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Module 05 · Parler aux enfants

Ce dont ton enfant se souviendra

By the dip team · Clinical consultant: Pauline Sam, MD ·

Tous les âges12 min de lecture
Ce dont ton enfant se souviendra

Ce dont ton enfant se souviendra

Module 05 · Parler à ton enfant · Article 14 · v3 · tous les âges


Dans vingt-cinq ans, ton enfant sera assis quelque part, avec quelqu’un, en train de parler de son enfance. Il parlera de l’époque où vous vous êtes séparés. La façon dont il la racontera sera en partie exacte, et en partie autre chose. La texture de ce dont il se souviendra ne collera pas, exactement, à la texture de ce qui s’est passé.

Cet article parle de ça. C’est la clôture de ce module, et c’est la pièce qui regarde loin devant. Elle pose une question : qu’est-ce que ton enfant emportera vraiment de cette année, et qu’est-ce que ça change à ce que tu fais maintenant ?

Ce que fait la mémoire

La plupart des parents, en pleine séparation, se concentrent sur les conversations. Les mots. Les explications. Ce qu’on dit à l’enfant et ce qu’on ne lui dit pas. Ce module a passé treize articles sur exactement ça.

Mais ce que fait la mémoire n’est pas ce à quoi les parents s’attendent.

Les enfants ne se souviennent pas des conversations comme toi tu t’en souviens. Ils se souviennent de fragments. Un certain après-midi. L’odeur de la cuisine le soir où tu leur as dit. La sensation du canapé pendant qu’ils pleuraient. Une phrase que tu as dite, que tu ne te rappelles même pas avoir dite, et qui s’est logée quelque part. Une phrase que tu avais soigneusement préparée, et dont ils n’ont aucun souvenir.

Ce dont ils se souviennent le mieux, c’est la texture. La façon dont l’année a été ressentie. Si le foyer était tendu ou calme. Si leur parent était stable ou effrayant à côtoyer. S’ils avaient le droit de continuer à aimer l’autre parent. Si on leur a demandé d’être un petit adulte, ou si on les a laissés être un enfant.

Les mots que tu dis comptent. La texture qu’ils accumulent autour des mots compte davantage.

L’histoire à vingt-cinq ans

La version de l’histoire que ton enfant racontera à vingt-cinq ans, à son ou sa partenaire, à son psy, à lui-même, aura certaines formes.

Elle aura sans doute une ou deux scènes, dont il se souvient vivement. Une dispute précise. Un coucher précis. Un passage de relais précis. Un trajet en voiture. Un petit-déjeuner. Les scènes ne seront pas celles que tu aurais prédites. La grande conversation que tu avais préparée avec soin n’y figurera peut-être pas. Un moment anodin dont tu n’as aucun souvenir en sera peut-être la pièce maîtresse.

Elle aura une perception du caractère de chaque parent durant cette année. Pas une liste de faits. Une perception. Maman a tenu le coup. Papa s’est effondré un moment, puis il a repris pied. Maman a été en colère longtemps. Papa était triste d’une façon que je sentais même quand il faisait semblant que tout allait. Ces perceptions seront approximatives. Elles seront, pour l’essentiel, exactes.

Elle aura une histoire sur ce qui leur est arrivé, à eux, l’enfant, pendant cette année. J’étais perdu. J’étais en colère. J’ai essayé d’être sage. J’avais mal au ventre. Je me suis mis à me ronger les ongles. Je me suis mis à bien travailler à l’école, comme une façon de tenir. Je suis devenu très silencieux.

Elle aura, quelque part en elle, une histoire sur le fait d’avoir été aimé, ou non. C’est la couche qui compte le plus. À travers tous les fragments, toutes les scènes, toutes les impressions, la question que cet adulte de vingt-cinq ans cherchera à démêler, c’est : est-ce que j’ai été aimé à travers tout ça ?

La réponse qu’il se donnera à cette question, c’est la chose la plus importante que tu produis cette année.

Ce qui façonne la réponse

La réponse à est-ce que j’ai été aimé à travers tout ça ne se construit pas sur des discours. Elle se construit sur de petites preuves quotidiennes. Quelques éléments qui reviennent, dans les recherches sur ce que les adultes retiennent de la séparation de leurs parents, encore et encore.

