La régression du tout-petit après la séparation
By the dip team · Clinical consultant: Pauline Sam, MD ·

La régression du tout-petit après la séparation
Module 02 · Les tout-petits et l’apprentissage de la propreté · Article 05 · 0–3
Elle était propre, de façon fiable, depuis avril. Six semaines de culottes au sec, celles avec les dinosaures, les annonces fières à table. En juin, six mois après la séparation, elle a deux accidents par jour. Parfois dans la culotte, parfois sur le tapis, parfois dans le bain. Elle demande aussi qu’on la porte dans l’escalier qu’elle montait toute seule. Elle s’est remise à réclamer le biberon qu’elle avait abandonné à quinze mois.
Ta première pensée, c’est que tu l’as abîmée. La deuxième, c’est qu’il doit se passer quelque chose chez son co-parent. La troisième, c’est que tu n’aurais jamais dû te séparer.
Aucune de ces pensées ne décrit ce qui se passe vraiment.
Cet article parle de la régression. De ce qu’elle est, de ce qu’elle n’est pas, de pourquoi elle apparaît autour des grands changements familiaux, de ce qui aide et de ce qui fait mal, et du moment où la régression est le signe de quelque chose de plus grand.
Ce qu’est vraiment la régression
Le système nerveux en développement d’un tout-petit a des ressources limitées. Le sommeil, l’attachement, le langage, la motricité, les compétences sociales, l’autorégulation, la propreté, l’alimentation, l’autonomie. Tout cela se construit en même temps, sur un seul budget d’énergie qui assure aussi le travail quotidien de la croissance.
Quand un grand changement survient dans l’environnement du tout-petit, le corps redirige son énergie vers l’intégration de ce changement. Le travail d’intégration est invisible mais coûteux. Pour le financer, le corps retire temporairement son investissement des compétences déjà en cours. Les compétences déjà acquises peuvent vaciller. Les compétences presque acquises peuvent se défaire complètement pendant quelques semaines ou quelques mois.
Ce n’est pas le tout-petit qui recule. C’est le tout-petit qui réaffecte ses ressources. Les compétences reviennent, en général dans un ordre proche de celui de leur première apparition, une fois l’intégration plus avancée.
Une séparation est l’une des plus grandes choses qui puissent arriver à l’environnement d’un tout-petit. La structure du foyer se divise. Le nombre de chambres double. La distribution des adultes, le rythme des repas, l’enchaînement des matins, la géographie de la journée, tout se réorganise. Le corps du tout-petit fait des mois de travail d’intégration pour construire une seule carte intérieure de ses deux foyers. Pendant ce temps, les compétences les plus faciles à dérégler vacillent.
C’est pour ça que la régression après une séparation est si fréquente. Ce n’est pas un défaut. C’est une caractéristique de la façon dont les tout-petits traitent le changement.
Les formes que prend la régression
Ce que tu peux observer, chez un tout-petit, 1 à 6 mois après un grand changement familial :
La propreté. Des accidents chez un enfant qui était fiable. L’envie de remettre des couches. Le pot qu’on repousse. La constipation. Se retenir pendant des heures.
Le sommeil. Des réveils plus tôt. Un endormissement plus tard. Le besoin d’être tenu pour s’endormir, de nouveau, après s’être endormi seul. Des réveils nocturnes sans cause claire. Le réveil de 4 h qui n’était pas là le mois dernier.
Le langage. Le retour aux mots de bébé. Moins de paroles. Des pleurnicheries là où il faisait des phrases. Parfois un bref bégaiement qui se résorbe en quelques semaines.
L’alimentation. Repousser des aliments qui étaient des favoris. Vouloir seulement les trois mêmes choses. Manger moins en général, parfois pendant une semaine ou deux. Vouloir être nourri alors qu’il mangeait tout seul.
Les objets de réconfort. Réclamer le biberon abandonné. Vouloir la tétine de nouveau. Se rattacher à une peluche qui avait reculé au fond du lit.
L’angoisse de séparation. Pleurer aux passages de relais alors qu’il s’était apaisé. Pleurer quand tu vas aux toilettes. Te suivre de pièce en pièce. Vouloir dormir dans ton lit.
La motricité. Vouloir être porté sur de courtes distances qu’il faisait à pied. Des difficultés dans l’escalier. Moins d’intérêt pour une activité physique qui l’enthousiasmait il y a un mois.
L’autorégulation. De plus grosses crises pour de plus petites choses. Moins de tolérance à l’attente. Pleurer au lieu d’utiliser des mots.
Tu peux n’en observer qu’une. Tu peux en observer plusieurs à la fois. Le schéma, en général, c’est que les compétences les plus récemment acquises vacillent en premier. La propreté était récente. La voilà partie. L’explosion du vocabulaire du mois dernier s’amincit. La protestation au passage de relais, qui s’était calmée, revient.
