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Module 08 · co parent communication

La conversation à avoir en face à face

By the dip team · Clinical consultant: Pauline Sam, MD ·

Tous les âges12 min de lecture
La conversation à avoir en face à face

La conversation à avoir en face à face

Le fil de messages dure depuis neuf jours. Le sujet, c’est l’organisation de l’été. Le premier message était simple ; le troisième avait déjà un tranchant ; au septième, vous étiez tous les deux prudents, de cette prudence qui veut dire prudents-et-pas-chaleureux. Aucun des sept échanges n’a rien résolu. L’organisation de l’été reste à décider. Tu sens le poids familier du on n’avance pas.

Tu envisages d’envoyer le message numéro huit. Tu t’arrêtes.

Tu te rends compte : ce n’est plus une conversation qui se mène par message. C’est le genre de conversation qui ne peut avoir lieu que dans une pièce.

Cet article parle de cette prise de conscience, et de ce qu’il faut faire une fois que tu l’as eue.

De quoi parle cet article

Cet article aborde ces moments précis où le message, le mail, ou même le téléphone ne vont pas mener la conversation là où elle doit aller. Vous devez vous retrouver tous les deux dans le même espace physique, à vous regarder, pour que la conversation fasse ce qu’elle a à faire.

Le principe est le suivant. Certaines conversations ne peuvent pas se tenir au débit du message. Celles qui consistent à dénouer un désaccord, à prendre des décisions de fond, ou à réparer après une vraie brèche se mènent en face à face. Essayer de les tenir par message dégrade la conversation, la relation, et votre capacité commune à mener la conversation suivante.

L’article couvre cinq choses. Comment reconnaître qu’une conversation en face à face s’impose. Comment la proposer. Comment s’y préparer. La conversation elle-même. Et ce qui vient après.

Il ne traite pas des situations qui touchent à la sécurité. S’il existe un quelconque antécédent de violence, d’intimidation ou de fort déséquilibre de pouvoir, la conversation en face à face peut nécessiter la présence d’un médiateur, ou ne pas être appropriée du tout. Le module 11 aborde cette catégorie de façon spécifique.

Quand le face à face s’impose

Quelques signaux.

Le fil de messages tourne en rond. Plusieurs échanges, aucune convergence. Chaque message reformule un peu le précédent. Vous sentez tous les deux le malentendu s’accumuler. Le message ne fait pas le travail parce que le sujet demande un aller-retour en temps réel que le message ne permet pas.

Le sujet a une charge émotionnelle qui dépasse l’opérationnel. Un changement d’horaire, c’est opérationnel ; un changement d’horaire qui touche aux besoins de santé d’un enfant et au récent changement de travail de l’un des parents a des couches émotionnelles que le message gomme. Ces couches ont besoin d’être dans la pièce.

Une décision ne peut pas se prendre sans voir l’autre. Certaines décisions demandent de lire le visage, le corps, l’énergie. Dénouer un sujet difficile. Partager une nouvelle qui risque de ne pas être bienvenue. Poser une limite. La version en face à face porte une information qui ne voyage pas par message.

Réparer après une brèche. Quelque chose s’est passé. Une ligne a été franchie. Un échange dur. La conversation de réparation, si elle doit aboutir, a presque toujours besoin du face à face. Des excuses par message après une vraie brèche ne suffisent pas. L’autre a besoin de voir ton visage quand tu le dis.

Un schéma est devenu un sujet en soi. Quand vous avez eu le même désaccord opérationnel trois fois en trois mois, la discussion opérationnelle est devenue une question de fond. On retombe toujours au même endroit ; parlons de pourquoi. Ça, c’est une conversation en face à face.

Le message a pris un poids que tu ne voulais pas lui donner. Quand vous mettez tous les deux de plus en plus de temps à écrire vos réponses, quand chaque message paraît plus lourd, quand tu relis leurs messages plusieurs fois, le canal est saturé. L’étape suivante, c’est le face à face.