Est-ce que le parent était régulé. Les enfants se souviennent si leur parent allait, le plus souvent, bien. Pas parfaitement. Pas toujours de bonne humeur. Mais sans déborder. Sans pleurer sur eux. Sans se mettre en rage contre eux ou contre le co-parent devant eux. Un parent qui, même dans la pire année, a su contenir son propre état suffisamment pour que l’enfant puisse se concentrer sur le fait d’être un enfant. Les enfants qui ont vécu ça s’en souviennent comme d’un sentiment de sécurité. Ils n’en ont peut-être pas les mots, mais ils en portent la sensation.

Est-ce qu’on a donné à l’enfant la permission d’aimer ses deux parents. C’est la variable qui revient le plus dans les recherches à long terme sur l’adaptation des adultes. Les enfants à qui leurs deux parents ont donné la permission de continuer à aimer l’autre parent s’en sortent bien mieux à l’âge adulte. Ils ont moins de choses à intégrer plus tard. La permission peut être explicite. Elle est surtout implicite. Elle se voit sur le visage du parent quand l’autre parent est évoqué. Dans le fait que le parent pose, ou non, des questions qui mettent l’autre foyer en concurrence. Dans le fait qu’il oblige, ou non, l’enfant à gérer sa réaction à lui.

Est-ce que l’enfant a pu continuer à être un enfant. Les enfants se souviennent si on leur a demandé, l’année de la séparation, d’être plus grands qu’ils ne l’étaient. De prendre soin du parent. D’être le frère ou la sœur responsable. D’être le messager entre deux adultes. L’enfant parentifié s’en souvient clairement plus tard, souvent avec tristesse. L’enfant à qui on a laissé l’âge qu’il avait s’en souvient avec soulagement.

Est-ce que le parent était présent. Pas parfaitement. Pas toujours. Mais, sur les choses qui comptaient, est-ce que le parent était là. Les récupérations. Le coucher. Le spectacle de l’école. La rentrée. La maladie. Le grand jour. Les enfants portent un calcul, pour toute leur vie, sur le fait que leur parent ait été présent, ou non, dans les moments qui comptaient. Ce calcul se forme l’année de la séparation plus nettement que n’importe quelle autre année.

Est-ce que le parent s’est excusé quand il s’est trompé. Les enfants se souviennent, avec un poids démesuré, des moments où leur parent a nommé une erreur. Je n’aurais pas dû dire ça hier. Je suis désolé. J’étais fatigué et contrarié, et je l’ai passé sur toi. Ce n’était pas juste envers toi. Ces petits moments de réparation façonnent la perception qu’a l’adulte de son parent davantage que n’importe quelle bonne réponse isolée.

Les fausses perceptions que l’enfant va se former

Ton enfant va aussi se former, durant cette année, quelques fausses perceptions, dont il portera certaines jusqu’à l’âge adulte. Quelques-unes sont prévisibles.

Il peut croire que c’était, d’une certaine façon, de sa faute. (Voir l’article 03.) L’enfant de 6 ans, avec sa pensée magique, devient l’adulte qui croit en sourdine, tout au fond, que s’il avait été meilleur, plus aimable, moins difficile, moins anxieux, le couple aurait peut-être tenu. Cette croyance peut vivre sous le seuil de la pensée consciente. Elle peut façonner les relations futures de façons que l’adulte ne relie pas à son origine. Le message clair, répété, spontané, que ce n’était pas à cause de toi, point, c’est la meilleure inoculation contre ça. Il faut le dire de nombreuses fois, de nombreuses façons, au fil des années.

Il peut croire qu’il doit prendre soin de toi. L’enfant parentifié devient l’adulte qui n’arrive pas à se reposer, qui se sent responsable de l’état émotionnel de tout le monde, qui épouse quelqu’un de fragile et s’épuise à le gérer. Le message clair, répété, que prendre soin de moi, ce n’est pas ton travail. C’est un travail de grand. Toi, tu as le droit d’être un enfant, c’est ça, l’inoculation. Là encore, de nombreuses fois.

