L’enfant de 18 mois qui arrête de manger dans l’autre foyer
By the dip team · Clinical consultant: Pauline Sam, MD ·

L’enfant de 18 mois qui arrête de manger dans l’autre foyer
Module 02 · Les tout-petits et la propreté · Article 10 · 0–3
Elle est arrivée vendredi soir. Elle a mangé quelques grains de raisin dans la voiture. Au dîner, elle était assise dans la chaise haute, à pousser les pâtes du bout d’un doigt en les regardant. Il a coupé le poulet en morceaux plus petits. Elle en a mis un dans sa bouche, l’a ressorti, l’a posé sur le bord de l’assiette. Bu un peu d’eau. Regardé le mur. À 20 h, elle avait mangé environ un quart de ce qu’elle mange dans son foyer principal.
Samedi matin. Deux grains de raisin, une demi-tartine, pas d’œufs, pas de yaourt. Au déjeuner du samedi, il s’inquiétait. Au dîner du samedi, il écrivait à son co-parent : Elle a moins mangé cette semaine ? Dimanche matin, pareil. Au déjeuner du dimanche, elle a mangé une demi-banane. Il l’a confiée à 18 h au parent principal, chez qui elle a mangé un bol de pâtes entier en moins d’une heure.
Le schéma se répète. Chaque week-end. Il s’est mis à peser ce qu’elle mange. Il s’est mis à se sentir nul. Il s’est mis à se demander si, tout simplement, elle n’a pas envie d’être chez lui.
Cet article parle de ce schéma. Ce qui se passe vraiment, pourquoi ça apparaît à cet âge et dans cette configuration, ce qui aide et ce qui n’aide pas, et quand le changement d’appétit mérite un avis médical.
Ce qui se passe vraiment
Un tout-petit de moins de trois ans régule son alimentation par son corps, d’une façon que les enfants plus grands n’ont plus. Les signaux de manger ou de ne pas manger viennent de son ventre, de son système nerveux, et de l’état de régulation dans lequel elle se trouve. Quand elle est calme et à l’aise dans son corps, les signaux de faim s’activent normalement. Quand elle est dans un état moins régulé, les signaux de faim sont atténués, ou absents.
Le transfert de régulateur qui a lieu à chaque passage de relais (abordé dans l’article Tout-petits 06 sur les crises) met des heures à s’achever. Un tout-petit qui arrive dans l’autre foyer le vendredi soir n’est pas pleinement régulé à nouveau avant le samedi après-midi, parfois le dimanche matin. Pendant cette fenêtre, son corps fait un travail d’intégration, et la digestion est l’un des systèmes qui se mettent en veilleuse pendant ce temps.
C’est pour ça que l’alimentation est souvent la première chose à chuter et la dernière à revenir. Le sommeil peut bouger, le comportement peut bouger, l’humeur peut bouger. Ce qu’elle mange bouge aussi, en général, et ça bouge à la mesure du travail de régulation que le corps est en train de faire.
C’est aussi pour ça que l’alimentation revient vite dans le foyer principal. Le corps a retrouvé un état de régulation familier. Les signaux de faim se rallument. La demi-banane de l’autre foyer devient un bol de pâtes entier dans l’heure qui suit le retour.
Ce schéma est le plus marqué à 18 mois, parce que le corps du tout-petit est dans une phase particulière de sa capacité d’intégration. La permanence de l’objet est encore en train de se construire. L’équipement de régulation qui tient une vie à deux foyers est encore en chantier. À 3 ans et demi, le même enfant mange en général normalement dans les deux foyers. Le schéma s’estompe d’habitude tout seul, à mesure que le travail d’intégration avance.
Ce que ce n’est pas
Plusieurs lectures erronées fréquentes :
Elle n’a pas envie d’être avec moi. Presque jamais. Elle mange moins parce que son état de régulation est décalé, pas à cause de la personne avec qui elle est. Le même tout-petit mange moins chez ses grands-parents pour une nuit, moins chez le médecin après un rendez-vous difficile, moins à la nouvelle crèche la première semaine. Le changement d’appétit est une affaire de régulation, pas de préférence.
C’est ma cuisine, le problème. Presque jamais. Un tout-petit dans un état régulé mange des aliments qu’il n’adore pas. Un tout-petit dans un état déréglé refuse des aliments qu’il adore d’habitude. L’aliment lui-même est rarement la variable.
