dip
Module 08 · co parent communication

Quand ton co-parent se sert des enfants comme messagers

By the dip team · Clinical consultant: Pauline Sam, MD ·

Tous les âges10 min de lecture
Quand ton co-parent se sert des enfants comme messagers

Quand ton co-parent se sert des enfants comme messagers

Vendredi, 18 h 40. Ton enfant de huit ans vient d’être déposé. Il enlève ses chaussures. Il lève les yeux vers toi et dit, d’une voix appliquée qui n’a pas l’air d’une voix de huit ans :

Papa dit qu’il faut que tu lui envoies l’argent pour la sortie scolaire avant lundi, parce que sinon je ne peux pas y aller.

Tu sens quelque chose de précis dans ta poitrine. Deux choses à la fois. La première : une petite décharge de colère sur la façon dont l’information est arrivée. La seconde : la certitude que tu ne vas pas montrer la première à ton enfant de huit ans, parce qu’il a huit ans, et qu’il te regarde attentivement, en ce moment même, pour voir ce que tu vas faire de ce qu’il vient de transmettre.

Cet article parle de ce qu’il faut faire dans les secondes, les heures, les jours et les mois qui suivent ce genre de moment.

De quoi parle cet article

Cet article aborde l’un des schémas les plus courants dans une co-parentalité difficile : un parent qui fait passer des informations, des demandes ou des messages à son co-parent à travers l’enfant, au lieu de les transmettre directement. L’enfant est utilisé comme coursier.

Le principe est le suivant. Un enfant ne devrait jamais être le canal par lequel un parent communique avec l’autre. Quand ça arrive, le mal immédiat est pour l’enfant. Le mal de fond est pour la co-parentalité elle-même.

Cet article relève de la catégorie « tendre ». La plupart des parents reconnaissent ce schéma dans leur propre famille d’origine ou dans les familles séparées de leurs proches. Certains le reconnaîtront dans leur situation actuelle. L’article est écrit pour être utile dans les deux cas.

Il aborde cinq choses. Pourquoi ce schéma se met en place. Ce qu’il fait à l’enfant. Comment gérer le moment où ton enfant vient de transmettre un message. Comment recadrer avec ton co-parent. Et quoi faire quand le schéma persiste malgré le recadrage.

Pourquoi ce schéma se met en place

Plusieurs raisons, souvent combinées.

L’évitement. La plus fréquente. Le parent a quelque chose à demander ou à dire qu’il ne veut pas aborder directement. Le faire passer par l’enfant externalise le moment difficile. L’enfant devient une sorte d’isolant entre les deux adultes.

La rupture du canal. Parfois, les deux parents ont complètement cessé de communiquer directement. Le canal de messages s’est dégradé, les appels n’ont plus lieu, les passages de relais en personne sont silencieux. L’enfant devient le seul canal qui fonctionne, parce qu’aucun autre ne fonctionne.

Le contrôle. Parfois, le message-par-l’enfant porte une petite prise sur la relation. Je te l’ai dit à travers lui parce que je sais que, du coup, tu seras obligé d’honorer la demande. L’enfant devient un témoin, et la demande devient plus difficile à refuser, parce que refuser, maintenant, c’est décevoir l’enfant.

L’enfant s’est porté volontaire. Parfois, l’enfant a mentionné spontanément quelque chose qu’il avait entendu, et le parent s’appuie là-dessus au lieu de recadrer. Le schéma commence par accident et s’installe.

Les normes culturelles et familiales. Dans certaines familles, les enfants ont toujours été mêlés à l’organisation des adultes. Le schéma paraît moins inhabituel à un parent qu’à l’autre. Celui que ça dérange n’est pas sûr d’être en position d’y objecter.

Remarque ce qui réunit tout ça. Rien de tout ça n’est malveillant. Le parent qui fait passer le message par l’enfant n’est presque jamais en train de chercher à blesser l’enfant. Le mal a lieu, quelle que soit l’intention.

Ce que ça fait à l’enfant

Le mal est réel et bien documenté. Une version courte.

Ça met l’enfant au milieu. L’enfant a désormais un intérêt dans la réponse. Si le parent qui reçoit se met en colère ou refuse, l’enfant le vit comme étant de sa faute, à lui qui a transmis le message. Si le parent qui reçoit s’exécute, l’enfant a appris qu’il peut faire faire des choses aux adultes en étant le canal.

Ça charge l’enfant d’informations qu’il ne devrait pas porter. Le montant des frais de la sortie scolaire. La date limite. La tension implicite entre les deux parents à ce sujet. Un enfant n’a pas les ressources émotionnelles pour tenir ça. Il le tiendra quand même. Le coût ressort plus tard sous forme d’anxiété, d’hypervigilance, ou d’une préoccupation précoce pour des problèmes d’adulte qui ne sont pas les siens.

