Les pleurs « je veux Maman » / « je veux Papa »
By the dip team · Clinical consultant: Pauline Sam, MD ·

Les pleurs « je veux Maman » / « je veux Papa »
Module 02 · Les tout-petits et l’apprentissage de la propreté · Article 03 · 0–3
C’est le troisième soir de ta semaine. Tu as fait le dîner, lancé le bain, sorti le pyjama, commencé le rituel du coucher. Tu es fatigué de cette fatigue particulière que provoquent les semaines à deux foyers. Tu fais tout comme il faut.
Ton enfant de deux ans et demi lève les yeux vers toi et dit : je veux Maman.
La pièce bascule. Tu prends une inspiration. Tu dis quelque chose comme : Maman n’est pas là maintenant, mon cœur, ce soir c’est moi. L’enfant le répète, plus fort. Je veux Maman. La voix monte. En une minute, ce sont de vrais pleurs. En cinq minutes, c’est un cri avec tout le corps dedans. Je veux Maman. Je veux Maman. Je veux Maman.
Tu le tiens dans tes bras. Tu essaies de l’apaiser. Ta poitrine se serre. Une petite voix dans ta tête te dit des choses que tu n’as pas envie de regarder. Il l’aime plus que moi. Je ne suffis pas. L’autre foyer fait quelque chose que je ne fais pas. Une version de : est-ce que je suis un mauvais parent, pour que mon enfant la réclame à ce point quand il est avec moi ?
Cet article parle de ce moment-là. De ce que sont vraiment ces pleurs, de ce qu’ils ne sont pas, de ce qui aide sur l’instant, et de comment éviter qu’ils n’installent dans ta tête une histoire qui n’est pas vraie.
Ce que sont vraiment ces pleurs
Ces pleurs ne sont pas un vote. Le tout-petit ne te dit pas qu’il préfère ton co-parent. Il ne te dit pas que le second foyer est meilleur. Il ne te dit pas que tu échoues.
Ces pleurs sont un outil de régulation.
À cet âge, un tout-petit ne sait pas se réguler seul. Il emprunte la régulation à l’adulte qui est près de lui. Quand quelque chose change, quand il est fatigué, quand la journée a été longue, quand il passe d’un état à un autre, le tout-petit cherche à retrouver l’état de régulation dans lequel il était juste avant. Le parent nommé dans les pleurs est le représentant de l’état de régulation précédent, pas le résultat d’une comparaison entre deux options.
Quand un enfant pleure pour Maman alors qu’il est chez Papa, ce qu’il dit le plus souvent ressemble à ceci : j’étais dans un état que je connaissais. Maintenant je suis dans un état différent. Je veux retrouver l’état d’avant. Dans l’état d’avant, il y avait Maman. Donc je veux Maman.
Le même enfant, le premier soir chez Maman après un séjour chez Papa, pleurera parfois pour Papa. Le parent nommé n’est pas le sujet. Le retour à l’état précédent, voilà le sujet.
C’est vrai pour la quasi-totalité des pleurs « je veux Maman / je veux Papa » chez le tout-petit, jusqu’à environ quatre ans. C’est normal sur le plan du développement. C’est un signe d’attachement sécure, pas d’attachement insécure. Un tout-petit qui ne pleure jamais pour aucun de ses parents au moment des transitions est parfois un tout-petit dont le système s’est mis en veille. L’enfant qui pleure est l’enfant bien attaché.
Ce que le parent qui reçoit entend souvent
Ces pleurs peuvent être durs à encaisser pour le parent qui reçoit. Les contresens les plus fréquents, tous faux :
Mon enfant aime son co-parent plus que moi. Ces pleurs ne sont pas une préférence. C’est une recherche de régulation. Le même enfant pleurera pour toi au second foyer demain soir.
Je ne vaux pas mon co-parent. Ces pleurs n’ont rien à voir avec ta valeur de parent. Ils ont à voir avec le fait que, dans l’état d’avant, il y avait un autre parent.
