dip
Module 05 · Parler aux enfants

Parler du nouveau foyer

By the dip team · Clinical consultant: Pauline Sam, MD ·

4–78–1210 min de lecture
Parler du nouveau foyer

Parler du nouveau foyer

Module 05 · Parler aux enfants · Article 09 · v3 · 4–7, 8–12 ans


Jeudi soir. Ton fils de six ans est sur le canapé, à moitié plongé dans un dessin animé. Tu t’assois à côté de lui. Tu dis : je veux te parler du nouvel appartement de Papa. Il met le dessin animé sur pause. Il te regarde. Il dit : est-ce qu’il y aura une baignoire ?

Cet article parle de cette conversation. La conversation sur le second foyer. Celui qui sera l’autre foyer de l’enfant, pour la moitié de son enfance, et qu’il n’a peut-être pas encore vu, et qu’un parent lui décrit avec des mots alors qu’il n’y a lui-même jamais mis les pieds.

La conversation est petite. L’enjeu, non. La façon dont le second foyer est présenté façonne, pour des années, le lien que l’enfant entretient avec lui.

Le principe

Le second foyer n’est pas un foyer au rabais. C’est l’un des deux foyers de l’enfant, autrement.

Presque tous les parents, dans les premières conversations, glissent vers une langue qui présente le second foyer comme un endroit où l’on va en visite. Tu iras chez Papa le week-end. Tu dors chez Maman le mardi. Les verbes en disent long. Aller chez. Dormir chez. Comme on irait quelque part de passage.

Les enfants lisent les verbes. L’enfant qui entend tu vas chez Papa, là-bas entend le foyer de Papa, c’est un endroit où je passe. Mon vrai foyer est ici. L’enfant qui entend le mardi, tu es chez toi, chez Papa entend chez Papa, c’est l’un de mes foyers, et le mardi j’y suis. Les verbes sont différents. Le cadre est différent. La façon dont l’enfant tient son second foyer est différente.

Emploie une langue qui met les deux foyers au même niveau. Tes deux foyers. Chez ton papa. Chez ta maman. Quand tu es chez Maman. Quand tu es chez Papa. Jamais sur le mode de l’endroit à part, du moindre, de celui dont on parle comme d’une annexe. (Voir le Lexique de la Paix, fondamental. La façon de présenter un foyer comme « l’autre », le secondaire, appartient à un cadre que l’enfant ne devrait jamais hériter.)

Ça paraît anodin. Ça ne l’est pas. L’enfant apprend la forme de sa vie à deux foyers à partir d’un millier de petits indices de langage, au cours de la première année. Mets la langue au bon endroit dès le début.

Avant qu’il ne voie le nouveau foyer

Il y a souvent un délai entre le moment où l’on parle du nouveau foyer à l’enfant et le moment où il le découvre vraiment. Parfois quelques jours. Parfois des semaines. Ce délai est plein d’attente et d’inquiétude, et ce que dit le parent pendant ce délai compte.

Montre-lui des photos si tu peux. Quelques photos sur un téléphone : la chambre où il dormira, la cuisine, le salon. Pas une visite complète. Trois ou quatre images. Laisse-le regarder. Laisse-le poser des questions. Où ils seront, mes Lego ? