L’éducation à la sexualité dans les deux foyers
By the dip team · Clinical consultant: Pauline Sam, MD ·

L’éducation à la sexualité dans les deux foyers
C’est un dimanche après-midi. Ton fils de quinze ans est à la table de la cuisine, en train de faire ses devoirs. Il lève les yeux et demande, sur le ton détaché que les enfants réservent aux questions les plus importantes : « Dis, tu pourrais m’acheter des préservatifs ? »
Tu marques un temps. Tu poses le torchon.
Tu réponds, plutôt calmement, te semble-t-il : « Bien sûr. Tu veux qu’on en parle ? »
Il hausse les épaules. « Peut-être plus tard. Je me disais juste que je devrais en avoir. »
Tu dis d’accord. Tu n’insistes pas. Tu retournes essuyer la vaisselle. Il retourne à ses devoirs.
Plusieurs pensées arrivent d’un coup. De la fierté, qu’il te l’ait demandé à toi plutôt que de se débrouiller sans qu’un adulte soit dans le tableau. De l’inquiétude, sur la situation qui a pu déclencher cette question. La conscience que tu ne sais pas ce que sa mère lui a dit, ni ce qu’elle ne lui a pas dit. Et un petit pincement, qu’il en soit maintenant à cette étape de sa vie.
Cet article est pour la conversation qui est désormais dans la pièce.
De quoi parle cet article
Le principe est le suivant. L’éducation à la sexualité, comme la puberté plus largement, ne se fait pas en une seule conversation ; elle se fait sur des années, à travers une multitude de petits moments, à travers deux foyers qui peuvent avoir des cadres et des seuils de confort différents. Le travail n’est pas de dérouler un programme parfait au bon âge. Le travail, c’est de faire en sorte que les deux parents soient des personnes à qui l’on peut tout demander, que les informations que reçoit l’enfant soient exactes, que les valeurs portées par chaque foyer soient claires sans entrer en concurrence, et que la communication de fond entre les parents gère bien les passages plus délicats.
L’article aborde quatre choses. Les quatre conversations qui doivent avoir lieu. La synchronisation entre les parents. Des sujets précis plus difficiles. Et que faire quand les valeurs d’un parent diffèrent fortement.
L’article suppose que l’article 10 de ce module (la conversation sur la puberté) en est le cadre plus large. Celui-ci se concentre spécifiquement sur l’éducation à la sexualité : les informations, les conversations et les décisions autour de la sexualité de l’adolescent et de la santé reproductive.
Les quatre conversations
Une façon utile de penser l’éducation à la sexualité sur la durée.
La conversation sur le fonctionnement du corps. Ce qui se passe physiquement : les corps, la réponse sexuelle, la reproduction, la contraception. Cette conversation se fait souvent par morceaux, au fil des années : une première version vers 7-9 ans ; une version plus consistante vers 11-12 ans ; des mises à jour régulières à mesure que l’enfant rencontre de nouvelles informations à l’école, chez ses amis et dans les médias. Le but, c’est que vers 15 ans, l’enfant dispose d’informations exactes sur le fonctionnement de son corps et de celui des autres.
La conversation sur les valeurs. Ce que la sexualité veut dire dans le cadre familial : quand elle a sa place, quel rôle elle joue dans les relations, ce qui compte aux yeux de la famille. C’est là que les familles diffèrent le plus. Les familles croyantes ont des cadres particuliers. Les familles non croyantes en ont d’autres. À l’intérieur de chacune, chaque famille a ses nuances. L’enfant a besoin de savoir ce que ses parents pensent, sans être enrôlé dans ces convictions.
La conversation sur le consentement. Ce qu’est le consentement ; comment le donner, le demander, le retirer ; quoi faire quand quelque chose se passe mal ; la différence entre s’affirmer et faire pression ; la différence entre un accord réel et le fait de se laisser faire. Cette conversation est devenue bien plus explicite ces dix dernières années. Les deux parents devraient savoir en parler.