Le second foyer fait quelque chose que je ne fais pas. Presque jamais. Les pleurs surviennent quelle que soit la comparaison entre les deux foyers. Un enfant dont les deux foyers se ressemblent presque trait pour trait pleurera quand même. Un enfant dont les foyers sont très différents pleurera aussi.
Mon enfant me rejette. Non. Il te demande de le tenir à travers une transition. Ces pleurs sont une demande qui s’adresse à toi, déguisée.
Si, sur l’instant, tu arrives à tenir ces lectures à distance, les pleurs deviennent bien plus supportables. C’est encore difficile. Mais c’est une difficulté d’une autre nature.
Ce que le parent qui part entend souvent
Si le parent qui reçoit rapporte ces pleurs au parent qui part (ou si le parent qui part l’apprend de façon indirecte), le parent qui part a sa propre série de contresens. Faux eux aussi :
Mon enfant a besoin de moi. Je devrais aller le chercher. L’enfant fait ce que font les tout-petits bien attachés au moment des transitions. Aller le chercher lui apprend que pleurer fait revenir le parent absent, ce qui rend la transition suivante plus difficile.
Il doit se passer quelque chose dans l’autre foyer. Presque jamais. Les pleurs surviennent aussi dans des foyers qui fonctionnent bien.
Je devrais être flatté. Ce n’est pas non plus à propos de toi. Les pleurs sont une demande de régulation, et le parent nommé n’en est que le représentant. La lecture flatteuse est aussi à côté de la plaque que la lecture inquiète.
Je devrais rassurer le parent qui reçoit en lui disant que je ne suis pas le meilleur parent. Cette conversation se retourne presque toujours contre celui qui la lance. Le parent qui reçoit n’a pas besoin de cette conversation. Il a besoin d’un moment à lui pour se poser, et puis la soirée suit son cours.
Le rôle du parent qui part, pendant les pleurs, c’est d’être joignable en cas de besoin réel, et sinon de rester en retrait. La plupart du temps, les pleurs s’apaisent avant même que le parent qui part ait pu répondre à un message.
Ce qui aide l’enfant sur l’instant
Le protocole est court.
Reconnais ce qu’il vit. Dis quelque chose comme : Maman te manque. Je le vois. C’est dur. Ne contredis pas le sentiment. Ne l’esquive pas. Reconnaître, ce n’est pas être d’accord pour régler les pleurs en faisant apparaître Maman. C’est admettre que le sentiment est réel.
Ne répète pas les rassurances sur le retour de Maman. Dire une fois Maman revient vendredi, c’est bien. Le dire cinq fois en deux minutes nourrit les pleurs, parce que l’enfant se fixe sur l’absence du parent nommé et redouble sa demande.
Propose un pont vers le présent. Le doudou. Un goûter familier. Un livre qu’on lit toujours au coucher. Quelque chose que le corps de l’enfant reconnaît comme faisant partie de l’environnement de régulation actuel.
Tiens-le dans tes bras s’il en a envie. Certains enfants veulent un contact physique. D’autres non. N’insiste pas. Assieds-toi près de lui s’il ne veut pas être pris dans les bras.
Ralentis ta propre respiration. L’enfant emprunte ton système nerveux. Si ta respiration est courte et ta mâchoire serrée, les pleurs dureront plus longtemps. Si ta respiration est lente et que tes épaules se relâchent, le système de l’enfant a quelque chose où se poser.
Attends. Les pleurs passent. La plupart des pleurs « je veux X » chez le tout-petit s’apaisent en quinze à trente minutes. Certains plus vite. Certains durent plus longtemps les premières fois, puis raccourcissent ensuite. Ces pleurs ont leur propre durée, et ton rôle n’est pas de les écourter. Ton rôle est de tenir le moment pour que l’enfant n’y soit pas seul.
À la fin, presque toujours, l’enfant demande autre chose. Il est où le livre du lapin ? Je peux avoir le gobelet vert ? L’état a changé. Les pleurs sont finis.
Ce qui t’aide, après
Ces pleurs t’atteignent, même quand tu sais ce qu’ils sont. Tu peux connaître par cœur tout cet article et sentir quand même la petite chose pointue dans ta poitrine quand ton enfant hurle pour ton co-parent à huit heures du soir, un long mardi.
