L’image du corps et le parent qui compare
By the dip team · Clinical consultant: Pauline Sam, MD ·

L’image du corps et le parent qui compare
Ta fille a treize ans. Elle est devant le miroir de la salle de bains, en train de se préparer pour l’école, et elle se regarde avec une attention minutieuse qui n’était pas là il y a un an.
Elle te surprend en train de l’observer depuis le pas de la porte. Elle dit, à moitié en riant : « Maman dit que je ressemble à tata Lisa. La même silhouette, qu’elle dit. » Sous le rire, on entend que ça n’est pas tout à fait retombé.
Tu fais une petite remarque. Tu poursuis ta matinée. Mais cette petite remarque, et la phrase qu’elle a lâchée en riant, te suivent toutes les deux pendant la journée.
Ta sœur, la sœur de ton co-parent, c’était elle, la silhouette en question. Lisa, à l’époque où tu l’as connue adolescente, était souvent au régime et souvent mal dans son corps. Tu te demandes maintenant ce que ton co-parent a voulu dire. Ce que cette remarque transporte.
Cet article est pour cette observation discrète, un matin tout ordinaire.
De quoi parle cet article
Le principe est le suivant. L’image que ton enfant se fait de son corps, surtout à l’adolescence, se façonne en permanence à partir de mille petites remarques de ceux qui l’entourent. Dans une famille à deux foyers, ces remarques viennent de deux foyers, parfois en tirant dans des directions différentes. Le parent qui compare (parfois les deux parents) constitue la plus grande source isolée de dommage, ou de soutien. Cet article ne parle pas de la façon de parler à ton enfant de son corps ; il parle du travail de fond que deux co-parents ont à faire pour reconnaître et tenir leur propre tendance à comparer, afin que l’enfant grandisse avec une image de son corps façonnée par l’attention plutôt que par un malaise familial dont il a hérité.
L’article aborde quatre choses. Le parent qui compare, nommé. Les schémas qui font des dégâts. Le travail que chaque parent peut faire de son côté. Et les conversations plus difficiles entre vous deux.
Un mot avant de continuer. Cet article traite de l’image du corps au sens ordinaire : remarques, comparaisons, attention au poids, façon de présenter la nourriture et le mouvement. Il ne traite pas des troubles des conduites alimentaires, qui relèvent d’une catégorie clinique nécessitant un accompagnement professionnel. Si tu soupçonnes que ton enfant développe un trouble alimentaire, la bonne décision n’est pas de lire d’autres articles ; c’est une conversation avec le médecin de ton enfant. L’article 07 du module 10 aborde plus largement le soutien à la santé mentale.
Le parent qui compare
Quelques schémas de comparaison que l’on retrouve dans les familles en co-parentalité.
La comparaison avec un membre de la famille. Tu es bâtie comme ta tante. Tu tiens du côté de ton père. Tu as les jambes de ta grand-mère. Parfois affectueux ; parfois neutre ; parfois lourd de sens. L’enfant qui entend ça apprend à lire son propre corps à travers le prisme de la ressemblance familiale, ce qui n’a rien de gênant en soi, mais devient plus difficile quand le membre de la famille évoqué est associé (dans la tête de celui qui parle ou dans celle de l’enfant) à un certain type de corps ou à une certaine histoire de corps.
La comparaison avec les frères et sœurs. Ta sœur a toujours été la mince. Ton frère et toi, vous ne mangez pas pareil. Tes frères et sœurs ne sont pas encore passés par cette étape. Dit comme un constat, reçu comme un classement. Les enfants comprennent très vite qui, aux yeux de la famille, a le corps plus ou moins acceptable.
La comparaison avec les copains. Ta copine s’est bien remplumée. Elle a toujours été la grande. Avant, vous faisiez la même taille. Presque toujours commenté par les parents ; presque toujours entendu comme une comparaison, même quand ce n’était pas pensé comme un jugement.
La comparaison avec le parent lui-même. J’avais le même corps à ton âge. Moi, je n’ai jamais eu ce problème. J’ai dû surveiller mon poids toute ma vie, et toi aussi tu devras. L’histoire que le parent a avec son propre corps, projetée d’avance sur l’enfant.