La conversation sur le réel. Les choses plus difficiles : la pornographie (que l’enfant a presque certainement déjà croisée) ; l’envoi d’images intimes et les photos numériques (que la plupart des adolescents apprennent à gérer) ; les violences et l’exploitation (rares mais réelles, et l’enfant a besoin de savoir les reconnaître) ; le cadre légal (la majorité sexuelle, ce qui est permis et quand). Cette conversation met beaucoup de parents mal à l’aise ; la mener maladroitement vaut mieux que ne pas la mener.
Chaque conversation se déroule non comme un grand entretien unique, mais comme un fil qui court sur des années. Ce fil peut être tenu depuis l’un ou l’autre foyer ; l’idéal, c’est que les deux y participent.
La synchronisation entre les parents
Quelques mouvements de synchronisation précis aident.
S’accorder sur le programme scolaire. La plupart des établissements ont un programme d’éducation à la sexualité qui se déroule à des âges précis. Que les deux parents sachent ce qu’il contient, à quel moment il a lieu et ce qu’on attend de la maison en parallèle, ça évite la situation où l’enfant découvre une information à l’école et constate qu’aucun des deux foyers ne l’a préparé à la conversation.
S’accorder sur les bases du fonctionnement du corps. Les deux foyers donnent les mêmes informations factuelles sur le corps, la contraception, les IST, la grossesse. Les conversations sur les valeurs peuvent différer ; les faits médicaux et biologiques, eux, ne devraient pas. Une fausse information dans un foyer que l’autre foyer doit ensuite corriger, c’est difficile pour l’enfant.
Reconnaître explicitement la divergence de valeurs. Chez moi, on croit que X ; chez ta mère, tu entendras peut-être Y ; tous les deux on t’aime, et tous les deux on y a réfléchi avec soin. Nommer la divergence permet à l’enfant de tenir les deux points de vue sans avoir l’impression de devoir choisir en cachette.
Se coordonner sur l’accès à la contraception. Ça paraît pratique, et ça l’est, mais c’est aussi chargé de valeurs. Les deux parents devraient savoir s’il y a de la contraception à la maison, si elle est accessible sans avoir à se justifier, et comment on y accède. L’enfant ne devrait pas avoir à composer entre un foyer où la contraception est sûre et un autre où elle ne l’est pas.
Partager l’information sur qui a été mis au courant de quoi. Si ton fils a dit à ton co-parent qu’il a commencé à fréquenter quelqu’un, et qu’on ne te l’a pas dit, ton co-parent devrait te le faire savoir, sans trahir dans le détail la confidence de l’enfant. Juste pour que tu saches : notre fils m’a confié récemment des choses qu’il abordera peut-être avec toi, ou pas. Je le laisse décider de ce qu’il partage, mais je voulais que tu sois prêt si jamais.
S’accorder sur ce qui est confidentiel et ce qui ne l’est pas. Certaines choses que l’enfant confie à un parent peuvent être partagées avec l’autre ; d’autres non. Le principe par défaut : les questions médicales et les questions de sécurité se partagent ; les détails de la vie amoureuse et le contenu émotionnel restent avec le parent de confiance, sauf si l’enfant veut en partager davantage. Les deux parents respectent ça.
La conversation de synchronisation, comme son équivalent sur la puberté, se fait en général une fois, puis se reprend de temps en temps. Le principe : l’alignement sans l’uniformité.
Des sujets précis plus difficiles
Quelques sujets méritent une attention directe.
La pornographie. Presque tous les adolescents ont croisé la pornographie vers 12-13 ans. La question n’est pas de savoir s’il faut en parler ; c’est comment. Le cadrage honnête : la pornographie est un type particulier de média qui représente la sexualité d’une manière qui, souvent, ne correspond pas à l’expérience réelle, et qui peut façonner des attentes peu aidantes. La plupart des adolescents ont déjà entendu ça ; beaucoup ne l’ont pas entendu d’un parent. La conversation est brève, factuelle, et a idéalement lieu avant que l’adolescence ne batte son plein.
