Le jeu vidéo entre deux foyers
By the dip team · Clinical consultant: Pauline Sam, MD ·

Le jeu vidéo entre deux foyers
Samedi matin. Ton enfant de neuf ans est debout depuis six heures.
Le temps que tu descendes, il est sur le jeu depuis presque deux heures. Il parle. À des copains. En ligne. Il lève brièvement les yeux quand tu entres, puis les remet sur l’écran.
Tu demandes s’il a pris son petit déjeuner. Il dit pas encore. Tu demandes s’il en veut un maintenant. Il dit dans une minute. Le jeu est un truc en multijoueur, qu’on ne peut pas mettre en pause facilement. Ses copains sont en plein milieu de quelque chose. Il ne peut pas juste s’en aller.
Tu prépares le petit déjeuner. Il le mange devant l’écran, à moitié attentif à ce qu’il avale, à moitié attentif aux copains dans son casque. Tu décides de ne pas faire de ça la dispute du matin.
Cet article parle du jeu vidéo entre deux foyers. Plus précisément, du genre de jeu vidéo qui compte pour ton enfant d’âge scolaire comme espace social et d’identité, pas seulement comme une façon de passer le temps.
Il ne s’agit pas de savoir si les jeux vidéo sont bons ou mauvais. La recherche est partagée et débattue. Il s’agit de la forme particulière que prend le jeu vidéo quand l’enfant circule entre deux foyers, avec deux parents qui ressentent sans doute les choses différemment, avec des copains qui jouent les soirs d’école et les week-ends, et avec un jeu qui a ses propres rythmes, peu importe le foyer où ton enfant se trouve ce soir.
Pourquoi les jeux vidéo ne sont pas comme les écrans en général
La plupart du temps d’écran, c’est de la consommation. L’enfant regarde quelque chose. Il l’éteint quand on le lui demande. Il n’y a pas d’enjeu.
Un jeu vidéo en multijoueur, c’est différent. Des copains sont impliqués. Des réputations sont en jeu. Une équipe est en plein combat. Une guilde est en pleine quête. Que l’enfant s’en aille en plein milieu a de vraies conséquences (son équipe perd, ses copains sont agacés, sa progression est perdue).
Ce n’est pas ton enfant qui te manipule. C’est la vraie texture sociale de la façon dont ces jeux fonctionnent. Lâcher Fortnite, Minecraft ou Roblox d’un coup, ce n’est pas la même chose que lâcher une vidéo YouTube.
Ce que ça implique pour une parentalité sur deux foyers. Le jeu vidéo a un rythme fixé par le groupe de copains de l’enfant, pas par le foyer où il se trouve. Si ses copains sont en ligne de 18 h à 20 h le vendredi, l’enfant veut être en ligne de 18 h à 20 h le vendredi, peu importe le foyer où il est.
Si les deux foyers ont des règles différentes sur le jeu du vendredi soir, l’enfant a un problème que les règles ne peuvent pas résoudre. Il s’engage à jouer avec ses copains. Il va s’engager et, soit il sera en faute dans le foyer à la règle la plus stricte, soit il ne sera pas vraiment là pour ses copains et perdra de sa place dans le groupe.
Ce que ça veut dire pour les règles
Les règles de temps d’écran de l’article précédent valent toujours. Ton foyer, tes règles. Tu n’as pas besoin de l’accord de ton co-parent.
Mais le jeu vidéo a une couche en plus. Ton enfant a un engagement social dans le monde du jeu. La règle doit en tenir compte.
Trois schémas marchent.
Des fenêtres de jeu prévisibles. Une fenêtre régulière de deux heures chaque soir, ou chaque jour de week-end, où l’enfant peut jouer. Les copains savent quand l’enfant est disponible. Ils s’y adaptent. L’enfant a un accès constant et des limites constantes.
Des fenêtres de jeu alignées entre les deux foyers. C’est le geste le plus profond. Les deux foyers autorisent tous les deux le jeu le vendredi de 18 h à 20 h, même s’ils ont des vues différentes sur la bonne dose de jeu. L’enfant a une continuité d’accès social. Il ne navigue pas dans un agenda social en pointillé qui dépend du foyer où il se trouve.
Ça demande une conversation avec ton co-parent. Pas sur la philosophie éducative. Sur la logistique. Il joue avec ces copains tous les vendredis. On peut faire en sorte, tous les deux, que la fenêtre du vendredi fonctionne, même si nos règles de semaine sont différentes ?
Couper quand le jeu déborde sur le reste. Le sommeil. L’école. L’humeur. L’enfant qui joue jusqu’à 23 h et s’effondre à l’école n’est pas dans un rapport sain au jeu. Les deux foyers doivent couper à ce moment-là. Le plafond de la règle n’a pas à être le même ; c’est la coupure qui doit être coordonnée.
Le matériel
Certains jeux vidéo sont liés au matériel. La console est dans un foyer ; le jeu ne peut se jouer que dans ce foyer-là.
C’est très bien pour certains types de jeux, et pas pour d’autres. Un jeu solo (Mario, Zelda, Pokémon) que l’enfant prend et repose peut vivre dans un seul foyer. L’enfant y joue quand il est dans ce foyer ; il le repose quand il est dans l’autre ; il ne perd pas sa progression, parce que le jeu sauvegarde en local.
Un jeu en multijoueur, avec ses rythmes sociaux, c’est différent. Si la console est dans un foyer et que les copains de l’enfant sont en ligne ce soir alors qu’il est dans l’autre foyer, l’enfant ne peut pas jouer. Il perd le rythme social. Il sent la coupure.
Trois schémas de matériel.