Les grands événements de vie qui touchent à la co-parentalité. Une nouvelle relation qui devient sérieuse. Une offre d’emploi qui implique un déménagement. Un changement financier majeur. Un nouveau diagnostic pour l’enfant. Les plus grandes catégories de nouvelles, une fois la première annonce passée, méritent une conversation en face à face sur ce qu’elles impliquent.

Quand deux de ces signaux ou plus sont présents, le face à face est la bonne décision. Le demander, ce n’est pas une escalade ; c’est un ajustement.

Comment la proposer

Demander une conversation en face à face peut en soi être un geste délicat. Quelques principes.

Présente-la comme une aide, pas comme une escalade. Salut. Je crois qu’on s’emmêle par message. On pourrait en parler posément, en se voyant ? Je pensais 30 minutes, dans un endroit neutre, la semaine prochaine. La présentation, c’est je veux que ça se passe bien, et voilà comment ça se passe bien. Pas il faut qu’on règle ça.

Précise le sujet. À propos de l’organisation de l’été. Pas il faut qu’on parle. Le vague il faut qu’on parle génère de l’anxiété chez l’autre avant même qu’il sache de quoi il s’agit. Un sujet précis lui permet de se préparer et empêche la conversation de partir dans tous les sens.

Précise la durée. Trente minutes. Pas un petit moment. La durée lui dit que c’est une conversation cadrée, pas une réunion émotionnelle sans fin. Ça vous aide aussi tous les deux à vous tenir au sujet.

Propose un terrain neutre. Un café. Un banc dans un parc. Un restaurant assez calme. Pas l’un de vos deux foyers (trop chargé), pas là où se trouve l’enfant (l’enfant ne doit pas être présent), pas un endroit que l’un ou l’autre associe à une histoire particulière. Le terrain neutre signale que la conversation est une chose en soi, pas une chose enchâssée dans le reste de la relation.

Donne-lui le choix. Mardi à 14 h ou mercredi à 19 h. Il en choisit un. Il a sa part de décision. La conversation devient quelque chose que vous abordez tous les deux, pas quelque chose qu’on lui impose.

Ne déballe pas le fond à l’avance par message. Une fois le rendez-vous fixé, le fond attend le rendez-vous. Envoyer un long message la veille, même avec l’intention de se mettre sur la même longueur d’onde, oriente souvent la conversation dans un sens qui rend le vrai rendez-vous plus difficile. Attends. La conversation a lieu dans la pièce.

Comment se préparer

Vingt minutes avant le rendez-vous, fais trois choses.

Identifie tes deux ou trois objectifs. À quoi ressemble la réussite ? Pas en termes vagues. Des objectifs précis. Un accord sur l’organisation de l’été. Une façon de mener ce genre de conversation à l’avenir. Reconnaître que les derniers échanges ont été tendus. Si tu ne sais pas à quoi ressemble la réussite, tu ne peux pas savoir si le rendez-vous a réussi. Le savoir à l’avance garde la conversation visée.

Identifie tes deux ou trois concessions. Qu’est-ce que tu es prêt à donner ? Entrer dans la conversation avec une idée de l’endroit où tu peux assouplir, c’est ce qui rend l’accord possible. Si tu as décidé à l’avance je peux décaler le relais du jeudi à une récup à 18 h s’ils me laissent la semaine d’août, tu peux le proposer proprement le moment venu.

Reconnais ton propre état. Est-ce que tu arrives fatigué ? Anxieux ? En colère ? Blessé ? Tu n’as pas à réparer cet état. Mais tu dois savoir lequel c’est. Si tu arrives à vif, tu agiras à vif. Le nommer pour toi-même, même brièvement, ne le dissout pas mais te donne une petite distance avec lui.

S’il y a une histoire compliquée qui risque de remonter, tu peux aussi faire une quatrième chose : réfléchir à ce que tu ne vas pas dire. Le grief vieux de cinq ans qui veut toujours s’inviter dans la conversation. La phrase que tu sors quand tu es acculé. L’angle d’attaque qui, même s’il est à portée de main, n’aidera pas. Décider à l’avance de ne pas t’en servir fait partie de la préparation.