Le consentement. La version adolescente du consentement est plus complexe que la version de l’enfance. Les rapports de pouvoir. La consommation d’alcool ou de produits. Les images numériques. Le fait de retirer son consentement en cours de route. Quoi faire si un ami raconte que quelque chose lui est arrivé. Les deux parents devraient savoir en parler. La conversation n’est pas un grand entretien unique ; elle fait partie de l’échange continu sur les relations, les médias, les histoires entre copains.
L’envoi d’images intimes. La plupart des adolescents apprennent à gérer la communication intime numérique. La conversation inclut : ce qui est légal et à quel âge (cela varie) ; l’impossibilité de reprendre ce qu’on a envoyé ; quoi faire si on reçoit quelque chose qu’on n’a pas demandé ; quoi faire si quelqu’un réclame des images. Les parents qui font comme si ça n’arrivait pas laissent leurs enfants sans soutien.
Orientation sexuelle et identité de genre. Un enfant qui explore, ou qui a établi, une identité non hétérosexuelle ou non cisgenre a besoin que ses deux parents soient des personnes à qui se confier en sécurité. Si l’un des parents est plus à l’aise avec ça que l’autre, l’enfant se confiera d’abord au parent à l’aise ; il faut ensuite associer l’autre parent avec précaution. La conversation de synchronisation, si elle inclut le ressenti de chaque parent sur ces sujets, aide l’enfant à se repérer. C’est l’un des endroits les plus lourds de conséquences pour que les deux parents soient alignés, ou du moins pour qu’aucun ne rejette activement l’identité de l’enfant.
Contraception et accès. Les adolescents qui ont une vie sexuelle ont besoin d’avoir accès à la contraception. C’est vrai quelle que soit la préférence de chaque parent quant au fait qu’ils aient une vie sexuelle ou non. Bloquer l’accès ne change pas le comportement ; ça le rend moins sûr. La conversation, avec le médecin si besoin, doit être une vraie conversation.
Dépistage et prévention des IST. En particulier pour les adolescents qui ont une vie sexuelle. Le dépistage régulier des IST, la vaccination (le HPV notamment) et la façon de parler de santé sexuelle avec un médecin. Les deux parents devraient savoir que l’adolescent peut accéder à certains de ces services de manière confidentielle ; soutenir cet accès sans s’immiscer, c’est ça le travail parental.
Violences et agressions sexuelles. La plupart des enfants devraient savoir, de façon adaptée à leur âge, ce que c’est, quoi faire si ça leur arrive ou si ça arrive à un ami, et à qui ils peuvent le dire. La plupart n’ont pas cette conversation, ou l’ont une seule fois, jeunes. Reprends-la au fil des années. Les deux parents devraient être une personne à qui se confier en sécurité.
La première relation. La plupart des adolescents auront, à un moment de l’adolescence, une première relation amoureuse ou sexuelle importante. Les parents peuvent la soutenir sans s’immiscer. Le principe : être intéressé sans être indiscret, soutenant sans s’enthousiasmer, disponible sans poursuivre. C’est l’enfant qui fixe le rythme de ce qu’il confie.
Quand les valeurs d’un parent diffèrent fortement
Certaines familles ont des parents aux cadres très différents sur la sexualité de l’adolescent. Croyant et non croyant. Conservateur et progressiste. Traditionnel et contemporain.
Quelques schémas.
Les valeurs peuvent coexister. Un enfant peut tenir un cadre religieux de la sexualité (d’un parent, ou partagé par les deux) et avoir aussi accès à des informations factuelles sur la contraception. Un enfant peut savoir que ses parents préféreraient qu’il attende, et se sentir en même temps libre de poser des questions sur le consentement et les IST. L’erreur, c’est de croire que valeurs et informations s’opposent. Ce n’est pas le cas.