Ce que ce n’est pas
Plusieurs contresens, qui tous rendent la situation plus difficile qu’elle n’a besoin de l’être.
Elle est cassée. Non. Son corps fait un travail de développement que font tous les tout-petits autour d’un grand changement. Les compétences ne sont pas perdues. Elles sont temporairement reléguées au second plan.
Il doit se passer quelque chose au second foyer. Parfois. Souvent pas. La plupart des régressions sont le travail d’intégration lui-même, pas le signe de quelque chose de précis dans l’un des deux lieux.
Je devrais tout recommencer. La tentation de lancer une nouvelle campagne d’apprentissage de la propreté, un programme d’apprentissage du sommeil ou un tableau de comportement en plein milieu de la régression est forte. Ne le fais pas. Ajouter de nouvelles variables au milieu du travail d’intégration rend ce travail plus difficile. Tiens ce que tu faisais déjà. Laisse la régression suivre son cours.
Ça veut dire qu’on devrait revenir sur la séparation. Presque jamais. La régression survient autour de la transition de séparation. Ce n’est pas la preuve que la transition elle-même est une erreur. La transition est passée ; ce qui se joue maintenant, c’est l’intégration. Revenir en arrière créerait une nouvelle transition et un nouveau cycle d’intégration.
Elle me manipule. Un enfant de deux ans ne manipule pas. Un enfant de deux ans demande ce dont son corps a besoin, dans le langage qu’il a. La laisser se faire porter dans l’escalier pendant deux mois, le temps qu’elle traverse ça, ce n’est pas la gâter. C’est lui donner le soutien de régulation qui permet à l’intégration de s’achever.
Ce qui aide
La plupart des régressions se résolvent d’elles-mêmes, avec du temps et un soutien stable. Quelques gestes qui accélèrent la résolution :
N’aggrave pas les conséquences. Un enfant qui a des accidents n’a pas besoin de nettoyer lui-même pour retenir la leçon. L’accident n’est pas un comportement. C’est un événement du corps. Nettoie sans dramatiser. Passe à autre chose. Pareil pour tout le reste de la liste ci-dessus.
Baisse la barre tout au long de la journée. Allège les activités. Évite les bras de fer (là où il y en a). Allège les attentes du matin. Le tout-petit dépense plus d’énergie que d’habitude pour le travail d’intégration. Donne-lui moins à faire avec l’énergie qu’il lui reste.
Tiens les rituels que tu tenais déjà. Le rituel du coucher, l’objet de réconfort, les mêmes heures de repas, la même personne qui vient chercher. L’architecture des journées, c’est ce autour de quoi l’enfant se réorganise. Si tu changes l’architecture pendant la réorganisation, le travail doit repartir de zéro.
Accueille la régression telle qu’elle est. Si elle veut le biberon, donne-lui le biberon pendant quelques semaines. Si elle veut être portée, porte-la sur les courtes distances. Si elle veut être dans ton lit à 3 h, laisse-la venir. La régression demande à retrouver un état de régulation connu. Offre-le-lui. L’élan vers l’autonomie reviendra de lui-même quand le travail d’intégration sera plus avancé.
Surveille ton propre état. Les tout-petits empruntent la régulation à l’adulte qui est près d’eux. Un parent paniqué par la régression produit, dans le foyer, un état nerveux qui ralentit lui-même le travail d’intégration. La chose la plus utile que tu puisses faire pendant la régression, c’est de garder ta propre respiration lente. (Vois Tout-petits 01, cinquième pilier.)
Parle-lui, avec légèreté, une fois. Je sais que c’est différent maintenant. On a deux foyers. C’est beaucoup. Je ne suis pas pressé que tu sois une grande fille tout de suite. Dit doucement, une ou deux fois sur toute la période de régression. N’y reviens pas sans cesse. Trop nommer la chose devient une pression en soi.
Ce qui fait mal
Quelques gestes tentants et contre-productifs.
Punir les accidents. Cela rend l’accident suivant plus probable. Le corps qui assure un travail de régulation n’a pas de ressources en réserve pour gérer la honte.
Comparer aux frères et sœurs, aux cousins, ou à ce qu’elle était il y a un an. Ta sœur était propre à cet âge, ça blesse et ça n’aide pas.
Ajouter des systèmes de récompense en pleine régression. Tableaux d’autocollants, petits marchés, menaces, retrait de privilèges. Rien de tout cela ne répond à ce qu’est la régression. Cela ajoute de la charge cognitive à un système déjà au maximum.
La pousser à faire ce sur quoi elle a régressé. Insister pour qu’elle monte l’escalier. Insister pour qu’elle utilise le pot. Insister pour qu’elle dorme dans son propre lit. L’insistance prolonge la régression parce qu’elle ajoute de la dérégulation au travail d’intégration.
En parler aux passages de relais. Elle a eu des accidents toute la semaine, il faut que tu le saches. Information vraie pour le co-parent, parfois. Mais pas devant l’enfant, sur le pas de la porte. Pas d’une façon qui lui signale que sa régression est un problème dont les adultes parlent désormais.