Quelques gestes pour ce soir-là :
Ne l’analyse pas sur l’instant. L’instant, c’est pour être présent avec l’enfant. L’analyse, c’est pour plus tard.
N’écris pas à ton co-parent en plein milieu. Cette conversation est rarement utile, et elle nourrit souvent la mauvaise histoire.
Une fois l’enfant endormi, fais quelque chose pour ton propre système nerveux. Une marche. Un appel à un ami. Un bain. Quelques minutes de calme. Ces pleurs t’épuisent même quand tu les gères bien, et tu as besoin de la même régulation que celle que tu as offerte à l’enfant.
Parles-en plus tard avec quelqu’un capable de l’entendre. Un thérapeute, un ami qui co-parente lui aussi, un parent qui est passé par cette étape. N’en parle pas avec quelqu’un qui va nourrir l’histoire de la comparaison et du reproche. Il l’aime plus que moi, ce n’est pas une phrase que tu as besoin de tester à voix haute auprès de qui que ce soit.
Remarque que tu as tenu le moment. Tu n’as pas fait taire ton enfant. Tu ne t’es pas effondré. Tu n’en as pas fait une affaire qui te concerne, toi. C’est ce parentage-là que ton enfant gardera dans son corps, même si ni l’un ni l’autre ne se souviendrez de ce mardi.
Quand les pleurs sont plus que des pleurs
Pour la plupart des tout-petits en vie à deux foyers, ce schéma est normal, il culmine quelque part entre 18 mois et 3 ans, et il s’estompe à mesure que l’enfant développe la capacité à garder ses deux parents en tête malgré une absence. Vers 4 ou 5 ans, la plupart des enfants ont dépassé cette version des pleurs.
Quelques signes qui suggèrent que le schéma demande plus que du temps :
- Les pleurs s’intensifient au lieu de s’apaiser, même avec le protocole ci-dessus
- Ils se prolongent au-delà de six mois à la même intensité, sans s’estomper
- D’autres signes de dérégulation sont présents (sommeil perturbé dans les deux foyers, appétit en baisse, régression dans les acquis)
- L’affect de l’enfant est éteint plutôt qu’expressif, pas de pleurs du tout mais pas de joie non plus
- De nouveaux comportements apparaissent, absents jusqu’ici (taper sa tête, repli sévère, réveils nocturnes persistants)
Si l’un de ces signes est là, cela vaut une conversation avec un pédiatre ou un psychologue pour enfants. Pas parce que les pleurs sont le problème, mais parce que les pleurs plus les autres signes forment un ensemble qui mérite un regard professionnel. (Le module Sommeil 14 approfondit cela sous l’angle du sommeil.)
Pour finir
Le tout-petit qui pleure « je veux Maman » dans tes bras ce soir fait ce que fait un enfant bien attaché. Il ne te met pas à la deuxième place. Il ne te rejette pas. Il cherche à retrouver l’état de régulation dans lequel il était avant la transition, et le parent nommé est, dans sa tête, la porte vers cet état.
Ton rôle n’est pas de régler les pleurs. Ton rôle est de tenir le moment.
Dans dix minutes, dans vingt, dans trente, l’enfant demandera le livre du lapin, ou le gobelet vert, ou s’il reste de la banane. L’état aura changé. Tu l’auras tenu à travers tout ça.
C’est ça, le travail. C’est ça, tout le travail. Les pleurs s’estomperont au fil des deux prochaines années. Ce que ton enfant emportera avec lui, c’est la mémoire corporelle d’avoir été tenu à travers le moment difficile, par toi, quand il était petit.
Tu n’es pas le parent de second choix, dans ton propre foyer, ce soir.
Tu es le parent qui est là.
Ceci est une aide d'entraide, pas un avis médical, psychologique ou juridique, et en aucun cas un substitut à un professionnel qualifié. Si toi ou ton enfant êtes peut-être en danger, contacte les services d'urgence de ta région.