dip
Module 02 · Tout-petits et propreté

Les crises du tout-petit au passage de relais

By the dip team · Clinical consultant: Pauline Sam, MD ·

0–310 min de lecture
Les crises du tout-petit au passage de relais

Les crises du tout-petit au passage de relais

Module 02 · Les tout-petits et l’apprentissage de la propreté · Article 06 · 0–3


Elle arrive à la porte. Elle était calme dans la voiture. Elle a marché jusqu’au portail en te tenant la main. Le parent qui reçoit ouvre la porte, sourit, dit son prénom. Et là, ça commence. Son corps se raidit. Son visage change de couleur. Elle se laisse tomber par terre. Elle donne des coups de pied. Sa voix monte de deux octaves et y reste. Elle hurle à propos d’un yaourt. Ou d’un autocollant. Ou de rien d’identifiable. Le parent qui reçoit est planté dans l’encadrement de la porte. Toi, tu es planté sur le chemin. Deux voisins passent en faisant comme s’ils ne voyaient rien.

C’est une situation différente de l’accrochage, et différente des pleurs « je veux Maman ». Là, c’est une vraie crise. Sur le seuil. Avec les deux adultes présents. Sans aucun endroit à l’abri des regards où l’emmener.

Cet article parle de ce moment précis.

Il parle de ce que sont vraiment les crises au passage de relais, de pourquoi elles apparaissent à cet instant en particulier, de ce qui aide pendant les huit ou dix minutes où tu es planté sur le pas de la porte, et de comment les deux adultes peuvent tenir la situation sans l’agrandir.

Ce qui se passe sur le plan physiologique

Une crise et des pleurs sont deux événements différents. Les deux impliquent de la détresse. La différence, c’est l’état de régulation.

Les pleurs, c’est une détresse régulée. Le tout-petit est triste. Il l’exprime. Son corps est en ligne. Il peut t’entendre, il peut être apaisé, il peut se calmer en 10 à 30 minutes si l’architecture de régulation tient. (Vois Tout-petits 03 sur les pleurs « je veux Maman ».)

Une crise, c’est une détresse dérégulée. Le système de stress du tout-petit a franchi un seuil. Le cortex frontal n’est pas complètement en ligne. Elle n’entend pas clairement les mots. On ne peut pas raisonner avec elle. Elle ne choisit pas le comportement. Le corps est dans un état où les parties plus anciennes, plus rapides et plus primitives du cerveau mènent la danse. Les mots rebondissent. La logique n’atterrit pas. En plein milieu, elle ne sait même pas ce qu’elle veut.

Un enfant a, chaque jour, une fenêtre limitée où il peut tenir sa régulation sous la charge. Au moment où il arrive à un passage de relais, il a peut-être déjà épuisé une bonne part de cette fenêtre. Le relais lui-même ajoute de la charge : une transition entre adultes qui prennent soin de lui, un changement d’environnement physique, l’absence perçue d’un régulateur et l’arrivée d’un autre, et (souvent) la conscience qu’il se passe quelque chose d’important qu’il ne peut pas tout à fait maîtriser.

Quand la charge atteint le seuil, la crise est ce qui arrive. Ce n’est pas une tactique. Ce n’est pas de la manipulation. Ce n’est pas une affaire de yaourt. C’est le corps qui franchit une ligne.

Pourquoi au passage de relais en particulier

Quelques raisons pour lesquelles les moments de relais sont particulièrement propices aux crises :

L’activation accumulée. Le tout-petit pense souvent au passage de relais depuis un moment, même si ce n’est pas conscient. Le sac a été préparé. Le ton de la journée a changé. Le système nerveux du parent est plus activé que d’habitude. Le corps du tout-petit a porté cette activation en même temps que celle du parent.

Le moment du transfert de régulateur. Le tout-petit passe d’un régulateur (le parent avec lequel il est) à un autre (le parent vers lequel il va). Pendant un instant, les deux régulateurs sont présents et aucun n’est tout à fait aux commandes. Cet état intermédiaire est plus difficile à tenir, pour le corps du tout-petit, que l’un ou l’autre des deux côtés.

Le public. Deux adultes qui regardent. Parfois un frère ou une sœur. Parfois un voisin qui passe. C’est le seul moment de la journée du tout-petit où il a un public au complet pour un comportement. Le public lui-même ajoute de l’activation. Certains enfants produisent de plus grosses réactions quand on les regarde, non parce qu’ils jouent un rôle, mais parce que le fait d’être regardé est dérégulant en soi.

