Quand la santé devient un terrain de tensions
By the dip team · Clinical consultant: Pauline Sam, MD ·

Quand la santé devient un terrain de tensions
Cela fait trois mois qu’est tombé le diagnostic. Ta fille a un TDAH (un trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité). Le spécialiste a recommandé de commencer un traitement médicamenteux. Tu étais d’accord. Ton co-parent, non.
La conversation, dans sa première version, a été rude. Dans sa deuxième version, la semaine dernière, elle l’a été plus encore. Toi, tu crois que le médicament va l’aider face aux difficultés qu’elle traverse à l’école. Ton co-parent, lui, croit qu’on prescrit ce médicament trop vite, que l’école pose le problème en des termes qui pathologisent trop, et qu’il faudrait d’abord essayer des stratégies et des aménagements de son environnement.
Les deux positions se défendent. Les deux positions sont tenues par des parents qui l’aiment. Le spécialiste attend la prochaine conversation. L’école demande ce qui est mis en place. Et ta fille, au milieu de tout ça, a bien senti qu’il se passe quelque chose.
Cet article s’adresse au niveau le plus profond du désaccord.
De quoi parle cet article
Le principe est le suivant. Quelques catégories de décisions médicales pour l’enfant se transforment en désaccord durable et lourd entre co-parents. Le médicament pour le TDAH, l’accompagnement de la santé mentale, certaines vaccinations particulières, les approches alimentaires à visée médicale, les médecines alternatives, les soins liés au genre. Ce ne sont pas des questions de logistique du quotidien. Ce sont des décisions chargées de valeurs, que deux parents qui aiment leur enfant peuvent sincèrement voir autrement. Quand la santé devient un terrain de tensions, le travail n’est plus de gérer une décision ; il est d’empêcher le désaccord de corroder la structure même de la co-parentalité. Bien mené, le désaccord se résout (ou se contient) sans abîmer la texture quotidienne de la vie de l’enfant. Mal mené, la tension se propage et l’enfant finit par vivre tout le domaine de la santé comme un terrain miné.
L’article aborde cinq choses. Ce qui caractérise ces désaccords. Les dégâts qu’ils peuvent faire. Les conditions d’un désaccord fécond. Les chemins possibles quand le désaccord fécond ne suffit pas. Et le travail de réparation quand les dégâts sont déjà là.
Ce qui caractérise ces désaccords
Quelques schémas reviennent avec constance.
Ils ne portent pas vraiment sur la décision elle-même. Le médicament pour le TDAH ne parle pas que du TDAH ; il parle de la façon dont chaque parent voit l’enfance normale, de la place des médicaments, de la confiance qu’on accorde aux soignants, de la confiance qu’on accorde à l’école, de ce qu’on pense du caractère et de l’effort. La décision précise, c’est la surface ; sous l’eau, l’iceberg, ce sont les valeurs, l’histoire, l’angoisse, l’espoir.
Ils empirent à force de se répéter. Chaque fois que la conversation revient, chacun a un peu plus répété sa position. Écouter devient plus difficile. La conversation devient plus efficace pour produire, plus vite, le même résultat (aucune issue). Au bout d’assez de répétitions, le sujet est empoisonné ; les deux parents l’évitent ; et le problème de fond, lui, continue.
Ils débordent. Le désaccord sur le médicament commence à teinter d’autres conversations. Évoquer l’école devient codé. Le nom du médecin devient codé. L’enfant elle-même devient codée, au sens où un parent a le sentiment qu’elle est freinée par les réticences de l’autre, pendant que l’autre a le sentiment qu’elle est médicalisée par le premier.
Ils impliquent l’enfant de façon indirecte. Même quand les parents ne se disputent pas devant elle, l’enfant sent quelque chose. Elle remarque qu’un parent parle de la situation avec plus d’angoisse, que l’autre se tait quand le sujet arrive. Elle remarque les petites différences entre ses deux foyers. Elle se met, parfois, à se servir du désaccord à son propre profit, ou à se sentir coupable d’en être la cause.
