Pudeur, convictions et le corps
By the dip team · Clinical consultant: Pauline Sam, MD ·

Pudeur, convictions et le corps
Ta fille a onze ans. Elle porte le foulard quand elle est chez sa mère, conformément à la pratique de ce foyer. Elle ne le porte pas chez toi ; c’est un accord depuis la séparation. Aucun des deux foyers n’a fait pression sur l’autre ; l’arrangement fonctionne.
La semaine dernière, elle est rentrée avec une question. « Je crois que je voudrais le porter à l’école aussi. Mais pas quand je suis chez toi. C’est d’accord ? »
Tu as dit oui, bien sûr. Tu as dit que tu respectes ses choix. Tu as dit que la façon dont elle vit sa pratique, c’est à elle de la construire. Elle a eu l’air rassurée.
Mais tu n’es pas tout à fait sûr de ce qu’il faut faire ensuite. Faut-il que tu en parles à sa mère ? Que tu en parles à l’école ? L’école a-t-elle besoin de savoir que sa pratique varie selon l’endroit où elle se trouve ? Cette pratique à géométrie variable est-elle, en soi, un sujet d’inquiétude ? Toi, parent d’un cadre différent, es-tu censé faire plus que respecter sa décision ?
Cet article clôt le module 10 et s’adresse à cet entre-deux compliqué.
De quoi parle cet article
Le principe est le suivant. La pudeur, la pratique liée aux convictions et le rapport au corps sont des domaines où les familles ont des cadres profondément différents, parfois au sein d’une même relation de co-parentalité. Le travail n’est pas d’harmoniser ces cadres en une position unique. Le travail, c’est de tenir la différence avec soin, pour que l’enfant puisse développer son propre rapport à son corps et aux traditions de sa famille, les deux parents soutenant ce cheminement. Le coût d’une erreur est élevé : un enfant qui sent que son corps est un terrain disputé entre deux systèmes de valeurs, ou qui développe de la honte vis-à-vis de son propre sens de soi naissant. La récompense, quand on s’y prend bien, c’est un enfant qui grandit avec les ressources pour tenir la complexité, respecter plusieurs traditions et faire des choix qui honorent à la fois ses racines et sa propre conscience.
L’article aborde quatre choses. Le terrain lui-même. Les principes de la co-parentalité entre traditions différentes sur les questions de corps. Les situations plus difficiles. Et ce qui se passe à mesure que l’enfant grandit et se forge son propre point de vue.
Un mot avant de continuer. Cet article s’applique à des familles aux configurations multiples : parents musulman et non musulman ; parents orthodoxe et sans religion ; parents juif pratiquant et libéral ; parents hindou et chrétien ; parents conservateur et progressiste au sein d’une même tradition. Les détails varient ; le travail de fond est similaire d’une configuration à l’autre.
Le terrain lui-même
Un tour d’horizon de ce qui est réellement en jeu.
Les vêtements. Foulard, tenue couvrante en général, couvre-chef pour la prière, vêtements particuliers pour les fêtes, symboles religieux. Ce que l’enfant porte dans chaque foyer, à l’école, lors des événements de famille. Les choix vestimentaires sont des marqueurs visibles de la pratique et de l’identité personnelle.
Le fait de couvrir le corps, plus largement. Le maillot de bain (maillots couvrants, burkini, ou maillots habituels). La tenue de sport à l’école. Les affaires pour dormir chez les autres. Les vacances à la plage. L’exposition du corps varie selon la tradition et la famille.
Les cheveux. Couper, ne pas couper, couvrir, coiffer. Certaines traditions le précisent ; d’autres non. Certaines familles ont des pratiques particulières.
Les modifications du corps. Les piercings (oreille, nez, nombril), les tatouages plus tard, la coloration des cheveux, les questions liées à la transition de genre. Chacune a des cadres culturels et de conviction sur lesquels les familles peuvent diverger.
Le contact physique. Se serrer dans les bras, s’embrasser, danser avec l’autre sexe. Certaines traditions le précisent ; certaines familles le pratiquent ; d’autres non.
L’alimentation. Halal, casher, végétarien, pratiques de jeûne (ramadan, carême, Yom Kippour, Ekadashi). Ce que le corps absorbe et ce qu’il évite.
La pratique quotidienne. Heures de prière, rituels d’ablution, toilette rituelle, tenue cérémonielle à certains moments.
Nommer le corps. Les mots employés ; ce dont on parle et ce dont on ne parle pas ; la manière dont le corps est évoqué dans les conversations de famille.