Il peut croire qu’un parent était le méchant, et l’autre la victime. Même quand tu essaies d’être équilibré, l’enfant se forge souvent cette vue, parce que les cerveaux jeunes simplifient. L’adulte qui porte cette histoire finit souvent, bien plus tard, par la trouver plus compliquée qu’il ne le croyait. Plus l’histoire que tu lui as racontée est simple, plus ce réexamen tardif est difficile. Plus tu sais incarner un entre-deux honnête, même quand c’est plus dur à transmettre, plus l’intégration finale sera facile.

Il peut croire que l’amour est fragile. Que deux personnes qui se sont aimées peuvent cesser de s’aimer, et que ça pourrait lui arriver à lui. C’est, de fait, vrai. Le travail n’est pas de le nier. Le travail, c’est d’incarner l’idée que l’amour peut prendre de nombreuses formes au fil d’une vie, qu’une fin n’est pas toujours un échec, que deux personnes qui n’ont pas pu rester ensemble peuvent quand même aimer pleinement un enfant et continuer à être là pour lui.

Ce que tu peux encore faire, des années plus tard

L’une des choses les plus utiles, dans la façon dont la mémoire fonctionne vraiment, c’est qu’elle n’est pas figée. L’histoire que ton enfant se raconte à quinze ans, à vingt-cinq ans, à quarante ans, se révise tout au long de sa vie. Chaque conversation que tu auras avec lui sur cette année est une occasion de la remodeler, un peu.

Quand il a neuf, dix, onze ans. Il posera des questions sur la séparation. Tu y répondras. (Voir les articles 02, 06, 13.) Chaque réponse est une couche dans l’histoire qu’il construit. Réussis-les, et l’histoire grandit en stabilité. Bâcle-les ou rends-les défensives, et l’histoire porte une tension.

Quand il a quatorze, quinze, seize ans. Les années d’adolescence sont le moment où l’histoire d’origine est réexaminée. L’ado, souvent, reviendra sur la séparation avec une dureté d’adolescent. Il te jugera. Il jugera ton co-parent. Il dira des choses qui blessent. La bonne réponse n’est pas la défensive. C’est de tenir cette dureté avec patience, et de continuer à être stable. Des années plus tard, la dureté s’adoucit, et la version adulte de l’histoire tend à être plus généreuse que celle de l’adolescent.

Quand il a une vingtaine d’années. Un autre genre de conversation devient possible. Le jeune adulte, désormais capable de tenir de la complexité, posera peut-être les questions qu’il ne pouvait pas poser à douze ans. Tu as déjà envisagé de rester pour moi ? Qu’est-ce que tu ressentais vraiment pour Papa, ces dernières années ? Est-ce qu’il y a quelque chose que tu aurais aimé faire autrement ? Ce sont les conversations qui, menées honnêtement, réparent le plus, parmi toutes celles que tu auras avec cet enfant.

Quand il a trente, quarante ans. Souvent, l’enfant devient lui-même parent. Il revient sur votre séparation avec un regard neuf. Je vois maintenant ce que ça a dû être pour toi. Ou, parfois : Je vois maintenant ce que ça m’a coûté. Ce sont, l’une comme l’autre, des ouvertures. La réponse honnête et régulée que tu donnes, même des décennies plus tard, peut façonner l’intégration à laquelle il parvient.

Les conversations que tu pourras avoir, bien plus tard

Dans des années, quand ton enfant sera plus grand, tu pourras lui demander des choses que tu ne peux pas lui demander maintenant. De quoi tu te souviens de cette année-là ? Est-ce qu’il y a des choses que j’ai faites et que je devrais savoir ? Est-ce qu’il y a quelque chose dont je devrais m’excuser et que je n’ai pas vu sur le moment ? Ce ne sont pas des conversations pour maintenant. Ce sont des conversations qui, tenues plus tard, avec soin, peuvent compter parmi les échanges les plus réparateurs d’une vie de parent. Elles comptent aussi parmi les cadeaux les plus généreux qu’un enfant devenu grand puisse recevoir d’un parent.

