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Module 04 · Adolescents, comportement et autonomie

L’ado qui élève ses frères et sœurs plus jeunes

By the dip team · Clinical consultant: Pauline Sam, MD ·

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L’ado qui élève ses frères et sœurs plus jeunes

L’ado qui élève ses frères et sœurs plus jeunes

Samedi matin chez toi. Ta fille de quinze ans est debout depuis une heure. Elle a préparé le petit-déjeuner de son petit frère de sept ans. Elle l’a aidé à retrouver sa tenue de foot. Elle lui a rappelé de se brosser les dents. Là, elle prépare son sac, parce qu’il a un match ce matin.

Tu es dans la cuisine, le café à la main, et tu la regardes faire. C’est beau, d’une certaine façon. Elle est compétente, douce, organisée. C’est aussi de travers, d’une façon que tu remarques depuis un moment. Elle fait ce genre de choses depuis qu’elle a onze ans environ.

À l’autre bout de la ville, chez ton co-parent, le même schéma. Elle réveille le petit de sept ans. Elle le prépare. Elle mène la matinée. Elle est devenue, quelque part en chemin, une sorte de parent pour son petit frère.

Cet article parle de l’ado qui a glissé dans un rôle parental auprès d’un frère ou d’une sœur plus jeune. C’est une forme particulière dans laquelle tombent les familles à deux foyers, souvent sans que personne ne l’ait décidé. L’aîné devient l’adulte stable. Le vrai parent, dans l’un des foyers ou les deux, devient le deuxième adulte, parfois le troisième.

Ça porte un nom : la parentification. C’est un phénomène réel et bien documenté. C’est aussi un phénomène qui, avec de l’attention, peut se défaire.

Ce qu’est vraiment la parentification

Un court cadrage.

La parentification, c’est quand un enfant ou un ado prend en charge des tâches parentales qui ne sont pas de son âge. Une partie est concrète : faire à manger, ranger, emmener les plus jeunes à l’école, gérer la maison. Une partie est émotionnelle : être le confident du parent, arbitrer les disputes, réconforter un parent en difficulté, porter les angoisses de la famille.

Un certain partage des tâches de la maison et des plus jeunes est normal. L’ado qui accompagne parfois à l’école, qui garde le plus petit une demi-heure, qui met la main à la pâte dans une semaine chargée. Ça, c’est une participation saine à la vie de famille.

La parentification, c’est le schéma devenu structurel. L’ado ne donne pas un coup de main. L’ado fait tourner la maison. Le parent dépend, d’une certaine manière, de l’ado pour que le foyer fonctionne.

Quelques signes :

L’ado fait les tâches de la maison et s’occupe des plus jeunes comme une attente par défaut, pas comme une contribution.

L’ado connaît mieux le rythme du plus jeune que ne le connaît l’un ou l’autre parent.

L’ado prend des décisions de niveau parental sur le plus jeune : l’heure du coucher, les repas, le temps d’écran, les sorties.

L’ado réaménage son propre emploi du temps pour s’occuper du plus jeune.

L’ado est devenu la personne à qui le parent parle de ses soucis d’adulte, d’argent, de ses problèmes de couple, de sa fatigue.

L’ado se sent responsable de l’humeur du parent, de son bien-être, de sa capacité à tenir.

L’ado a, à un certain niveau, renoncé à des activités, des amitiés ou des centres d’intérêt à cause de ce qu’on attend de lui à la maison.

L’ado s’inquiète pour la famille quand il n’est pas à la maison.

Si plusieurs de ces signes sont présents, la famille a glissé dans la parentification.

Pourquoi ça arrive dans les familles à deux foyers

Quelques raisons.

Le parent est réellement débordé. Un parent, qui assume seul le fait de faire tourner un foyer la moitié du temps, peut se retrouver submergé. L’ado le voit et prend le relais. Au fil des semaines, ce relais devient la norme.

Le plus jeune a besoin de plus de soutien que le parent ne peut donner seul. Les jeunes enfants, dans le passage d’un foyer à l’autre, ont besoin de beaucoup. L’ado comble les manques.

Le parent est devenu émotionnellement dépendant de l’ado. La famille a traversé des années dures. Le parent s’est confié. L’ado a écouté. Le schéma s’est stabilisé en une dynamique proche de l’amitié entre adultes.

L’ado est naturellement compétent. Certains ados sont organisés, doux, capables. La famille se décharge sur eux sans s’en rendre compte, parce que ça marche.