La comparaison avec des idéaux. Les mannequins ne sont pas obligées d’avoir cette tête. Les sportifs ne mangent pas comme ça. Même des remarques qui se veulent une critique des idéaux nuisibles peuvent transmettre le message qu’un idéal existe.
La comparaison silencieuse. Parfois, la comparaison n’est pas dite. Un regard. Un temps d’arrêt quand l’enfant se ressert. Une halte sur la balance de la salle de bains au passage. La comparaison non verbale est parfois plus forte que la version parlée.
Ces schémas ne sont pas propres aux familles à deux foyers. Ils apparaissent dans toutes les familles avec des enfants. Ce qui est particulier en co-parentalité, c’est que la comparaison dans un foyer peut être très différente de celle dans l’autre, ce qui laisse l’enfant naviguer entre deux façons de cadrer son propre corps.
Les schémas qui font des dégâts
Quelques mécanismes précis qui produisent du tort.
Un foyer qui commente des choix alimentaires que l’autre foyer avait validés. Quand l’enfant mange une chose dans un foyer et une autre dans l’autre, des remarques comme tu as vraiment mangé ça chez ton père ? disent à l’enfant que son corps est surveillé d’un foyer à l’autre. La surveillance fait plus de mal que la nourriture.
Un foyer qui parle des habitudes corporelles de l’autre foyer. Ta mère est tout le temps au régime. Ton père mange comme un ado. Les remarques sont peut-être de simples constats ; elles apprennent à l’enfant que les habitudes corporelles, c’est quelque chose que les parents jugent l’un chez l’autre. L’enfant, avec son propre corps en plein développement, l’enregistre.
Le parent qui compare et qui, en plus, contrôle. Parfois, le parent qui fait ces remarques cherche aussi à contrôler l’alimentation de l’enfant, son activité physique ou son apparence plus largement. Cette combinaison peut être particulièrement nuisible. L’autre parent, dans ce cas, devient souvent le foyer où l’on peut manger tranquille, le foyer où le corps peut se détendre. Cette répartition n’est une structure saine pour aucun des deux foyers.
Le parent qui félicite, mais en termes liés au corps. Tu es superbe aujourd’hui. Tu as aminci. Tu te muscles bien. Même les remarques positives sur l’apparence d’un enfant lui apprennent que son corps est évalué. L’enfant qu’on félicite d’être mince apprend que c’est la minceur qui a de la valeur ; celui qu’on félicite d’être fort apprend que c’est la force qui compte. Un compliment sur l’apparence, c’est un compliment qui surveille.
La comparaison entre co-parents qui font la police de l’assiette. Quand les parents ne sont pas d’accord sur ce que l’enfant devrait manger, et que ce désaccord se transforme en commentaires permanents d’un foyer à l’autre, l’enfant vit les repas comme un terrain que ses parents se disputent. Il mange avec moins de liberté. Il prend l’habitude de se surveiller plus tôt qu’il ne le devrait.
Le schéma de la pression à l’effort. Un parent attend de l’enfant qu’il pratique une activité physique précise ; l’autre non. L’enfant, entre les deux, vit son mouvement soit comme une obligation, soit comme une échappatoire. Ni l’un ni l’autre ne produit un rapport sain au corps.
Les remarques devant le miroir. Les deux parents, dans la salle de bains, devant le miroir, qui commentent leur propre corps devant l’enfant. Je suis affreuse aujourd’hui. J’ai pris du poids. Il faut que je fasse quelque chose. L’enfant apprend à surveiller son corps en imitant le parent.
Le travail que chaque parent peut faire seul
Quelques choses qui ne demandent pas l’accord de l’autre parent.
Arrêter complètement de commenter le corps de l’enfant. Le plus difficile. Même les remarques bienveillantes : tu as l’air en pleine forme, tu grandis bien, tes cheveux sont superbes. Presque toutes peuvent être remplacées par des remarques qui ne portent pas sur l’apparence : tu as l’air content ce matin, tu as plein d’énergie aujourd’hui, ce tee-shirt a l’air d’être un de tes préférés. L’enfant connaît son propre corps. Le rôle du parent, pour l’essentiel, c’est de ne pas en être le commentateur.