Ça fait de l’enfant un espion. La réaction du parent qui reçoit (agacé, triste, sur la défensive, en train de s’exécuter) devient une information que l’enfant rapportera, inévitablement. Qu’il fasse ou non un rapport délibéré, la prochaine fois qu’il sera avec le parent qui a envoyé, celui-ci lira l’humeur de l’enfant et saura ce qui s’est passé. L’enfant est devenu à la fois le messager et le rapport.

Ça ronge la relation de l’enfant avec ses deux parents. Avec le parent qui envoie, l’enfant apprend qu’on se sert de lui. Avec le parent qui reçoit, l’enfant devient associé au contenu difficile du message. L’enfant vit ses deux relations à travers la texture d’une tension d’adulte qu’il porte.

Ça apprend à l’enfant que c’est comme ça que marchent les relations. Les enfants apprennent les schémas relationnels en observant les adultes. Si l’enfant grandit en faisant circuler des messages entre ses parents, il recréera, des décennies plus tard, le même schéma dans ses propres relations. Le coût se transmet à travers les générations.

S’il ne te reste qu’une seule phrase de cette section : l’enfant n’est pas équipé pour ça et en paiera un coût réel, sur des années, si le schéma continue.

Quoi faire sur le moment

Ton enfant de huit ans vient de transmettre le message à propos de la sortie scolaire. Les quatre-vingt-dix secondes qui suivent comptent.

Garde le calme sur ton visage. La première chose que l’enfant observe, c’est ta réaction sur ton visage. Même si tu sens une décharge à l’intérieur, ton visage a trente secondes d’avance sur ta voix. Sers-toi de ces trente secondes. Détends ton visage. Ralentis ton souffle. Ne fais pas la moindre expression au sujet du message que l’enfant pourrait interpréter comme je suis contrarié par ce que tu viens de me dire.

Reconnais-le, lui, pas le message. Merci de me l’avoir dit. Pas j’en parlerai à ton papa. Pas ton papa a dit autre chose ? Pas on va arranger ça. Juste une reconnaissance qu’il a transmis quelque chose, avec, en sous-entendu, que ce quelque chose t’appartient maintenant, à toi, pas à lui.

Fais-le sortir doucement de la conversation. Et si tu allais ranger ton sac, on mangera un truc dans une minute. L’enfant a fait sa part. L’information a été reçue. Son rôle, dans le système « transmettre le message », est terminé. Ramène-le à être un enfant de huit ans.

Ne t’engage pas avec le contenu du message devant l’enfant. Ne prends pas le téléphone devant lui. N’écris rien à ce sujet dans son champ de vision. Ne commente pas la forme du message. Quelle que soit ta réaction, elle atterrit quelque part qu’il ne peut pas voir.

Traite la décharge plus tard, seul. La colère sur la façon dont l’information est arrivée est réelle. Elle a sa place. Pas devant l’enfant. Une fois qu’il est couché, au téléphone avec un ami, dans un carnet, avec un partenaire. La décharge est à toi de la porter ; elle ne repart pas vers l’enfant.

Le suivi avec ton co-parent

La conversation suivante, c’est celle avec ton co-parent. Le but est de recadrer le canal, pas de réprimander.

Choisis bien le moment. Pas le soir même, quand tu es encore à chaud. Le lendemain matin, après la pause de 24 heures de l’article 02, quand tu peux écrire un message net.

Reste bref et structurel. Le message porte sur le schéma, pas sur l’instance précise. Salut. J’ai reçu le message sur la sortie scolaire via [enfant] hier soir. Je vais envoyer l’argent. À l’avenir, tu peux m’envoyer ce genre de demande directement ? J’aimerais qu’on garde [enfant] en dehors de l’organisation.

C’est tout. Trois phrases. Le message :

  • Accuse réception de l’information
  • Confirme l’action (tu vas envoyer l’argent, donc l’opérationnel est réglé)
  • Énonce le principe (une communication directe, d’adulte à adulte)
  • Nomme le pourquoi dans un cadre non accusatoire (garder l’enfant en dehors de la couche opérationnelle)

Ce que ce message ne fait pas : reprocher à ton co-parent ce qui s’est passé. Employer une quelconque version de tu devrais le savoir. Faire référence à l’état émotionnel de l’enfant. Menacer de conséquences. Apporter le moindre développement sur les raisons pour lesquelles c’est nocif. Tout ça est vrai. Rien de tout ça n’a sa place dans le message de recadrage.

Le message de recadrage réussit si la prochaine demande t’arrive directement. Il n’a pas échoué si ton co-parent est brièvement sur la défensive ou ne reconnaît pas le principe dans sa réponse. Ce qui compte, c’est le schéma, pas la réponse.