La base médicale tient quelles que soient les valeurs. Indépendamment des valeurs, les faits médicaux sont les mêmes. Les deux parents devraient veiller à ce que l’enfant ait des informations médicales exactes. La conversation sur les valeurs est une autre conversation. Les deux peuvent avoir lieu.
Le schéma plus difficile : un parent qui retient l’information pour des raisons de valeurs. Parfois, les valeurs d’un parent l’amènent à ne pas avoir la conversation sur le fonctionnement du corps, à ne pas donner d’informations exactes sur la contraception, à ne pas parler des IST. Si tu es le parent qui a ces conversations, tu les as chez toi, factuellement, et tu laisses le foyer de ton co-parent avoir son propre cadre sur les valeurs. L’enfant reçoit l’information ; la divergence de valeurs demeure.
Le schéma plus difficile : un enfant dont l’identité n’est pas acceptée par un parent. Un enfant dont l’orientation sexuelle ou l’identité de genre n’est pas acceptée dans un foyer se trouve dans une situation réellement difficile. Le rôle du parent qui accepte, c’est d’être le foyer sûr, de soutenir l’identité de l’enfant et de gérer la situation entre les deux foyers avec soin. Cela peut passer par de vraies conversations avec ton co-parent ; par un soutien professionnel pour l’enfant ; et, dans les cas sérieux, par une gestion attentive du temps que l’enfant passe dans le foyer qui n’accepte pas. Le principe : le bien-être de l’enfant d’abord ; le travail de gestion de la relation vient après.
La conversation de médiation. Quand la divergence de valeurs est forte et active, c’est à cela que sert la médiation du module 09. Le médiateur peut tenir la conversation sur la manière dont les deux foyers se coordonnent, sur leurs points de divergence et sur le socle minimal d’accord. Toutes les conversations sur les valeurs n’ont pas besoin de médiation ; certaines la justifient.
Pour finir
Samedi après-midi. Tu emmènes ton fils à la pharmacie. Tu achètes des préservatifs. Tu les lui tends dans la voiture. Il dit : « Merci. » Tu rentres.
Dans la voiture, il dit : « Maman m’a déjà parlé de tout ça, tu sais. Du consentement, surtout. »
Tu dis : « Bien. C’est important. »
Il dit : « Ouais. Je sais. Je vais pas faire de bêtise. »
Tu dis : « Je sais. »
La conversation se prolonge quelques minutes. Il mentionne, brièvement, qu’il voit quelqu’un qui lui plaît. Il ne donne pas de détails. Tu n’en demandes pas. Tu rentres.
Ce soir-là, tu écris à ton co-parent. J’ai emmené notre fils à la pharmacie aujourd’hui. Il arrive à cet âge-là. Il m’a dit que tu lui avais parlé du consentement, ça m’a touché. On est tous les deux là-dedans ensemble.
Sa réponse : Oui, on en a parlé. Je le laisse te confier ce qu’il a envie de te confier. Contente que tu aies géré la pharmacie sans en faire un truc gênant.
Au fil des années suivantes, les conversations continuent. Certaines chez toi. D’autres chez elle. Tous les deux, à votre façon, disponibles pour ce qui se présente. Tous les deux à lui donner des informations exactes. Tous les deux à tenir des valeurs (un peu différentes) sans le forcer à choisir entre elles.
Il grandit jusqu’à l’âge adulte avec deux parents au fait de sa sexualité dans deux foyers, sans grand sujet évité, l’un comme l’autre identifiables comme des personnes à qui l’on peut tout demander. Ça, quand ça fonctionne, voilà ce que produit l’éducation à la sexualité dans les deux foyers. Pas un programme parfait. Pas deux foyers identiques. Deux adultes fiables, dotés d’informations et d’attention, sur le long arc de l’enfance qui grandit.
Voilà pour cet article. Le travail continue.
Ceci est une aide d'entraide, pas un avis médical, psychologique ou juridique, et en aucun cas un substitut à un professionnel qualifié. Si toi ou ton enfant êtes peut-être en danger, contacte les services d'urgence de ta région.