La conversation elle-même

La conversation a une forme.

Ouvre par une reconnaissance. Merci d’avoir pris le temps. Ou : Content qu’on fasse ça. Une phrase qui ouvre avec chaleur. L’ouverture fixe la température des 28 minutes suivantes.

Nomme le sujet clairement. Je voudrais parler de l’organisation de l’été et de la façon dont on s’est emmêlés dessus cette semaine. Tu énonces ce qui est sur la table. L’autre sait maintenant ce qui vient et ce qui ne vient pas.

Parlez chacun à votre tour. La plupart des conversations en face à face entre co-parents qui échouent échouent parce que les deux parlent en même temps, se coupent, montent en parallèle. La pratique délibérée, c’est de parler chacun son tour. L’un parle ; l’autre écoute ; l’autre parle ; le premier écoute. Marquer une pause entre les tours est normal. La conversation avance plus lentement que par message ; c’est tout l’intérêt.

Écoute ce qu’il y a en dessous. Quand l’autre parle, écoute non seulement les mots, mais ce qui les pousse. Souvent, la demande de surface n’est pas la vraie. Je veux la semaine d’août veut peut-être dire en vrai je veux sentir que les vacances ne se décident pas toujours à tes conditions. Si tu entends la chose qui est dessous, tu peux la traiter. Si tu n’entends que la surface, la conversation tourne en boucle.

Parle depuis ton propre vécu. J’ai ressenti X quand Y est arrivé. Pas : Tu as fait X. Le premier invite à répondre ; le second invite à se défendre. Le même contenu, livré comme ton vécu, arrive autrement que le même contenu livré comme un acte d’accusation.

Ralentis quand tu te sens à cran. Si ta mâchoire se serre ou que ton souffle se raccourcit, fais une pause. Bois une gorgée d’eau. Laisse-moi réfléchir un instant. Ralentir n’est pas une faiblesse ; c’est de la discipline. La conversation a besoin de vous deux dans un état où vous pouvez entendre et répondre, pas dans un état où vous émettez par réflexe.

Arrive à un résultat concret. Avant que la conversation se termine, nomme ce sur quoi vous vous êtes mis d’accord. Donc, on fait du 1er au 15 août avec toi, du 15 au 30 août avec moi, avec un possible échange du dernier week-end si [le truc de famille de l’autre parent] se confirme. Précis. Vous hochez la tête tous les deux. L’accord est maintenant posé, et tu peux t’y référer si l’un de vous s’en éloigne.

Clôture brièvement. Content qu’on ait fait ça. À refaire si autre chose se bloque. Ou simplement : Merci. On reste en contact pour la semaine d’août. Pas besoin de t’étendre. La clôture reconnaît le travail qui vient d’avoir lieu et termine le rendez-vous proprement.

Après

Une fois la conversation terminée, trois choses.

Mets par écrit ce sur quoi vous vous êtes mis d’accord. Dans l’heure. Mail ou note partagée. Je récapitule ce qu’on s’est dit : [liste]. Tu ne le testes pas ; tu vous protèges tous les deux d’un futur souvenir flou. La version écrite devient la référence.

Ne rouvre pas le dossier par message. La conversation est terminée. L’accord tient. Résiste à l’envie d’envoyer un message de suivi qui nuance, ajoute ou revient dessus. Si quelque chose a émergé que tu veux ajouter, garde-le pour la prochaine conversation en face à face, ou pour un message bien cadré quelques jours plus tard, pas pour les heures qui suivent immédiatement le rendez-vous.

Remarque ce qui a marché. Qu’est-ce qui, dans cette conversation, était différent de l’échange par message qui l’a précédée ? Qu’est-ce qui a permis de converger ? C’est une donnée pour la prochaine fois. La prochaine fois qu’un fil se mettra à tourner en rond, la prise de conscience il nous faut un face à face viendra plus vite.

Ce qu’il ne faut pas faire pendant la conversation

Quelques choses à éviter.