La disposition à demander compte plus que la disposition à répondre. Certains parents ne demandent jamais. Ils vivent avec l’idée qu’ils ont fait de leur mieux et que l’enfant devrait s’en contenter. Les parents qui, des décennies plus tard, sont prêts à demander à leur enfant devenu grand qu’est-ce que ça a été, pour toi ? et à rester avec la réponse, même quand elle contient un peu de douleur, ce sont les parents qui referment la boucle de ce qui s’est ouvert l’année de la séparation. La plupart des enfants devenus grands attendent, parfois pendant des décennies, qu’on leur pose cette question.

Ce que tu ne peux pas réparer, et ce que tu n’as pas besoin de réparer

Tu ne réussiras pas cette année. Personne n’y arrive. Il y aura des moments où tu auras élevé la voix. Des moments où tu auras dit, sur ton co-parent, quelque chose que tu n’aurais pas dû dire. Des moments où tu auras demandé à l’enfant plus que ce qu’on aurait dû lui demander. Des moments où tu auras manqué quelque chose dont il avait besoin.

C’est réel. Ce n’est pas toute l’histoire. La mémoire d’ensemble que l’enfant garde de l’année se construit à partir de la texture, pas d’un moment isolé. Une année surtout stable, avec quelques moments durs et quelques excuses honnêtes, se dépose comme une année où il a été aimé à travers quelque chose de difficile. Une année surtout débordée, avec quelques moments calmes, se dépose comme une année où il n’a pas été tenu.

Le travail, alors, n’est pas d’éliminer les moments durs. C’est de faire en sorte que les moments stables soient plus nombreux qu’eux, et de réparer les moments durs quand tu le peux. L’essentiel de ce qui rend une année de séparation traversable pour un enfant, ce n’est pas l’absence d’erreurs. C’est le retour constant à la stabilité après chaque erreur.

Ce qu’a été ce module

Treize articles, sur quoi dire et comment le dire, quand écouter, quand se retenir, quand demander, quand attendre. Les articles sont utiles. Les principes sont réels. Mais ils tiennent, au fond, à l’intérieur de quelque chose de plus simple.

Parler à son enfant, l’année de la séparation et les années qui suivent, n’est pas une compétence. C’est une posture. La posture, c’est : je suis là, je vais bien, je t’aime, je ne te demande pas de prendre soin de moi, je ne te fais pas choisir, je te dis la vérité que je peux te dire à ton âge, et je continuerai d’être là quoi que tu m’apportes, maintenant et plus tard.

Un parent qui tient cette posture, même imparfaitement, au fil des années, donne à son enfant un socle. Le socle se construit à partir de la texture, plus que des mots. L’enfant ne se souviendra pas de chaque conversation. Il se souviendra de la texture de l’année. La texture, c’est ton travail.

Pour finir

Dans vingt-cinq ans, quelque part, ton enfant racontera à quelqu’un l’histoire du moment où ses parents se sont séparés. L’histoire aura une forme. La forme portera, en elle, la texture de ce que cette année a été pour lui.

Ce n’est pas toi qui écris l’histoire. C’est lui. Ce que tu peux faire, toi, c’est fournir la matière première à partir de laquelle il la construira. La stabilité. L’honnêteté. La permission. La présence. La réparation, quand tu échoues. La disposition à continuer d’être là.

C’est l’essentiel du travail. Il court à travers chaque article de ce module. Il court à travers le reste de son enfance. Il court à travers les conversations que tu auras avec lui, lentement, par petites touches, pour le reste de ta vie.

Dans vingt-cinq ans, ton enfant est quelque part, en train de raconter à quelqu’un ce que ça a été. Tu ne sais pas ce qu’il dira. Tu sais ce que tu es en train de lui donner, dans les petits choix de cette année, pour qu’il le dise à partir de là.

C’est suffisant. Ça l’a toujours été. Continue.

Ceci est une aide d'entraide, pas un avis médical, psychologique ou juridique, et en aucun cas un substitut à un professionnel qualifié. Si toi ou ton enfant êtes peut-être en danger, contacte les services d'urgence de ta région.