Les deux foyers le font, avec des détails différents. Dans un foyer, l’ado mène la matinée. Dans l’autre, l’ado s’occupe du plus jeune tout l’après-midi. La charge totale, sur les deux foyers, est importante.

Ton co-parent ne sait pas tout ce qui se passe dans l’autre foyer. Chaque parent voit l’ado en faire une partie et se dit que c’est gérable. C’est le cumul sur les deux foyers qui fait la parentification.

Les parents ne sont pas de mauvaises personnes. Souvent, ils font de leur mieux dans des circonstances difficiles. Le schéma est progressif, pas voulu. C’est ce qui le rend plus facile à manquer, et plus facile à défaire une fois qu’on l’a vu.

Pourquoi ça compte

Une note courte.

Certains ados, avec le recul, disent que leurs responsabilités précoces les ont rendus solides et capables. Il y a du vrai là-dedans.

Il y a aussi une autre vérité. Les ados qui ont été parentifiés ont souvent, à l’âge adulte, des difficultés bien précises. Ils ont du mal à demander de l’aide. Ils en font trop dans leurs relations. Ils ont du mal à identifier leurs propres besoins. Ils se sentent coupables quand ils ne sont pas en train de prendre soin de quelqu’un. Ils peuvent exercer des métiers du soin d’une façon qui les épuise. Ils ont parfois du mal à profiter de leur propre vie, parce que leur attention est toujours tournée vers les autres.

Le travail pour défaire la parentification à l’adolescence, c’est en partie le travail de rendre à l’ado sa propre adolescence. Le temps. L’espace. La liberté de ne pas s’inquiéter. La possibilité d’être l’enfant de la famille, et non le parent en second.

Ce qu’il faut faire une fois que tu l’as vu

Quelques repères.

Parle à ton co-parent. Comparez ce que chacun observe. C’est souvent le moment de la prise de conscience. Tu la vois faire tourner les choses chez toi ; ton co-parent voit la même chose chez lui. L’image combinée est plus grande que ce que chacun pensait.

Ne fais pas de grande annonce à l’ado. On va arrêter de compter sur toi. L’ado pourrait avoir l’impression d’avoir mal fait, ou que son aide est rejetée. Le dénouement passe par des changements dans la structure de la famille, pas par une conversation unique.

Reprends le travail parental, de façon concrète. Commence à t’occuper des choses que tu laissais glisser jusqu’à elle. La routine du matin. Les devoirs du plus jeune. Aller le chercher à l’école. Le coucher. Même si tu le fais moins bien qu’elle, fais-le. Le travail, c’est de te remettre, toi le parent, à la place du parent.

Ne fais pas de l’ado le témoin de ta culpabilité. J’aurais dû faire tout ça. Je suis tellement désolé de t’avoir mise dans cette position. L’ado n’a pas besoin de ta culpabilité. Il a besoin de tes actes. Ta culpabilité, traite-la ailleurs.

Réintroduis du temps et de l’espace. Rends-lui son samedi matin. Propose-lui de sortir avec ses amis. Ne lui demande pas de garder le plus jeune. Veille à protéger ce qui compte pour elle : le sport, les études, les amitiés.

Cesse de te confier à elle sur les choses d’adultes. Le chagrin lié à la famille. Les soucis d’argent. Les reproches à ton co-parent. Apporte tout ça à ton ou ta psy, à tes amis, à ton groupe de soutien. Pas à ton ado.

Réduis son exposition à l’angoisse parentale. Si tu es stressé par l’argent, l’organisation, ton co-parent, gère ça hors de sa portée. Elle n’a pas à porter la météo émotionnelle du foyer.

Dis-lui, de temps en temps, que son boulot, c’est d’être une ado. Pas sur un ton lourd. Ton boulot, c’est l’école, tes amis, ta vie à toi. La maison, c’est mon boulot à moi.

Reconstruis la relation du plus jeune avec toi. Le plus jeune a pris l’habitude que l’ado fasse tourner les choses. Une partie du travail, c’est de rebâtir chez lui l’idée que le parent est le parent. Passe plus de temps directement avec le plus jeune. Laisse l’ado prendre du recul.

Coordonne la réduction sur les deux foyers. Ça ne marche que si les deux foyers s’y mettent. L’ado parentifié dans un foyer mais pas dans l’autre n’a pas vu sa charge réduite, seulement déplacée. Les deux parents doivent réduire la charge ensemble.