La sexualité et le corps. La pudeur autour de la sexualité, les cadres du mariage et de l’intimité, les approches de la sexualité adolescente (abordées à l’article 13 de ce module).
Chaque item de cette liste a, au sein de chaque tradition, son ensemble de repères. Chaque item connaît, d’une famille à l’autre, des variations dans la façon dont ces repères s’appliquent. La complexité de ces variations superposées fait partie de ce qui rend délicate la co-parentalité autour du corps entre traditions différentes.
Les principes de la co-parentalité entre traditions différentes sur les questions de corps
Quelques principes qui aident.
Chaque foyer vit sa propre tradition. L’essentiel : chaque foyer tient son propre cadre, et l’enfant fait l’expérience de la pratique de chaque foyer quand il y est. Aucun foyer ne cherche à imposer son cadre à l’autre. Ce n’est pas toujours facile ; c’est la base de travail.
Le corps lui-même n’est pas un terrain disputé. Le corps de l’enfant lui appartient, au bout du compte. La tradition de chaque foyer façonne sa pratique tant qu’il est jeune. En grandissant, il se forge son propre point de vue. Les deux parents acceptent cette trajectoire.
C’est l’enfant qui décide de ce qu’il dit à l’autre foyer. Certaines choses, l’enfant choisit de les garder pour lui. D’autres, il les partage. La décision lui revient. Je ne dis pas à Papa comment se passent les prières à la maison, c’est le droit de l’enfant. Je ne dis pas à Maman ce que je porte chez Papa, c’est aussi son droit.
L’information sur le corps et la pratique de l’enfant circule sur la base du besoin de savoir. Les écoles, les médecins, les clubs de sport peuvent avoir besoin de connaître certaines choses (considérations médicales, restrictions alimentaires, aménagements de tenue). On partage ce qui est nécessaire au bien-être de l’enfant ; les détails plus larges du foyer ne sont pas diffusés.
Les deux parents soutiennent les choix de l’enfant sans l’enrôler. Quand l’enfant fait un choix sur sa propre pratique (porter le foulard, ne pas le porter, jeûner ou non, porter un symbole religieux ou non), les deux parents soutiennent ce choix. Aucun ne s’en sert comme preuve que sa tradition gagne ou perd du terrain.
La pudeur finira par être la sienne. Ce que l’enfant porte, la façon dont il couvre ou non son corps finissent par devenir sa propre décision. L’âge où cette transition commence varie selon la famille ; la trajectoire est universelle. Les deux parents acceptent que les choix futurs de l’enfant puissent ne correspondre au cadre d’aucun des deux.
La pratique finira par être la sienne. Même point. Chaque parent a peut-être une tradition qu’il espère voir l’enfant porter plus loin. À l’adolescence et au-delà, l’enfant se forge son propre point de vue. Les deux parents doivent pouvoir accueillir avec grâce la position qui émerge chez lui.
Les différences n’ont pas à être résolues. Deux parents peuvent tenir des cadres réellement différents sur la pudeur et le corps, et un enfant peut grandir très bien entre deux foyers avec ces différences. Elles deviennent nuisibles quand elles deviennent disputées, critiquées, ou utilisées pour se discréditer l’un l’autre.
Les situations plus difficiles
Quelques situations précises.
L’enfant qui veut porter une tenue religieuse à l’école pour la première fois. Le premier jour où l’on porte un foulard, une kippa, un symbole religieux à l’école est un moment important. L’enfant a besoin du soutien de ses deux parents, même quand celui qui ne partage pas la tradition se sent incertain. Le soutien peut être une affaire de ton : je suis fier que tu fasses ton propre choix. Je suis là si tu vis des moments difficiles avec ça. Pas de l’enthousiasme ; pas de la critique ; de la chaleur.
L’enfant qui veut arrêter une pratique qu’il avait. Un enfant élevé dans une pratique qui, à douze ou quatorze ans, dit qu’il ne veut pas jeûner ce ramadan, ou ne veut plus aller aux prières, ou ne veut plus porter la tenue religieuse qu’il portait avant. Les deux parents ont un rôle. Celui qui partage la tradition doit accueillir le souhait de l’enfant avec soin ; s’y opposer durement se retourne souvent contre lui. Celui qui ne la partage pas doit ne pas réagir comme si c’était une victoire ; l’enfant a besoin que ses deux parents accueillent ce moment de développement avec maturité.