Ne pas commenter ton propre corps devant l’enfant. Surtout les remarques devant le miroir. L’enfant observe le parent et apprend que les corps adultes aussi sont évalués. Ce n’est pas juste de lui apprendre ça.
Ne pas commenter le corps des autres devant l’enfant. Les autres enfants, les membres de la famille, les personnalités publiques, les copains. Chaque remarque apprend à l’enfant que les corps sont surveillés et classés.
Rendre la nourriture neutre à la maison. La nourriture, c’est du carburant ; c’est du plaisir ; c’est un moment partagé. La nourriture n’est ni une récompense, ni une punition, ni une vertu, ni un péché, ni un sujet de remarque. L’enfant qui mange à la table familiale ne devrait pas s’entendre commenter ses portions ou ses choix. L’enfant devrait pouvoir manger la quantité que son corps réclame à ce repas-là, plus ou moins que ce que les parents attendaient.
Rendre le mouvement neutre. Certains enfants adorent le sport. D’autres non. Certains trouvent leur corps par la danse, la marche, l’escalade, la natation. Le mouvement est un plaisir en soi ; ce n’est pas de la gestion de poids pour les enfants. Le parent qui maintient le mouvement du côté du plaisir (sans en faire une activité de contrôle du corps) soutient le rapport de l’enfant à son propre corps.
Repérer ton propre malaise. Si tu portes un malaise hérité avec ton propre corps, avec la nourriture, avec le poids, tu le transmets peut-être sans le savoir. Le travail est le tien, pas celui de ton enfant. Un psy, un ami, un livre, ce qui t’aide à digérer ta propre histoire de corps pour qu’elle ne passe pas à la génération suivante.
Rester attentif aux premiers signaux d’alerte. Une baisse importante de l’alimentation. Le fait de supprimer brutalement des familles d’aliments. De nouvelles règles autour des repas. De nouvelles habitudes d’exercice qui ont l’air compulsives. Le fait de parler de poids ou de silhouette de plus en plus souvent. Le port de plusieurs couches de vêtements par temps chaud. Ce sont des signaux qui méritent une conversation avec le médecin de la famille. N’attends pas.
Les conversations plus difficiles entre vous deux
Certains schémas ne peuvent se traiter qu’entre les deux foyers.
La conversation sur la nourriture d’un foyer à l’autre. Une bonne base de départ : chaque foyer gère la nourriture à sa façon ; aucun des deux ne commente ce qui a été mangé dans l’autre. Tu as bien dîné avec ton père ? plutôt que qu’est-ce que ton père t’a donné à manger ? La première traite le foyer du co-parent comme un foyer ; la seconde le traite comme un terrain à inspecter.
La conversation sur les remarques liées au corps. Si tu as remarqué que ton co-parent fait sur le corps de l’enfant des remarques qui t’inquiètent, nomme-le. Pas comme une accusation. Comme une observation. J’ai remarqué que notre enfant est plus mal à l’aise avec son corps ces derniers temps. Je me demande si certaines choses que je l’entends dire sur elle-même ne viennent pas de remarques qu’elle a entendues. Je pense qu’on devrait faire attention tous les deux à ce qu’on dit de son corps. Dit calmement, dit une fois, pas comme une confrontation.
La conversation sur le corps de ton co-parent. Ne commente pas le corps de ton co-parent devant l’enfant. Ne commente ni son alimentation, ni son activité physique, ni son poids. L’enfant te regarde décrire le corps de son autre parent et apprend que commenter les corps fait partie des conversations de famille.
La conversation sur l’histoire corporelle de la famille. Beaucoup de familles ont une histoire de corps : le proche qui était en surpoids, le proche qui a été anorexique, le proche qui faisait du sport de façon compulsive, le proche qui était toujours au régime. Ces histoires se racontent souvent en famille. Fais attention à ce qui se raconte devant l’enfant. Une partie, au bon âge, peut être instructive ; une autre partie lui apprend quel rôle on attend de lui.