Quand le schéma persiste

Parfois, le recadrage fonctionne. La demande suivante arrive directement. Le schéma s’arrête.

Parfois, non. Trois autres messages, au cours du mois suivant, passent encore par l’enfant. Le schéma est installé et ne bouge pas après un seul message de recadrage.

Quelques étapes pour faire monter d’un cran.

L’appel. J’aimerais qu’on parle quinze minutes de la façon dont on gère la communication. On peut faire ça dimanche à 15 h ? L’appel couvre le principe, le schéma précis et l’accord. La plupart des schémas se dissolvent à cette étape, parce que l’appel fait remonter la conversation qu’on évitait.

La remise à plat structurelle. Parfois, le schéma du message-par-l’enfant est le symptôme d’un canal cassé. La solution n’est pas de répéter envoie-moi directement, s’il te plaît ; la solution, c’est de reconstruire le canal direct. Ça peut être : se mettre d’accord sur un canal principal (selon l’article 05), caler un bref point récurrent, ou les deux.

Le tiers. Si l’appel n’a rien changé après deux ou trois tentatives, le schéma est assez persistant pour que tu ne puisses pas le résoudre seul. Un médiateur peut aider (le module 09 traite du moment où en faire appel à un). Le médiateur n’a pas besoin d’être permanent ; une à trois séances font souvent remonter ce dont le schéma du message-par-l’enfant parle réellement.

Quand la sécurité est en jeu. Si l’enfant est utilisé non plus seulement pour transmettre une information logistique, mais pour délivrer des messages hostiles, dénigrer un parent, ou porter des informations conçues pour contrarier le parent qui reçoit, on passe d’un schéma opérationnel à quelque chose de plus grave. Le module 11 traite spécifiquement cette catégorie. La gestion est différente. L’intervention d’un tiers peut devoir être plus formelle.

Quoi dire à l’enfant s’il pose la question

Parfois, l’enfant remarque que tu as recadré le schéma. Il peut demander, avec ses propres mots, pourquoi les messages ne passent plus par lui. Ou il peut remarquer que tu n’as pas l’air de vouloir qu’il transmette des messages.

Quelques formulations adaptées à l’âge.

Pour les plus petits (moins de huit ans). Les messages entre les mamans et les papas, c’est des affaires de mamans et de papas, pas des affaires de [prénom]. On règle ça entre nous, sans toi. Ton travail à toi, c’est d’être un enfant.

Pour les plus grands (huit à douze ans). Certaines choses se passent entre adultes, même quand elles te concernent. On ne veut pas que tu aies à les porter pour nous. Toi, tu as droit aux parties qui sont les tiennes.

Pour les ados. On s’est mis d’accord pour gérer l’organisation directement plutôt que de passer par toi. Ce n’est pas parce que quelque chose ne va pas. C’est juste plus simple pour tout le monde si tu n’as pas à tenir les détails de l’intendance.

Dans les trois cas : aucun reproche envers ton co-parent. Aucun commentaire. Aucun contenu émotionnel. Le principe énoncé clairement, dans un langage adapté à l’âge. L’enfant lit le calme et l’absorbe.

Pour finir

Vendredi, 20 h 45. Ton enfant est couché. Tu écris le message à ton co-parent. Trois phrases. Tu envoies.

La réponse revient le lendemain matin. Bien reçu. Je t’écrirai directement à partir de maintenant. Désolé, j’étais pressé.

L’argent de la sortie scolaire part avant midi. L’enfant part en sortie. La sortie se passe bien.

Six semaines plus tard, tu remarques qu’aucun message n’est plus passé par l’enfant depuis. Le schéma a changé. Le recadrage a pris.

Ton enfant est en train d’être un enfant de huit ans. Son monde a la taille du monde d’un enfant de huit ans. Les affaires d’adultes se passent sur une couche qu’il ne peut pas voir et dont il n’a pas besoin.

Voilà la forme du travail, quand il se passe bien. Pas parce que le travail est facile. Parce que l’alternative est intenable, lentement, sur des années.

Ce qui est protégé, c’est le droit de ton enfant à ne pas porter ta vie d’adulte. Ce qui est restauré, c’est l’intégrité de fond de deux parents qui gèrent leur part d’un seul travail, entre eux, sans se servir de la personne la plus vulnérable de la famille comme canal.

Ce qui est, au fond, la seule structure qui permet à chacun, l’enfant compris, de devenir celui qu’il était censé devenir.

Ceci est une aide d'entraide, pas un avis médical, psychologique ou juridique, et en aucun cas un substitut à un professionnel qualifié. Si toi ou ton enfant êtes peut-être en danger, contacte les services d'urgence de ta région.