Le changement de tenue au passage de relais. Certaines familles ont la situation pratique d’un enfant qui porte des vêtements différents dans chaque foyer. Le passage de relais oblige l’enfant à emporter ou à changer de vêtements. La logistique doit être fluide ; ce changement ne doit pas être un moment de tension ni de commentaire.
La question de l’aménagement par l’école. Les écoles posent parfois des questions d’aménagement : espace pour prier, jeûne pendant les examens, souplesse sur la tenue. Les deux parents devraient savoir ce qui est demandé. Le parent dont la tradition est concernée prend en général la main sur l’échange avec l’école ; le co-parent soutient.
L’événement de famille avec des attentes liées au corps. Un mariage qui demande une tenue couvrante, une fête à la piscine qui demande un maillot différent, une fête religieuse qui demande une tenue particulière ou un jeûne. Ça arrive. Les deux parents préparent l’enfant sur le plan pratique ; les deux respectent ses choix sur la façon de participer.
La considération médicale qui touche à la tradition. Certains vaccins (dont des composants d’origine animale), le jeûne autour d’une prise de médicament, les considérations liées aux convictions pendant la maladie. L’article 04 de ce module aborde spécifiquement la vaccination. Le principe général : les bases médicales tiennent ; les aménagements liés aux convictions sont intégrés quand c’est possible ; le médecin de la famille est le bon interlocuteur.
Le croisement puberté et pudeur. À mesure que l’enfant entre dans la puberté, la pratique de la pudeur et la conscience du corps s’intensifient toutes les deux. L’article 10 de ce module aborde la puberté largement ; celui-ci aborde la complication propre à deux foyers aux cadres de pudeur potentiellement différents. La couche plus difficile, c’est que l’enfant peut, en plein changement physique, vouloir ou avoir besoin de choses différentes dans chaque foyer. Les deux parents doivent être souples là-dessus.
L’enfant qui explore une identité qu’une des traditions n’accueille pas. Identité LGBTQ. Expression de genre. Orientation sexuelle. Quand la tradition d’un foyer a des cadres clairs là-dessus et que l’identité qui émerge chez l’enfant n’y entre pas, la situation devient aiguë. Le rôle du parent qui soutient, c’est d’être le foyer sûr sans en faire une arme ; le rôle du parent qui porte la tradition est plus difficile et peut demander son propre travail pour devenir suffisamment sûr pour l’enfant. Parfois, un soutien professionnel se justifie.
Ce qui se passe à mesure que l’enfant grandit
La trajectoire, de l’enfance à l’adolescence, est importante.
La petite enfance. L’enfant vit la pratique de chaque foyer comme le normal de ce foyer. Les différences ne s’enregistrent pas forcément comme des différences ; c’est juste ce qu’on fait chez Maman et ce qu’on fait chez Papa. Son rapport à chaque tradition est celui d’un participant, pas encore celui de quelqu’un qui choisit.
La grande enfance et la préadolescence. L’enfant commence à remarquer les différences plus explicitement. Il pose parfois des questions. Pourquoi on ne fait pas ça chez Papa ? Pourquoi on ne fait pas ça chez Maman ? Ces questions méritent de vraies réponses. Chaque parent peut décrire ce que son foyer pratique et pourquoi, sans dénigrer la pratique de l’autre.
Le début de l’adolescence. L’enfant commence à se forger son propre point de vue. Il peut s’aligner davantage sur la pratique d’un foyer, ou circuler entre les deux plus délibérément, ou commencer à pratiquer autrement que les deux. Le rôle des parents, c’est de soutenir l’exploration sans chercher à l’orienter.
Le milieu et la fin de l’adolescence. Son point de vue se stabilise. Il peut continuer les deux traditions dans des contextes différents. Il peut s’aligner sur l’une. Il peut sortir des deux. Quoi qu’il fasse, les deux parents soutiennent la trajectoire ; les deux restent disponibles pour les conversations sur la pratique et le sens.
L’âge adulte. L’enfant prend désormais ses propres décisions sur la pratique, la pudeur, le corps et la tradition. Les deux parents ne décident plus à sa place ; ils sont maintenant en conversation avec lui, d’adulte à adulte. La texture des échanges change ; les liens qui les sous-tendent durent.
Tout au long de cette trajectoire, l’enfant rassemble des ressources venues des deux foyers. Elles peuvent inclure une tradition, une pratique, d’autres cadres, l’expérience de tenir la complexité, l’expérience d’être respecté tout en étant différent de chaque parent. Ces ressources, à l’âge adulte, deviennent les matériaux de sa propre vie.