Ils deviennent une identité, pour l’un des parents ou les deux. Parfois, le parent qui résiste à l’intervention commence à s’identifier comme celui qui protège l’enfant du système. Parfois, le parent qui défend l’intervention commence à s’identifier comme celui qui comprend vraiment ce dont l’enfant a besoin. Ces identités rendent le désaccord plus difficile à résoudre ; admettre que l’autre pourrait avoir raison devient une menace pour soi.
Ce qui précède vaut pour la plupart des catégories citées plus haut. Le médicament pour le TDAH sert d’exemple tout au long de l’article parce que c’est le plus fréquent, mais les principes valent ailleurs.
Les dégâts que ces désaccords peuvent faire
Quand la santé devient un terrain de tensions, plusieurs choses tendent à se dégrader.
Les soins de l’enfant se morcellent. Un foyer donne le médicament ; l’autre ne le donne pas, ou le donne de façon irrégulière, ou fait semblant de le donner. Le tableau clinique devient impossible à lire parce que les données ne sont pas fiables.
La relation avec le soignant s’abîme. Le médecin ou le spécialiste devient le tiers pris dans la tension, au lieu d’être le conseiller médical. Ses recommandations passent au filtre de la tension. Parfois il se retire de la relation ; parfois il continue, mais avec une confiance entamée des deux côtés.
La structure plus large de la co-parentalité s’érode. Ce qui était un désaccord médical précis devient une incapacité plus générale à travailler ensemble. D’autres décisions, dans d’autres domaines, finissent par être abordées avec la même méfiance. La confiance sur laquelle repose tout le reste de la co-parentalité s’amincit.
L’enfant prend parti, parfois sans le vouloir. Les adolescents, en particulier, trouvent souvent une manière de naviguer entre les positions des parents, souvent en se rapprochant de l’une. Ce n’est sain ni pour l’enfant, ni pour sa relation à long terme avec l’autre parent.
Le rapport de l’enfant à son propre corps et à son esprit se complique. Quand les parents ne sont pas d’accord sur le fait que leur enfant ait besoin d’un médicament, l’enfant peut absorber le désaccord comme une question sur elle-même. Est-ce que je suis cassée ? Est-ce qu’on essaie de faire de moi quelqu’un que je ne suis pas ? Ces questions, si elles prennent racine, durent des années.
Les dégâts ne sont pas toujours immédiats. Parfois, une année passe avant que le coût cumulé soit visible. À ce moment-là, réparer est plus difficile que prévenir ne l’aurait été.
Les conditions d’un désaccord fécond
Un vrai désaccord n’a pas à être destructeur. Plusieurs conditions y aident.
Ralentir. La plupart de ces décisions n’ont pas à être prises cette semaine. Le médicament pour le TDAH peut commencer le mois prochain plutôt que la semaine prochaine. L’école continuera d’être patiente si les parents avancent de bonne foi. N’essaie pas de régler en une seule conversation ce qui en demande vraiment trois.
Un sujet à la fois. Ne mélange pas la décision sur le médicament avec la question plus large de l’école, celle de l’alimentation, celle des écrans. Ces sujets sont peut-être liés ; ce ne sont pas la même décision. Traite-les séparément, sinon résoudre l’un d’eux deviendra impossible.
Le but commun d’abord. Vous voulez tous les deux ce qu’il y a de mieux pour votre fille. Nommez-le au début de chaque conversation. Pas comme une formule de style ; comme le vrai point de départ. On veut tous les deux qu’elle aille bien. On n’est pas d’accord sur le comment. Partons de là.
S’informer ensemble. Lisez les mêmes documents. Regardez les mêmes vidéos. Voyez les mêmes spécialistes. La conversation se déroule autrement quand vous avez tous les deux les mêmes éléments que quand l’un a lu des études que l’autre n’a pas vues.
La voix du médecin dans la pièce. Un spécialiste, avec vous deux présents, peut faire bouger la dynamique d’une manière qu’une conversation un-parent-à-la-fois ne permet pas. Programmez le rendez-vous commun chez le spécialiste ; venez tous les deux. L’avis du spécialiste devient alors une donnée partagée, et non l’argument d’un seul parent.
Des essais à durée limitée. Essayons le médicament pendant trois mois, puis on fait le point. La plupart des interventions de cette catégorie autorisent des essais. Le cadre de l’essai n’engage aucun parent dans une position définitive ; il permet à l’expérience réelle d’éclairer la conversation suivante.
Mettre des mots sur le pire scénario. Chacun dit ce dont il a vraiment peur. J’ai peur qu’elle décroche encore plus sans aide. J’ai peur qu’elle soit sous médicament pendant des années pour quelque chose qui n’était pas vraiment un problème médical. Les pires scénarios se disent. Souvent, ils se révèlent moins éloignés que ne le laissaient croire les positions de surface.
Ne pas enrôler l’enfant. Quelles que soient les conversations que vous ayez entre vous, tenez-les hors de la conscience de l’enfant. Le point de vue de l’enfant, le moment venu de l’associer, est une autre affaire. Ne cherche pas à la rallier à ta position.
Quand le désaccord fécond ne suffit pas
Certains désaccords persistent malgré de bonnes conditions. Plusieurs chemins.
La médiation familiale. Le module 09 a été conçu précisément pour ça. Un médiateur formé, neutre sur la question médicale précise mais habile à aider deux parents à cheminer dans des décisions chargées de valeurs, peut produire des solutions que vous deux, seuls, ne trouvez pas.
La thérapie familiale. Quand le désaccord s’est emmêlé à des schémas plus larges de la relation de co-parentalité, un thérapeute familial (qui travaille avec les parents, parfois avec l’enfant, parfois les deux) peut aider à démêler ce qui relève du médical de ce qui relève du relationnel.
Un avis spécialisé commun. Un autre spécialiste que celui actuellement impliqué. Un deuxième avis, à neuf. Parfois, le désaccord tient en partie à la confiance dans tel soignant précis ; un autre peut convenir aux deux parents d’une façon qui n’était pas possible avec le premier.
Le temps et l’essai. Certains désaccords se résolvent d’eux-mêmes avec l’expérience. Un essai de trois mois qui produit des preuves claires (le médicament a nettement aidé ; ou bien il n’a pas aidé et les effets secondaires ont été importants) peut faire bouger les deux parents là où l’argumentation ne le pouvait pas.
L’étape juridique. Dans les cas graves de désaccord non résolu, quand le bien-être de l’enfant est réellement en jeu et que l’un des parents bloque concrètement des soins nécessaires, la justice peut trancher. C’est rare, et c’est une étape de dernier recours. Le coût d’une intervention judiciaire pour la relation de co-parentalité est lourd ; les deux parents devraient être sûrs d’avoir sincèrement essayé tous les autres chemins.
L’accord d’être en désaccord. Parfois, la bonne issue est un accord de structure : cette décision précise revient à un parent ; le second accepte de ne pas être d’accord, mais s’engage à ne pas saper activement. Ce n’est pas l’idéal ; c’est parfois le meilleur disponible quand un accord plein n’est pas atteignable. Ça ne marche que si le parent qui n’est pas d’accord ne sape vraiment pas.
Le travail de réparation
Parfois, la tension a déjà fait des dégâts. L’enfant a remarqué ; la relation avec le soignant est tendue ; la co-parentalité au quotidien est plus difficile qu’avant. La réparation est un travail en soi.
Reconnaître le coût. Les deux parents, idéalement ensemble mais au besoin séparément, nomment le fait que le désaccord a coûté plus qu’il n’aurait dû. Ce n’est pas la même chose que de céder sur sa position ; c’est reconnaître que la tension elle-même a laissé des traces.
Réparer avec l’enfant. Une conversation, à la mesure de son âge, qui nomme ce qu’elle a senti. Je sais qu’il y a eu des tensions autour de ton traitement. On est en train d’y travailler. On veut tous les deux que tu ailles bien. On est désolés que ça ait été visible pour toi. Nommer ne pèse pas sur l’enfant ; ça confirme ce qu’elle sentait déjà.
Réparer avec le soignant. Si le médecin ou le spécialiste a été pris dans la tension, une petite reconnaissance aide. On a eu du mal avec tout ça ; merci pour votre patience. La relation du professionnel avec la famille peut se rétablir si on la nomme.
Remettre la structure de travail en route. Parfois, le bon geste après une période de tension, c’est de renouveler la structure de fonctionnement. Le principe du référent médical. Le dossier partagé. La préparation en amont des rendez-vous. Tout ce qui avait dérivé pendant la tension est restauré.
La vue longue. La plupart des familles co-parentales traversent au moins une période de désaccord médical sérieux au fil des années. Les familles qui s’en sortent bien ne sont pas celles qui n’ont pas eu de désaccord ; ce sont celles qui ont fait le travail de réparation après. Ta relation avec ton co-parent durera plus longtemps que cette décision précise ; la façon dont vous gérez le désaccord durera plus longtemps encore.
Pour finir
Plusieurs mois plus tard. Tous les deux, après plusieurs conversations, un travail de médiation et un avis commun chez un autre spécialiste, vous avez convenu d’un essai de trois mois avec un médicament à dose plus faible, associé à des aménagements à la maison et à l’école. Vous vous êtes engagés tous les deux dans l’essai ; vous vous êtes engagés tous les deux à l’évaluer ensemble au bout des trois mois.
Trois mois plus tard, vous vous êtes assis ensemble. Le médicament avait aidé, modestement. Le travail scolaire de ta fille s’était amélioré. Elle-même se disait plus maîtresse d’elle. Il y avait eu quelques effets secondaires (un appétit un peu réduit, des maux de tête de temps en temps), mais rien d’important. Vous avez convenu tous les deux de continuer pour six mois de plus, puis de réévaluer.
La conversation à six mois aura lieu. La décision changera peut-être ; ou elle continuera. Ce qui est différent, c’est que vous êtes désormais tous les deux dans la même conversation, avec la même information, à partir de la même base. Le désaccord n’a pas disparu ; il s’est transformé en un travail partagé qui continue.
Ta fille sait que vous êtes tous les deux impliqués. Elle ne connaît pas le détail de la tension passée, au-delà de ce qu’elle en a senti. Elle vit son traitement et ses soins comme quelque chose que ses parents gèrent ensemble, calmement, avec l’avis du médecin. La tension d’avant s’est éloignée.
Voilà, quand ça marche, à quoi ressemble la réparation d’un désaccord médical sérieux, à travers les deux foyers. Pas un effacement ; une transformation. Le désaccord qui était destructeur devient une conversation qui est féconde. Les relations avec les soignants, qui étaient tendues, redeviennent fonctionnelles. Et l’enfant vit ce qu’elle devrait vivre : des parents qui l’aiment, qui démêlent ensemble les questions plus difficiles, sans que la texture quotidienne de sa vie en soit perturbée.
Certains désaccords n’atteignent pas ce point. Certains finissent en schémas de structure non résolus, en décision tranchée par la justice, en tension persistante que la famille doit gérer plutôt que résoudre. Même ces cas-là gagnent à suivre les principes de cet article : le ralentissement, l’information partagée, la protection de l’enfant vis-à-vis de la tension, l’attention au but commun de fond.
Quelle que soit l’issue, le travail est le même : ne pas laisser le désaccord devenir toute la co-parentalité. Le tenir à sa place. Continuer, au sens large, à bien élever l’enfant.
Voilà pour cet article. Le module 10 est presque complet. Le travail continue.
Ceci est une aide d'entraide, pas un avis médical, psychologique ou juridique, et en aucun cas un substitut à un professionnel qualifié. Si toi ou ton enfant êtes peut-être en danger, contacte les services d'urgence de ta région.