La conversation sur les médias. Les deux foyers vont, par accident ou volontairement, exposer l’enfant à des médias qui commentent les corps. Magazines. Réseaux sociaux. Télé. Films. Chaque parent peut, séparément, parler à l’enfant de ce qu’il voit. Se coordonner n’est pas nécessaire ; la cohérence du message aide. Le message, en gros : les corps dans les médias ne sont pas la mesure des vrais corps ; les remarques que les gens font sur les corps, surtout en ligne, en disent plus sur celui qui parle que sur le corps.
La conversation sur le désaccord. Si vous n’êtes pas d’accord pour de vrai sur le corps de l’enfant (l’un de vous s’inquiète de son poids ; l’autre non), c’est une conversation de médiation, celle du module 09, avec l’avis du médecin de la famille. N’essaie pas de la régler d’un foyer à l’autre à coups de remarques. Amène-la dans la bonne pièce.
La conversation sur l’inquiétude clinique. Si l’un des deux parents soupçonne un trouble des conduites alimentaires, la conversation est urgente, commune, et inclut le médecin de la famille. Les deux parents doivent être alignés sur la réponse. C’est un domaine où la coordination compte plus que l’autonomie.
Pour finir
Plusieurs mois plus tard. Tu as fait le travail de ne pas commenter le corps de ta fille. De ne pas féliciter son apparence. De ne pas commenter le tien devant elle. De ne pas commenter le corps de sa tante, de sa copine, de sa grand-mère. Tu as aussi, de ton côté, eu une conversation calme avec ton co-parent pour faire plus attention aux remarques liées au corps. La conversation ne s’est pas déroulée à la perfection ; elle s’est déroulée assez bien.
C’est un mercredi soir. Ta fille rentre de l’école. Elle est fatiguée. Elle a dîné. Elle est allongée sur le canapé avec un livre.
Elle lève les yeux de son livre et dit, l’air de rien : « Maman a encore reparlé du truc de la tante aujourd’hui. Que je ressemble à Lisa. Je lui ai dit que je n’avais pas trop envie d’en entendre parler. »
Tu restes silencieux un instant. Tu demandes comment elle l’a dit.
« J’ai juste dit que je n’aime pas trop les comparaisons. Elle a dit d’accord, c’est noté. »
Tu restes silencieux. Tu ne la félicites pas d’avoir tenu tête à sa mère. Tu n’en rajoutes pas sur le sujet. Tu ne renforces rien. Tu la laisses avoir ce moment où elle a posé sa propre limite, dite à sa mère, reçue avec mesure.
Elle retourne à son livre. La conversation glisse vers les devoirs, le contrôle de la semaine prochaine, ce qu’elle veut pour le petit-déjeuner demain.
Ce soir-là, une fois qu’elle est couchée, tu écris à ton co-parent. Notre fille a reparlé de l’histoire de la ressemblance familiale aujourd’hui. Je crois qu’elle devient plus sensible aux remarques sur le corps. On pourrait faire attention à ça tous les deux à l’avenir ?
La réponse arrive le lendemain matin. Oui. J’aurais dû arrêter ça depuis longtemps. Merci de me l’avoir signalé.
Le travail continue. Les remarques se font plus rares dans les deux foyers. L’enfant, au fil des années, développe avec son propre corps un rapport qui n’est pas façonné par un malaise familial hérité. Elle grandit en pouvant porter les vêtements qu’elle aime, manger ce qu’elle veut, bouger comme elle aime, et se regarder dans le miroir sans la voix de deux foyers qui commente ce qu’elle voit.
Ça, quand ça fonctionne sur des années, c’est le cadeau. Un corps que l’enfant a le droit d’habiter, plutôt qu’un corps que ses parents ont évalué à sa place.
Voilà pour cet article. Le travail continue.
Ceci est une aide d'entraide, pas un avis médical, psychologique ou juridique, et en aucun cas un substitut à un professionnel qualifié. Si toi ou ton enfant êtes peut-être en danger, contacte les services d'urgence de ta région.