Pour finir
Cela fait un an, depuis la conversation sur le foulard. Ta fille, douze ans maintenant, le porte régulièrement à l’école et chez sa mère, et continue de ne pas le porter chez toi. L’arrangement s’est installé. Sa mère et toi avez eu, au cours de l’année, deux conversations précises sur sa pratique. Une lors d’une journée de photo de classe, où elle a décidé de la façon dont elle voulait apparaître ; une autre lorsqu’elle a été invitée à dormir chez une copine et avait besoin d’une tenue de jour comme de nuit qui lui convienne.
Dans les deux cas, sa mère et toi avez bien géré. Tu l’as consultée. Vous vous êtes brièvement consultés. Vous avez pris des dispositions qui ont respecté sa pratique sans en faire une charge administrative permanente.
Elle grandit pour devenir une jeune femme avec deux parents aux cadres différents sur les convictions et le corps, et avec un sens en développement de sa propre pratique. Les différences entre les deux foyers n’ont pas été une source de souffrance pour elle, autant que tu puisses en juger. Elle parle facilement de ses deux foyers. Elle a parfois des questions ; elle les pose dans l’un ou l’autre.
Ça, quand ça fonctionne, voilà à quoi ressemble sur des années la co-parentalité entre traditions différentes autour du corps. Pas l’effacement de la différence. Pas une administration permanente. La pratique régulière et respectueuse de deux foyers qui tiennent leurs propres cadres tout en soutenant le rapport en développement d’un seul enfant avec son propre corps et sa propre tradition.
L’article que tu lis clôt le module 10. Le module s’est ouvert sur la simple question de fond de savoir qui appelle le médecin. Il a couvert, en treize articles, le travail de coordination médicale de la co-parentalité autour de la santé des enfants : médicaments, maladie, vaccinations, maladies chroniques, visites de contrôle, soutien à la santé mentale, échanges avec les médecins, tensions, puberté, règles, image du corps, éducation à la sexualité.
Ce dernier article aborde le domaine qui, d’une certaine façon, contient tous les autres. Le corps. La pudeur. Les convictions. Les cadres profonds qui façonnent la manière dont les parents pensent l’existence physique d’un enfant, dont l’enfant fait l’expérience de son propre corps, dont le long arc de l’enfance se déroule dans la texture de la pratique quotidienne.
Les principes de fond du module s’appliquent à ce domaine comme aux autres. Le principe de l’interlocuteur médical désigné. Le dossier partagé. Le respect des pratiques de chaque foyer. La volonté de traiter les tensions dans les bonnes pièces. La protection de l’enfant contre le fait d’être transformé en terrain du désaccord des adultes.
Ce qui est différent avec la pudeur et le corps, c’est la profondeur des valeurs en jeu. Deux parents qui s’accordent sur la plupart des décisions médicales peuvent réellement diverger sur ce que porte leur enfant, ce qu’il mange, comment il se couvre, comment il parle de son corps, comment il se rapporte à sa propre sexualité naissante. Les différences touchent aux fondations de l’identité, de la famille, de la tradition et du sens.
Le travail de ce module, dans ce dernier article, c’est de reconnaître ces profondeurs sans faire comme si on pouvait les simplifier. Tenir la complexité. Soutenir la pratique de chaque foyer tout en évitant que l’enfant ne soit pris au milieu. Permettre à l’enfant, au fil des années, de développer son propre point de vue sur ce qu’est son corps, sur ce qu’est sa tradition, et sur les choix qu’il fait en grandissant vers sa propre vie.
C’est, au fond, le travail du module 10. Pas la santé comme une série d’événements médicaux. La santé comme le corps que l’enfant habite, soutenu par deux parents dans deux foyers, avec toute la complexité d’être une personne qui grandit.
Le module est clos. Le travail continue. L’enfant, le jour où il sera grand, aura eu deux parents au fait de son existence physique, respectueux de la différence, attentifs au risque, prêts à traiter les tensions dans les bonnes pièces, et patients devant le long arc de l’enfance qui devient soi-même.
Ça, quand ça fonctionne sur des années, c’est le cadeau.
Le module 11 reprend là où celui-ci s’achève, avec la question de l’enfant pris au milieu, posée explicitement. Le travail continue.
Ceci est une aide d'entraide, pas un avis médical, psychologique ou juridique, et en aucun cas un substitut à un professionnel qualifié. Si toi ou ton enfant êtes peut-être en danger, contacte les services d'urgence de ta région.