Sois patient. Le dénouement prend des mois, pas des semaines. Les vieux schémas ne changent pas en une semaine. L’ado va, pendant un temps, continuer à reprendre le rôle parental, parce que c’est devenu un réflexe. Redirige doucement, à chaque fois.

Ce qu’il ne faut pas faire

Quelques écueils à éviter.

Ne retire pas d’un coup toutes les responsabilités de l’ado. L’ado peut le vivre comme un rejet. Pourquoi je ne fais plus ça ? Je le faisais mal ? La redistribution doit être progressive, et expliquée quand c’est utile.

Ne reproche pas la situation à ton co-parent. Tu l’as laissée tout gérer chez toi. C’est pour ça qu’elle est comme ça. La parentification se met en place, le plus souvent, avec la complicité tacite des deux foyers. La conversation des reproches n’est pas la conversation du dénouement.

Ne reproche pas à l’ado d’en avoir trop pris. Tu es trop investie auprès de ton frère. Tu dois lever le pied. Elle n’a pas choisi. Elle a comblé un manque. Ne lui donne pas le sentiment d’avoir eu tort.

N’arrête pas d’un coup ce qu’il prend plaisir à faire. Certains ados aiment vraiment les moments avec leurs cadets. S’occuper d’eux de temps en temps, jouer avec eux, les aider aux devoirs à l’occasion. Ça peut rester. Ce qu’on réduit, c’est la charge structurelle, pas la relation.

Ne te sers pas de la prise de conscience pour ajouter une couche de culpabilité sur elle. Je n’arrive pas à croire que je t’ai fait porter tout ça. Tu as dû grandir si vite. Je t’ai laissée tomber. Quoi que tu ressentes, l’ado n’a pas à porter ton cheminement.

Ne fais pas sentir au plus jeune qu’il a été un poids pour l’ado. Ta sœur en a trop fait pour toi. Tu dois être plus autonome. Le plus jeune n’a pas demandé ça non plus. Ajuste la dynamique sans accuser personne.

Quand l’ado résiste au changement

Parfois l’ado, ayant pris le rôle parental, ne veut pas en sortir. Il a peut-être construit son sentiment d’exister autour du fait d’être indispensable. Le temps vide peut le mettre mal à l’aise. Il peut avoir l’impression de laisser tomber la famille.

Quelques repères qui aident.

Reconnais ce qu’il a fait. Tu en as fait tellement, depuis si longtemps. On va faire autrement maintenant, et ça ne veut pas dire que ce que tu as fait n’a pas compté.

Sois patient avec la transition. Il va, pendant un temps, continuer à intervenir. À chaque fois, redirige doucement. Je m’en occupe. Va faire ton truc.

Aide-le à trouver quoi faire de ce temps. Certains ados, après des années à faire tourner la famille, ne savent pas à quoi ressemble leur propre vie. Aide-le à la redécouvrir. Qu’est-ce qu’il aimait avant ? Qu’est-ce qu’il aurait envie d’essayer ?

Guette les remous émotionnels. Certains ados, quand la charge parentale se lève, deviennent tristes. Ils peuvent faire le deuil du rôle. Se sentir sans amarres. Certains peuvent même se sentir en colère. C’est normal. Ça fait partie du processus. Laisse du temps.

Va chercher un soutien professionnel si besoin. Un ou une psy qui travaille avec les ados peut l’aider à digérer le changement. Un ou une thérapeute familial peut aider la famille à reconstruire les rôles.

Quand la parentification est grave

Parfois le schéma est profondément installé. L’ado fait réellement tourner le foyer. Le parent est réellement incapable de reprendre le rôle parental. C’est une situation sérieuse.

Quelques marqueurs :

Le parent a un trouble de santé mentale, une addiction ou un problème de santé physique important qui l’empêche d’assurer son rôle de parent.

L’ado élève les plus jeunes depuis des années, y compris d’une façon qui touche à leur sécurité.

L’ado est épuisé, replié, déprimé, ou montre des signes d’épuisement.

L’ado a manqué beaucoup de cours, renoncé à des activités ou perdu des amitiés à cause de la charge parentale.

L’ado, quand on lui pose la question, sent qu’il ne peut pas lever le pied, parce que personne d’autre ne fera le travail.

Dans ces situations, la famille a besoin d’un soutien d’adultes. Un ou une thérapeute familial spécialisé. Un travailleur social, si c’est pertinent. Parles-en à ton médecin traitant. Parles-en à l’établissement scolaire. D’autres adultes de la famille ou de l’entourage qui peuvent prendre le relais. Le module 17 de cette bibliothèque en dit davantage.