La conversation avec ton co-parent
C’est l’un des cas où l’information partagée aide vraiment.
Un tout-petit qui régresse dans les deux foyers, alors que les deux foyers font ce qu’il faut, fait un travail de développement. Les deux parents peuvent tenir bon. La conversation est informative, pas une recherche de coupable.
Le cadrage : Je vois X chez moi. Tu le vois de ton côté ? Tenons les protocoles et ne changeons rien de nouveau pendant quelques semaines. On compare nos notes dans quinze jours ?
Là où ça se complique, c’est quand un foyer panique et l’autre non. Le foyer qui panique met parfois la pression sur le foyer plus calme. Il faut que tu sévisses. Elle s’en tire chez toi. Ça aide rarement. Sévir ajoute de la dérégulation à un système qui se régule lentement de lui-même.
L’autre version difficile, c’est quand un foyer pense que le protocole du second foyer est la cause. Elle n’avait pas d’accidents avant de commencer à rester chez toi quatre nuits sur quinze. Il peut y avoir une corrélation, mais la cause, c’est en général le travail d’intégration lui-même, pas la façon de faire du second foyer. Traiter le second foyer comme le problème rend le travail d’intégration plus difficile, pas plus facile.
Si les deux parents arrivent à tenir le cadrage travail-d’intégration-et-pas-échec, la régression se résout en général en quelques semaines à quelques mois.
Quand consulter quelqu’un
La plupart des régressions du tout-petit se résolvent d’elles-mêmes. Certaines méritent un regard professionnel.
À surveiller :
- La régression s’aggrave, au lieu de s’améliorer, après 8 à 12 semaines de soutien stable
- Plusieurs domaines de compétence régressent en même temps et fortement (sommeil, alimentation, propreté, langage qui vacillent tous d’un coup)
- De nouveaux comportements apparaissent, absents jusqu’ici : taper sa tête, automutilation sévère, repli complet, inconsolabilité prolongée
- L’enfant paraît éteint ou absent plutôt qu’expressif sur le plan émotionnel
- Une perte de poids importante ou une alimentation qui devient dangereuse
- Une constipation persistante ou qui le met en détresse
- Un effondrement du sommeil qui affecte l’enfant comme le fonctionnement des parents, dans les deux foyers
Chacun de ces signes vaut une conversation avec un pédiatre, idéalement un pédiatre habitué aux transitions familiales.
L’arc plus long
La régression qui apparaît au deuxième mois commence en général à s’apaiser vers le quatrième. La propreté revient. Le vocabulaire revient. Le biberon se repose. Le portage dans l’escalier redevient de l’escalade. Le rythme n’est pas toujours linéaire ; certaines semaines sont meilleures que d’autres. La direction, c’est, presque toujours, vers la réintégration.
Ce que le tout-petit construit pendant cette période est plus solide que ce qu’il avait avant. Les compétences qui reviennent après une régression ont été ré-acquises dans un environnement plus complexe. La propreté qui tient dans deux foyers est une propreté plus robuste que celle qui n’avait à fonctionner que dans un seul. L’endormissement autonome qui revient après l’intégration est un endormissement plus solide. Le vocabulaire qui ré-émerge a une texture plus riche, avec les mots des deux foyers tissés dedans.
Ce n’est pas une guérison. C’est une reconstruction à un niveau de complexité plus élevé.
Pour finir
L’enfant de deux ans en culotte à dinosaures, qui a des accidents en juin après avoir été fiable en avril, n’est pas abîmée. Elle fait le travail dont son corps a besoin pour faire une seule carte intérieure de ses deux foyers. Les accidents passeront. Le biberon qu’elle réclame retournera dans le placard quand elle n’en aura plus besoin. Le portage dans l’escalier redeviendra de l’escalade.
Ce dont elle a besoin de ta part, c’est de stabilité. Le même dîner. Le même bain. Le même lit. Le même objet de réconfort. L’acceptation de là où elle en est maintenant, sans la pression d’être là où elle en était il y a deux mois.
D’ici Noël, les culottes à dinosaures seront de nouveau dans la rotation. Le biberon sera dans une boîte au fond d’un placard. Elle te racontera, en phrases complètes, le lapin qu’elle a vu chez son co-parent. L’intégration aura eu lieu, la reconstruction sera plus avancée, et la régression que tu as observée en juin sera l’une de ces choses que tu auras, un jour, bien plus tard, oubliées.
Ce soir, change-la. Ne dis rien à ce sujet. Lis le livre. Laisse-la être petite. Le corps fait le travail à son propre rythme.
Ceci est une aide d'entraide, pas un avis médical, psychologique ou juridique, et en aucun cas un substitut à un professionnel qualifié. Si toi ou ton enfant êtes peut-être en danger, contacte les services d'urgence de ta région.