») signale de la gêne et referme la conversation.
Le parent du même sexe n’est pas toujours là. Beaucoup de familles co-parentales n’ont pas deux parents de sexes différents. Deux mères, deux pères, des parents seuls, des parents dont le rapport au genre n’entre pas dans un cadre simple. L’article emploie par endroits mère/père parce que c’est ainsi qu’on décrit le plus souvent les conversations sur la puberté, non parce que ce serait la seule configuration. Les points de structure valent pour toutes les configurations.
La conversation de synchronisation
Quand ton enfant approche des années de puberté (en général 8-9 ans pour les premiers signes ; 10-12 ans pour l’essentiel des changements physiques ; 13 ans et plus pour les phases ultérieures), ton co-parent et toi avez besoin d’une seule conversation partagée sur la façon dont vous allez aborder le sujet.
Pas avant chaque conversation individuelle. Juste une fois, dans les grandes lignes, pour vous accorder.
Les sources d’information. Êtes-vous d’accord tous les deux avec ce que l’école enseigne en éducation à la sexualité ? Y a-t-il des livres ou des ressources précises que tu veux voir utilisés dans les deux foyers ? Y a-t-il un site auquel vous faites confiance tous les deux pour répondre à des questions précises ? S’accorder sur des sources communes évite que l’enfant rencontre des cadrages très différents dans les deux foyers.
Le vocabulaire. Ça paraît un détail. Ça compte. Employez-vous tous les deux les termes anatomiques justes ? Employez-vous les mêmes mots pour les protections hygiéniques (serviettes, tampons, protections périodiques) ? Votre famille utilise-t-elle des termes cliniques, des termes familiers, ou un mélange ? Les enfants apprennent les mots de leurs parents ; les mots façonnent la manière dont ils pensent leur corps.
L’aisance sur certains sujets. Certains parents sont à l’aise avec des conversations détaillées sur la masturbation ; d’autres non. Certains parents sont à l’aise pour parler de pornographie à 11 ans ; d’autres préfèrent attendre. Savoir où se situe l’aisance de chacun évite la situation où l’enfant a une conversation détaillée dans un foyer et une esquive dans l’autre.
Le moment des conversations précises. Certaines familles veulent introduire des sujets précis (la mécanique de la reproduction, l’arc de la puberté dans son ensemble, la conversation sur le consentement) à des moments précis : avant l’éducation à la sexualité à l’école, après, pendant, jamais. S’accorder grosso modo sur le moment où ces sujets arrivent évite qu’un parent ait une conversation à laquelle l’autre aurait voulu prendre part.
Ce qui reste privé à chaque foyer. Certaines choses restent dans le foyer où elles surgissent. La question gênante précise. La première conversation sur un amoureux. La première fois où l’enfant essaie de mettre des mots sur ses sentiments. Nommer ce qui est privé et ce qui se partage aide l’enfant à avoir confiance que sa conversation avec un parent ne sera pas rapportée à l’autre.
Cette conversation de synchronisation prend en général une trentaine de minutes, une fois, quelque part entre la huitième et la dixième année de l’enfant. De petites mises à jour peuvent suivre, à mesure que les sujets se présentent vraiment.
Les sujets précis
Un passage en revue des principaux.
Les premiers changements physiques (8-10 ans pour les filles, 9-12 ans pour les garçons). Les poils, l’odeur corporelle, le premier constat d’un changement du corps. Le bon registre est celui du fait tout simple. Ça arrive. C’est normal. Ça fait partie de grandir. L’erreur à éviter, c’est d’en faire un événement ; l’enfant lit la réaction du parent plus que les mots.
Les règles. Les deux parents devraient pouvoir expliquer les règles, montrer comment se met une serviette si besoin, dire quoi faire à l’école si les règles arrivent à l’improviste, et discuter du choix des protections. Le père capable de faire ça avec sa fille transmet quelque chose d’important : que son corps est normal, qu’il n’est pas gêné, qu’il est lui aussi un adulte fiable sur le sujet. Une fille qui n’a que sa mère comme parent à l’aise avec les règles reçoit un demi-message sur l’identité des adultes sûrs.
Les érections et l’éjaculation. Même logique. Les deux parents à l’aise. Les deux parents factuels. Les conversations peuvent être plus courtes ; le principe est le même.