L’ado en parentification grave fait un travail d’adulte depuis trop longtemps. Le défaire passe par la famille, mais demande aussi plus que ce que la famille seule peut d’ordinaire fournir.

La dimension co-parentale en particulier

Quelques repères.

Les deux foyers doivent défaire les choses ensemble. Si un seul parent réduit la charge, elle se reporte sur l’autre foyer, et l’ado reste parentifié à l’échelle du système familial.

Sois honnête avec ton co-parent sur ce que chacun a observé. Ça peut être inconfortable. Ton co-parent n’avait peut-être pas réalisé tout ce qui se passait chez lui. Toi non plus, chez toi. La conversation honnête est le début du dénouement.

Coordonnez les changements. Qui s’occupe de quoi dans chaque foyer. Comment chacun reprend le travail parental. Ce que vous faites pour le plus jeune.

Ne te sers pas de ça comme d’une arme contre l’autre. La tentation de dire tu vois, tu l’as laissée tout gérer, tu n’es pas un vrai parent est forte. Non. Le dénouement demande de la coopération.

Si l’un des parents ne peut pas ou ne veut pas prendre le relais. Parfois, l’un des parents est celui qui peut réduire la charge, et l’autre ne peut pas. Ça arrive. Le travail, pour celui qui le peut, c’est de faire pleinement sa part et de chercher un soutien professionnel pour ce qui demande davantage.

Le long parcours

L’ado qui a été parentifié s’en sort, en général. Avec la prise de conscience de la famille, le travail pour défaire le schéma, et du temps, il retrouve une grande part de sa propre adolescence. Il apprend, peu à peu, qu’il a le droit qu’on prenne soin de lui, et pas seulement de prendre soin. Il a sa propre vie. Il a ses propres besoins.

Une partie de ce qu’il a tiré de ce rôle reste. La compétence. La douceur. La capacité à gérer le complexe. Ce sont de vraies forces.

Une partie de ce qu’il a tiré de ce rôle a besoin de soin. Le « trop en faire ». La culpabilité. La difficulté à demander de l’aide. Ça peut prendre des années, et bénéficier d’un soutien professionnel à l’âge adulte.

Ton co-parent et toi, en reconnaissant ce schéma, faites l’une des choses les plus importantes que vous puissiez faire pendant ces années. Vous rendez à votre ado son adolescence. Vous reprenez votre rôle de parents. Vous laissez le plus jeune avoir, comme dynamique, ses vrais parents, et non son aîné en parent.

Ce ne sera pas net. Ça prendra du temps. Il y aura des erreurs. Ça vaut, malgré tout, la peine d’être fait.

Pour finir

Six mois après la conversation. Samedi matin chez toi. Le petit de sept ans descend pour le petit-déjeuner. C’est toi qui le prépares. Il mange. Il ira au foot. C’est toi qui l’emmèneras.

Ta fille dort encore. Elle a fait la grasse matinée. Elle a passé une soirée tard avec ses amis.

Elle descend à dix heures. Elle prend un thé. Elle ne demande pas comment s’est passée la matinée. Elle ne vérifie pas que le petit a sa tenue. Elle te fait confiance pour avoir géré. Elle planifie sa journée à elle.

Tu ne fais aucun commentaire. Tu la laisses être. Elle fait le travail d’avoir quinze ans, enfin. Le petit fait le travail d’avoir sept ans, pris en charge par son vrai parent.

Tu écris à ton co-parent : Elle est chez moi jusqu’à demain. C’est moi qui gère le foot. Elle a été une ado toute la matinée. Pourvu que ça dure. Ton co-parent : Pareil ici, en gros. Je l’ai emmené au parc hier tout seul, elle est restée dans sa chambre.

C’est ça, le nouveau schéma. Lentement. Imparfaitement. On rend l’ado à elle-même. On reconstruit la famille avec les parents à la place des parents. Le plus jeune est élevé par ses parents. L’ado est une ado.

Tu te planteras parfois. Le vieux schéma reviendra les jours durs. Ce n’est pas grave. Maintenant, tu le vois. Tu peux continuer à ajuster. Continue.

Ceci est une aide d'entraide, pas un avis médical, psychologique ou juridique, et en aucun cas un substitut à un professionnel qualifié. Si toi ou ton enfant êtes peut-être en danger, contacte les services d'urgence de ta région.