Une console, un foyer. Le plus simple. L’enfant a une soirée jeu dans un foyer. Il a une soirée sans jeu dans l’autre. Ça marche si le foyer avec la console a, de toute façon, plus de temps avec l’enfant (par exemple, le foyer où il est la plupart des soirs de semaine).
Deux consoles, deux foyers. Plus cher. Plus simple à vivre. L’enfant peut jouer dans l’un comme dans l’autre. La progression sauvegardée dans le cloud, dans beaucoup de jeux, lui permet de reprendre là où il s’était arrêté d’une console à l’autre. Le coût, c’est la deuxième console ; le bénéfice, c’est la continuité.
Le jeu sur mobile uniquement. Beaucoup des jeux populaires (Roblox, Fortnite, Minecraft) tournent sur tablette et sur téléphone. L’appareil voyage avec l’enfant. Le foyer ne compte pas ; c’est l’appareil qui compte.
Si ton co-parent et toi cherchez comment gérer le matériel de jeu, la conversation est logistique. On a une console chez moi. L’enfant y joue les soirs du lundi au mercredi. Il ne joue pas du jeudi au dimanche soir, qui sont chez toi. Est-ce que ça lui va, ou est-ce qu’il nous faut un deuxième appareil ?
Les copains et les pseudos
Une question de co-parentalité, petite mais réelle. Les copains de jeu de l’enfant.
Beaucoup de ces copains sont des enfants que le tien connaît de l’école. Certains sont des enfants rencontrés en ligne. Les deux parents peuvent avoir des vues différentes sur ce qui est acceptable.
Si l’enfant joue avec des copains d’école, les deux parents connaissent sans doute ces copains. Moins de friction.
Si l’enfant joue avec des copains rencontrés uniquement en ligne (des enfants connus à travers le jeu lui-même), l’un des parents peut être mal à l’aise. L’autre n’y a peut-être pas pensé. La conversation peut être nécessaire.
Les principes pour les copains de jeu en ligne :
- Le copain est un enfant d’âge proche, idéalement vérifié par un canal ou un autre (un parent, un lien avec l’école).
- Le copain ne réclame pas d’informations personnelles.
- Le copain ne demande pas à l’enfant de partager des choses qu’il ne devrait pas.
- La conversation entre eux est appropriée.
Les deux parents doivent savoir avec qui l’enfant joue. Évite que l’un des parents fasse toute la surveillance pendant que l’autre ne connaît pas les pseudos des copains. La vigilance de base se partage.
Si ton co-parent a une vue différente sur les copains de jeu en ligne, la conversation est calme et précise. Pas tu la laisses jouer avec des inconnus. J’aimerais savoir avec qui elle joue. On pourrait tenir une liste partagée de ses copains de jeu ? Le cadrage est collaboratif.
Quand le jeu est ce qu’il ne veut pas quitter
Dimanche, 19 h. Le passage de relais est à 19 h 30. L’enfant est en plein jeu. Il pleure quand tu proposes de fermer l’ordinateur.
C’est réel. Le jeu, à ce moment-là, retient plus de son attention que la transition vers l’autre foyer.
Deux lectures de ce qui se passe.
Première lecture. L’enfant utilise le jeu pour éviter la transition. Fermer le jeu le rend triste parce que fermer le jeu, c’est accepter qu’il change de foyer dans trente minutes.
Deuxième lecture. L’enfant est vraiment en plein milieu de quelque chose avec ses copains, et le moment tombe mal.
Les deux peuvent être vraies. Le geste, c’est de prévenir plus tôt. Vingt minutes avant le relais. Puis dix minutes. Puis cinq. L’enfant a le temps de conclure avec ses copains. Il peut dire je dois y aller dans cinq minutes, les copains peuvent sauvegarder et continuer sans lui, la sortie est en douceur.
Si le moment du relais tombe régulièrement en plein jeu, c’est le moment qui pose problème. Décale-le, soit avant qu’il ne commence à jouer, soit après qu’il a fini. Certaines familles, pour cette raison, calent les passages de relais sur les soirs d’école plutôt que sur les pics de jeu du week-end.
Pour finir
Samedi matin. L’enfant de neuf ans est sur le jeu jusqu’à 9 h 30, qui est la fenêtre de jeu du week-end convenue chez toi. À 9 h 30, il ferme l’ordinateur sans trop râler, parce que la règle est stable et qu’il la connaît. Il prend son petit déjeuner. La journée commence.
Le foyer de ton co-parent a une fenêtre un peu différente. Peut-être que le vendredi soir y est le plus gros moment de jeu. L’enfant a du temps de jeu dans les deux foyers. Ses copains connaissent le rythme. Sa semaine d’école n’est pas perturbée.
Le jeu vidéo est, dans cet état, une part normale de l’enfance. Pas une crise. Pas un coin enfoncé entre ton co-parent et toi. Juste une chose que ton enfant fait, avec des copains, dans un temps borné par les deux foyers.
Le travail pour en arriver là est réel. Les conversations avec ton co-parent sur la fenêtre du vendredi. La décision sur le matériel, une ou deux consoles. La conversation, tôt, sur les copains de jeu. Le moment du relais, protégé.
Une fois le travail fait, le jeu devient invisible, à la manière dont les activités saines de l’enfance sont invisibles. L’enfant n’est qu’un enfant de neuf ans qui joue à un jeu le week-end. Le cadre, autour de lui, tient.
Ceci est une aide d'entraide, pas un avis médical, psychologique ou juridique, et en aucun cas un substitut à un professionnel qualifié. Si toi ou ton enfant êtes peut-être en danger, contacte les services d'urgence de ta région.