L’image du corps. La conversation du je suis gros, celle du ma copine a une plus grosse poitrine que moi, celle du je suis plus petit que tout le monde. L’article 12 de ce module traite spécifiquement de l’image du corps. Le point de structure pour cet article-ci : les deux parents devraient savoir comment l’autre aborde ces conversations, pour que l’enfant reçoive une réponse cohérente et posée dans les deux foyers.
L’orientation et l’identité. Le sens qui se construit chez l’enfant de qui il est, de qui l’attire, de ce que son genre lui fait ressentir. Les deux parents doivent être le parent à qui l’on peut se confier sans crainte. L’enfant ne devrait pas avoir à deviner lequel réagira bien ; les deux le devraient. Si les valeurs d’un parent rendent cela difficile, la conversation de synchronisation doit s’en occuper avant que l’enfant n’arrive au moment où il aura besoin de se confier à quelqu’un.
La pornographie. La plupart des enfants rencontrent de la pornographie en ligne vers 11-12 ans, parfois plus tôt. Les deux parents devraient pouvoir avoir la conversation sur ce que c’est, ce que ce n’est pas, et comment réagir si on tombe dessus par hasard. Les conversations plus difficiles sur la recherche volontaire viennent plus tard. L’article 13 traite spécifiquement de l’éducation à la sexualité.
Le consentement. Dès le plus jeune âge, la notion de consentement (autour des câlins, de l’espace personnel) prépare les conversations d’adolescent sur le consentement sexuel. Les deux parents devraient modéliser le consentement par de petits gestes (demander avant de chatouiller, respecter un non, ne pas imposer une marque d’affection physique) dès le départ, et savoir avoir la conversation explicite quand l’enfant est plus grand.
Les relations et les amoureux. Le premier amoureux, le premier intérêt réel pour quelqu’un, la première histoire. Les deux parents devraient pouvoir en entendre parler sans prendre la main, sans minimiser, sans se moquer. L’enfant qui peut parler d’un amoureux à l’un comme à l’autre continuera de leur parler des choses plus tardives, et plus lourdes de conséquences.
Quand ton co-parent et toi n’êtes pas d’accord
Voici quelques endroits précis où le désaccord peut se loger.
Des valeurs différentes sur le moment. Un parent pense que la conversation explicite sur la sexualité devrait avoir lieu à 9 ans ; l’autre pense 13. La conversation de synchronisation s’en occupe ; la solution est en général une voie médiane, avec des sujets nommés pour chaque tranche d’âge, convenus à l’avance.
Des points de vue différents sur certains sujets. Un parent est à l’aise avec des conversations explicites sur la masturbation ; l’autre non. Un parent pense qu’il faut parler de pornographie de façon proactive ; l’autre pense qu’il faut attendre que l’enfant amène le sujet. Ces désaccords se règlent en général en s’accordant sur une base que le parent le plus réservé peut accepter, plus un espace pour que chaque parent ajoute son propre cadrage dans son propre foyer, plus un accord sur l’exactitude des faits.
Des cadrages culturels différents. La pudeur, la place de la sexualité avant une vie de couple installée, la façon de parler des identités LGBT. Ces sujets peuvent être importants et ne se règlent pas toujours. L’article 14 de ce module traite de la pudeur et du corps. Le point de structure pour la conversation sur la puberté est le suivant : l’information factuelle doit être exacte et identique dans les deux foyers ; les valeurs peuvent différer, et l’enfant peut le supporter, tant que les deux parents sont clairement des personnes à qui se confier sans crainte, et qu’aucun ne cherche à rallier l’enfant à sa position de valeurs contre l’autre.
L’enfant qui joue un parent contre l’autre. Les enfants plus grands testent parfois en disant Maman dit que j’ai le droit de… alors que Maman n’a pas dit ça, ou l’inverse. Le remède est le même que dans les autres situations de co-parentalité : les parents vérifient l’un auprès de l’autre quand quelque chose sonne faux. Notre enfant t’a parlé de telle chose ? Je veux être sûr d’avoir bien compris ce qu’il m’a dit. La vérification rétablit l’exactitude sans donner à l’enfant le sentiment d’être surveillé.
Les cas plus difficiles
L’enfant qui n’a eu aucune conversation. Certains parents, par angoisse ou par réflexe culturel, n’engagent pas les conversations sur la puberté. L’enfant arrive au changement sans y être préparé. Si tu découvres que l’autre foyer ne couvre pas ce terrain, ton travail est d’avoir les conversations dont l’enfant a besoin, calmement, et d’en parler à ton co-parent pour ajouter ce soutien. Sans accuser. Juste en l’abordant.