L’absence d’espace à l’abri pour atterrir. Une crise à la maison peut se dérouler dans la chambre, sur le sol de la cuisine, n’importe où. Une crise au passage de relais a lieu sur le chemin ou sur le seuil. Pas de canapé moelleux. Pas d’endroit pour être seul. La géographie elle-même prolonge l’activation.

Ces facteurs s’empilent. Un tout-petit qui gérerait très bien une transition lors d’un après-midi détendu peut exploser à un passage de relais du vendredi 17 h, après une longue semaine.

Ce que ce n’est pas

Quelques contresens fréquents :

Elle fait ça parce qu’elle ne veut pas venir chez moi. Presque jamais. La crise au passage de relais est rarement un vote sur le parent qui reçoit. C’est un état de régulation, pas un référendum.

Elle fait ça pour contrôler la situation. Non. Un tout-petit en crise a moins de contrôle sur la situation qu’à n’importe quel autre moment. Le comportement a l’air délibéré vu de l’extérieur ; vu de l’intérieur, c’est le corps qui déroule son propre programme.

L’un de nous fait quelque chose de mal. Probablement pas. Les crises au passage de relais surviennent dans des configurations de co-parentalité qui fonctionnent bien, avec des parents calmes, avec des plannings stables. Elles relèvent d’un événement de développement plus que d’un échec parental.

Ça va être à chaque passage de relais désormais. Peut-être, pendant quelques semaines. La plupart ne durent pas. Le corps apprend que le relais est survivable. Le seuil s’élève. Les crises deviennent moins fréquentes et moins intenses.

Ce qui aide sur l’instant

La fenêtre de la crise proprement dite dure en général 5 à 15 minutes. Ce que tu fais pendant ces minutes compte.

Les deux parents se taisent. Moins de paroles, pas plus. Les mots n’atterrissent pas. Les deux adultes qui commentent la situation à voix haute, l’un à l’autre ou à l’enfant, ajoutent à la charge. Une seule voix douce, à faible volume, des phrases brèves, du parent qui porte en ce moment la responsabilité de régulation.

Décidez qui mène les 10 prochaines minutes. En général, le parent qui reçoit. Le parent qui part s’en va ; le parent qui reçoit reste. L’enfant a besoin d’un seul régulateur sur lequel atterrir, pas de deux qui se disputent le rôle. Le parent qui part recule, physiquement et émotionnellement, dès qu’il est clair qu’une crise a commencé.

Sortez de l’encadrement de la porte. Si l’enfant est sur le chemin ou le seuil, entre doucement dans le foyer qui reçoit. Le parent qui reçoit la prend dans ses bras si besoin et l’amène à l’intérieur, ou s’assoit près d’elle par terre dans le salon. Le parent qui part ne suit pas. Fermer la porte change la géographie de la situation et fait disparaître le public.

N’essaie pas d’obtenir un engagement verbal. Tu vas être une grande fille maintenant ? Tu vas aller gentiment avec Papa ? Ça ne marche pas en pleine crise. Le cortex n’est pas en ligne pour s’engager à quoi que ce soit. Attends d’abord que le corps se régule. Les mots viennent après.

Ne négocie pas. Aucune promesse de friandise, d’écran ou de chose spéciale pour passer la crise. Les marchandages compliquent la tâche du régulateur. Et ils apprennent que les crises donnent des récompenses.

Le parent qui part s’en va proprement, même si la crise continue. Ça paraît brutal. Ça ne l’est pas. Le parent qui part, en restant, agrandit la crise en maintenant vivante la confusion à deux régulateurs. Une phrase brève depuis la porte. Je t’aime. On se voit dimanche. Puis fermer la porte. Le parent qui reçoit, seul avec l’enfant désormais, peut faire le vrai travail d’apaisement.

Le rôle du parent qui reçoit, dans les 15 premières minutes, c’est la présence, pas la résolution. S’asseoir par terre. Ne pas essayer de la raisonner. Ne pas essayer d’interpréter. Ne pas demander ce qui ne va pas. Être près de son corps. Attendre. Le corps revient en ligne quand il revient en ligne. La plupart des crises s’apaisent en 10 à 20 minutes une fois la confusion à deux régulateurs levée.