Elle mange bien chez son co-parent, donc il y a quelque chose qui cloche ici. C’est la lecture erronée inversée, vue du côté qui reçoit. Le foyer principal est celui où le tout-petit est pleinement régulé ; c’est pour ça que l’alimentation fonctionne là-bas. Ce n’est pas la preuve que le parent qui reçoit fait quelque chose de travers.
Je devrais lui donner plus à manger. Pousser un tout-petit déréglé à manger lui fait en général manger moins, pas plus. Ajouter l’anxiété du parent au repas ajoute de la charge au travail de régulation qu’elle fait déjà.
Je devrais lui donner des petits plaisirs pour qu’elle mange quelque chose. Le marchandage aux bonbons au chocolat dans l’autre foyer produit un enfant qui ne mange que des bonbons au chocolat dans l’autre foyer. Le schéma s’aggrave au lieu de se résoudre.
Ce qui aide
Quelques choses, par ordre de priorité :
Baisse complètement la pression. Ne commente pas ce qu’elle mange à table. Ne la regarde pas manger. Ne dis pas juste trois bouchées de plus. Ne dis pas c’est bien quand elle mange. Le travail de régulation qu’elle fait est incompatible avec le repas vécu comme une performance. Rends-le le plus ordinaire possible.
Propose les aliments qu’elle mange dans son foyer principal. Pas parce que la cuisine du foyer principal serait meilleure, mais parce que des aliments familiers présentent moins de nouveauté à un système qui gère déjà de la nouveauté. Demande à son co-parent ce qu’elle a mangé. Cuisine certains de ces plats. L’apport familier aide le corps à se poser.
Garde les repas courts. Vingt à trente minutes, maximum. Ne fais pas traîner un repas dans l’espoir qu’elle finira par manger. Les longs repas ajoutent du stress, pas des nutriments. Si elle ne mange pas, le repas se termine, et le prochain en-cas ou repas a lieu à l’heure habituelle.
Accepte un faible apport pendant les 24 premières heures. Un tout-petit peut manger environ un quart de son apport habituel pendant deux ou trois jours sans souci médical, du moment qu’elle boit et qu’elle a des couches mouillées. À partir du samedi après-midi ou du dimanche matin, l’apport commence d’habitude à revenir. La courbe remonte au fil du week-end, même si le dîner du vendredi avait l’air sinistre.
Aie sous la main quelques aliments sûrs. Une courte liste d’aliments qu’elle mange presque toujours : un yaourt en particulier, une marque précise de biscuits, un fruit qu’elle aime de façon fiable. Pas comme stratégie principale, mais comme filet de secours si elle reste basse pendant 24 heures. Ce sont des aliments de dignité. Ils font qu’elle mange quelque chose même un jour difficile.
Tiens l’architecture d’ensemble. Le même rituel du coucher, le même doudou, le même rythme du matin, le même déroulé au passage de relais. Le changement d’appétit est un symptôme du travail d’intégration ; les appuis du travail d’intégration sont ce qui le résout.
Surveille ton propre état. Un parent qui reçoit, qui regarde le repas rester intact, avec une anxiété grandissante, diffuse cette anxiété jusque dans la chaise haute. Les tout-petits lisent vite l’état du système nerveux du parent. Le parent qui peut rester calme devant un repas mangé à 25 % produit un enfant qui a plus de chances de manger normalement la fois suivante.
Ce qui nuit
Quelques gestes tentants et contre-productifs :
La pousser à manger (ou ses cousins plus discrets : la cuillère-avion, le marchandage encore une bouchée). Aucun ne fonctionne, et tous encodent le message que les signaux de son corps sont faux.
Écrire à son co-parent en direct au sujet du repas. Elle ne mange encore rien, je fais quoi. Ça aide rarement. Le co-parent n’est pas un conseiller en alimentation à distance. Le message fait monter la température sur la situation et ajoute l’anxiété d’un second adulte dans la pièce.
Comparer ce qu’elle a mangé à ce qu’elle mange dans le foyer principal. À voix haute, devant elle, ou partout où elle peut entendre. La comparaison lui apprend que ce qu’elle mange est une mesure à laquelle on l’évalue.