L’enfant qui a confié quelque chose d’important à un parent. Une première expérience sexuelle. Une identité non binaire qui n’a pas été partagée avec l’autre foyer. Des inquiétudes sur son corps. Le premier travail du parent qui reçoit la confidence, c’est de garder la confiance de l’enfant. Le second, c’est de réfléchir à si, et comment, l’autre parent a besoin de savoir. Certaines confidences restent dans un foyer ; d’autres doivent être partagées (préoccupations médicales ; questions de sécurité ; information importante pour son développement). Le discernement est délicat ; par défaut, on penche vers la confidentialité de l’enfant, sauf si la sécurité exige autre chose.
Le rôle du nouveau conjoint. Le nouveau conjoint d’un co-parent peut prendre en charge une partie de la conversation sur la puberté, surtout s’il a avec l’enfant le rapport de même sexe que l’autre co-parent n’a pas. C’est souvent vraiment utile (la belle-mère qui se charge de la première conversation sur les règles quand l’enfant est chez le père). Ça peut aussi créer des frictions. Le principe : le conjoint peut soutenir le parent, mais le parent reste le porteur principal de la conversation. L’enfant doit savoir que ses deux parents restent la source centrale.
La révélation d’un danger ou d’une maltraitance. Si l’enfant dit, au cours d’une conversation sur la puberté, quelque chose qui laisse penser qu’on l’a touché de façon déplacée, qu’il voit des contenus préoccupants en ligne, ou qu’il est en danger d’une manière ou d’une autre, la conversation change de catégorie. Le module 11 traite la sécurité en détail. La version courte : ne garde pas ça confidentiel entre l’enfant et toi ; parles-en à ton co-parent, parles-en à un professionnel, et suis les protocoles de protection plutôt que ceux, habituels, de la co-parentalité.
Pour finir
Deux ans passent. La conversation près du panier à linge a été suivie de bien d’autres. Certaines chez toi ; certaines chez ton co-parent. La plupart brèves. Quelques-unes plus longues.
Ta fille, onze ans à présent, a eu ses premières règles. Elle a géré ça à l’école ; elle avait des serviettes, grâce aux conversations de préparation de sa mère ; l’infirmière scolaire l’a aidée un instant ; à midi, elle t’a envoyé un message, à toi et à sa mère. Commencé aujourd’hui. L’école m’a aidée. Ça va.
Elle est rentrée de l’école. Tu avais été prévenu par le message. Tu avais déjà écrit à ton co-parent : Je dois faire quelque chose de particulier ? Ou juste rester normal ? La réponse : Reste normal. Demande-lui peut-être si elle veut quelque chose de spécial pour le dîner.
Elle est arrivée. Tu lui as demandé comment s’était passée sa journée. Elle a mentionné ses règles brièvement, comme une chose parmi d’autres. Tu lui as demandé si elle avait tout ce qu’il lui fallait. C’était le cas. Tu lui as demandé si elle voulait faire des pâtes avec toi, une chose ordinaire. Elle a voulu. Tu n’en as pas fait toute une histoire.
Ce soir-là, ta fille a écrit à sa mère et elles ont bavardé un moment. La conversation était du genre de celle qu’ont les filles de onze ans avec leur mère à propos des règles : légère, un peu gênée, presque entièrement normale.
Le lendemain matin, elle est allée à l’école. À la fin de la semaine, toute l’affaire était sans relief. Elle savait, à ce moment-là, que ses deux parents étaient au courant, que tous les deux avaient bien géré, et que le sujet pourrait revenir quand elle le voudrait.
Voilà, quand ça marche, à quoi ressemble la conversation sur la puberté à travers les deux foyers, au fil des années. Pas une synchronisation parfaite. Pas des conversations identiques. Deux parents, tous les deux fiables, tous les deux informés, tous les deux à qui l’on peut parler sans crainte, chacun gérant avec une compétence tranquille les moments qui tombent dans sa semaine.
L’enfant grandit avec le sentiment que son corps est normal, que son développement est normal, que ses deux parents sont disponibles pour ces conversations, et que les deux foyers sont continus d’une façon qui compte.
Cette continuité, c’est ce dont a parlé cet article. Le travail continue.
Ceci est une aide d'entraide, pas un avis médical, psychologique ou juridique, et en aucun cas un substitut à un professionnel qualifié. Si toi ou ton enfant êtes peut-être en danger, contacte les services d'urgence de ta région.