Après la crise

Une fois qu’elle est de nouveau régulée (signes : la respiration ralentit, le corps se détend, elle accroche le regard, elle dit peut-être un mot), les 30 minutes suivantes décident si le résidu de la crise reste dans son corps.

Ne le mets pas en mots tout de suite. Pas de c’était quoi, ça ?. Pas de c’était une grosse crise. Pas de il faut qu’on parle de comment mieux faire la prochaine fois. Le cortex vient de revenir en ligne ; il est instable. Le charger de réflexion tout de suite le refait basculer.

Fais quelque chose de prévisible. Un goûter qu’elle prend toujours. Un livre qu’elle lit toujours. Quelques minutes d’un dessin animé préféré si ça fait partie de votre protocole. L’entrée familière aide le système nerveux à finir de se poser.

Une remarque brève et légère, des heures plus tard. À l’heure du bain, au coucher, après le dîner. Quelque chose de bref. C’était un moment difficile à la porte tout à l’heure. On a traversé ça. C’est tout. Une phrase. La mise en mots se fait au rythme qu’elle peut supporter.

Les schémas à surveiller

La plupart des crises au passage de relais sont passagères. Elles apparaissent pendant quelques semaines, s’estompent à mesure que le corps apprend que le relais est survivable, et disparaissent, sauf dans de rares moments de forte charge.

Quelques schémas à surveiller :

  • Des crises à chaque relais pendant plus de 6 à 8 semaines, sans s’estomper
  • Des crises qui s’allongent ou s’intensifient avec le temps
  • Des crises accompagnées d’automutilation (taper sa tête, se mordre)
  • Des crises suivies de longues périodes de repli ou d’affect éteint
  • Des crises qui n’arrivent que dans un seul sens du relais (vers un parent, jamais vers l’autre) pendant une période prolongée

Chacun de ces schémas vaut une conversation. Avec ton co-parent d’abord. Avec un pédiatre ou un psychologue pour enfants si la conversation entre vous ne le résout pas.

La conversation entre parents

La conversation des deux adultes sur les crises au passage de relais est l’une des plus sensibles entre co-parents. Les deux en ont vu une partie. Les deux ont des sentiments à ce sujet. Les deux peuvent facilement entendre la conversation comme une critique.

Quelques cadrages utiles :

Les faits sont les faits. J’ai remarqué qu’elle faisait une crise pour le troisième vendredi de suite. Pas tu dois faire quelque chose qui ne va pas. Pas je crois qu’elle ne veut pas être avec toi.

Le protocole est commun. On devrait peut-être faire tous les deux la transition à la porte de la même façon ? Mêmes mots, même timing ? Le changement est quelque chose que les deux parents adoptent, pas une liste de choses qu’un seul parent doit corriger.

La fenêtre est courte. N’en fais pas une conversation de crise dans les 24 heures qui suivent. Laisse passer quelques jours. Aborde-le calmement dans un cadre prévu. (Vois le module Communication avec ton co-parent pour le cadrage je remarque X, qu’est-ce que tu observes.)

Pour finir

L’enfant de deux ans sur le seuil, qui hurle à propos d’un yaourt, avec deux parents et un voisin qui regardent, fait une crise parce que son corps a franchi un seuil sous la charge cumulée d’une journée et d’une transition. Le yaourt n’en est pas la cause. Le parent qui reçoit n’en est pas la cause. Le planning n’en est pas la cause, dans la plupart des cas.

Ce qui aide, c’est un parent qui recule, l’autre qui avance, la porte qui se ferme, la géographie qui change, et les dix ou quinze minutes patientes à attendre que le corps revienne en ligne. Ce qui aide, c’est pas de marchandage, pas de résolution, pas de public, pas d’engagement verbal. Ce qui aide, c’est la présence, les voix basses, les étapes suivantes prévisibles.

À l’heure du bain, elle parlera du lapin sur son pyjama. La crise sera passée. Le corps se sera régulé. Les deux parents, dans leurs foyers séparés, souffleront pour la première fois en deux heures.

Vendredi. Le seuil. Le yaourt. Trois minutes de raideur. Douze minutes par terre. La porte se ferme. Samedi matin, elle mange des tartines et réclame le livre des dinosaures. Le corps savait ce qu’il faisait.

Ceci est une aide d'entraide, pas un avis médical, psychologique ou juridique, et en aucun cas un substitut à un professionnel qualifié. Si toi ou ton enfant êtes peut-être en danger, contacte les services d'urgence de ta région.