N’arrive pas avec un dossier. Il arrive qu’on entre dans un rendez-vous entre co-parents avec des notes, un document, des éléments à charge. Ça transforme la conversation en convocation. Ton co-parent va se mettre sur la défensive. N’apporte rien de visible. Ce que tu avais besoin de retenir, garde-le dans ta tête.

N’aie pas l’enfant présent. La conversation n’est pas faite pour que l’enfant y assiste. L’enfant doit être ailleurs. Si la logistique rend ça difficile, la conversation est déplacée à un moment où l’enfant est avec quelqu’un d’autre.

N’amène pas de nouveau partenaire. Même si ton nouveau partenaire est concerné par le sujet, cette conversation est entre toi et ton co-parent. Les nouveaux partenaires peuvent être impliqués dans leurs propres conversations plus tard (module 15). Celle-ci, c’est vous deux.

N’essaie pas de tout couvrir. La conversation porte sur le sujet que tu as nommé. Si d’autres sujets surgissent, nomme-les mais reporte-les. Ça mérite sa propre conversation ; on le garde pour la prochaine fois ? Vouloir traiter plusieurs questions non réglées dans un seul rendez-vous n’en règle aucune.

N’en fais pas une discussion de couple. Même si les sujets touchent à ce qui s’est passé entre vous sur le plan amoureux, c’est une conversation de co-parents. L’histoire amoureuse a son propre espace (ou n’en a pas) ; ce n’est pas le sujet ici. Reste dans le couloir de la co-parentalité.

Ne t’engage pas sur ce que tu ne peux pas tenir. Mieux vaut laisser une question ouverte que de trop t’engager dans la pièce et devoir revenir dessus plus tard. Laisse-moi y réfléchir et je te confirme d’ici mercredi. C’est une réserve propre. Revenir sur des accords est bien pire que de les différer.

Pour finir

Mardi, 14 h. Tu es au café que tu avais proposé. Ton co-parent entre. Vous commandez tous les deux. Vous vous installez à une table près de la fenêtre.

La conversation dure trente-cinq minutes. Une partie est opérationnelle. Un passage est plus dur. Il y a un moment, vers la vingtième minute, où la température monte et où vous faites une pause tous les deux. Tu bois une gorgée d’eau. Il prend une respiration. La conversation reprend, un peu plus calme.

À la fin, vous vous êtes mis d’accord sur l’organisation de l’été. Vous vous êtes aussi mis d’accord sur une façon de gérer la prochaine fois que le fil de messages se mettra à tourner en rond : un appel, ou un autre face à face s’il le faut. Vous n’avez pas résolu tout ce qu’il y a entre vous ; ce n’était pas le but. Mais la chose immédiate est résolue, et la structure pour gérer la suivante est en place.

Vous vous levez tous les deux. Vous vous dites tous les deux un petit merci. Vous partez chacun de votre côté. L’après-midi se poursuit.

Ce soir-là, tu envoies le mail de récap. Je récapitule ce qu’on s’est dit : [liste]. Il répond dans l’heure : Oui, c’est exactement ça. Merci.

L’organisation de l’été est réglée. Le fil de messages qui durait depuis neuf jours est clos. Le mois d’août de l’enfant va être simple.

Voilà ce que fait la conversation en face à face, quand elle marche. Pas parce que la conversation était facile. Parce que le canal avait le débit nécessaire pour ce que la conversation était vraiment.

Ce qui est protégé, dans cette approche, c’est le canal lui-même. La communication entre co-parents, bien menée sur des années, suppose que le canal des messages reste pour les choses de la taille d’un message. Quand arrive quelque chose de plus grand qu’un message, le canal peut changer. La capacité à le reconnaître, et à agir en conséquence, fait toute la différence entre une communication entre co-parents qui s’alourdit chaque année et une communication qui garde la bonne taille pour le travail à faire.

Ce qui est, au fond, la seule taille que ce travail peut tenir dans la durée.

Ceci est une aide d'entraide, pas un avis médical, psychologique ou juridique, et en aucun cas un substitut à un professionnel qualifié. Si toi ou ton enfant êtes peut-être en danger, contacte les services d'urgence de ta région.