La grande récompense en spectacle pour avoir mangé. Si tu finis ton dîner, on va manger une glace. Même à 18 mois, ça lui apprend que manger est une performance.
Supprimer les aliments qu’elle a repoussés pour trouver ce qu’elle accepte. Ça paraît raisonnable, mais ça produit un régime qui se rétrécit. Le tout-petit qui a repoussé tous les aliments aujourd’hui en repoussera la plupart demain. Mieux vaut continuer à proposer la même assiette avec les mêmes aliments, et laisser le cycle de régulation de son corps remettre l’appétit en marche.
Quand consulter
La plupart des baisses d’appétit du week-end à 18 mois se résolvent à mesure que la capacité d’intégration du tout-petit se construit. Certaines méritent qu’on s’y arrête.
Une conversation avec le pédiatre se justifie si :
- Le changement d’appétit concerne les deux foyers, pas un seul
- Elle mange moins de 25 % de son apport habituel pendant plus de trois jours d’affilée
- Elle ne boit pas, ou n’a pas de couches mouillées à la fréquence normale
- Son poids baisse (le pédiatre peut le confirmer ; les parents se trompent souvent là-dessus)
- Elle vomit ou est nettement constipée
- Elle est éteinte ou absente, plutôt que simplement moins affamée
- Le schéma s’est aggravé plutôt qu’amélioré sur six à huit semaines
Le pédiatre peut écarter des causes médicales (reflux, constipation, sensibilité alimentaire, infection) et évaluer si un accompagnement de l’alimentation pourrait aider. La plupart du temps, la réponse est c’est de la régulation et ça va se résoudre ; parfois, il y a autre chose.
La conversation entre parents
Si le parent principal ne s’inquiète pas mais que le parent qui reçoit, si, la conversation peut aller dans plusieurs directions.
Une façon de cadrer utile. Voilà ce que j’observe le week-end. Le dimanche, elle est revenue à la normale chez toi. Je veux être sûr de ne pas passer à côté de quelque chose. On peut regarder ça ensemble ?
Pas utile. Elle ne mange pas chez moi parce que + théorie. La théorie tourne souvent au reproche, que l’autre côté de la conversation entend comme une critique.
Si le parent principal a vu une version plus discrète du même schéma (un repas un peu moins copieux le vendredi matin, un petit-déjeuner un peu moins enthousiaste le lundi après le week-end), c’est une donnée utile. Souvent, le schéma a la même forme des deux côtés, juste en plus marqué du côté qui reçoit.
Pour finir
La chaise haute du vendredi soir, avec les pâtes qu’elle pousse du bout d’un doigt, est l’une des scènes les plus décourageantes du début de la co-parentalité, pour le parent qui reçoit. Ça ressemble à un rejet personnel. Ça ressemble à un verdict sur le foyer, la cuisine, la façon d’élever l’enfant, sur toute l’organisation.
Ce n’est presque jamais rien de tout ça.
C’est un corps dont le système de régulation est encore en train de se doter de l’équipement pour intégrer deux foyers. L’alimentation est l’un des premiers systèmes à se mettre en veilleuse pendant le travail d’intégration, et l’un des premiers à revenir une fois le corps posé. D’ici ses trois ans et demi, la chaise haute du vendredi soir ressemblera à n’importe quelle autre chaise haute. D’ici ses quatre ans, ce week-end sera une chose dont ton co-parent et toi vous souviendrez de temps en temps.
Là, à 18 mois, le travail est patient. Baisse la pression. Propose les aliments familiers. Garde les repas courts. Tiens le reste de l’architecture. Fais confiance au fait que le corps va se recalibrer à mesure que l’équipement de régulation grandit.
Samedi matin, deux grains de raisin et une demi-tartine. Au déjeuner du samedi, une banane. Dimanche matin, des œufs et du yaourt. Au dîner du dimanche, chez son parent principal, un bol de pâtes entier. Le vendredi suivant, le cycle recommence, un peu moins intense que la semaine d’avant.
Le schéma se résout. Le corps apprend. La chaise haute devient ordinaire. C’est ça, l’arc le plus long.
Ceci est une aide d'entraide, pas un avis médical, psychologique ou juridique, et en aucun cas un substitut à un professionnel qualifié. Si toi ou ton enfant êtes peut-être en danger, contacte les services d'urgence de ta région.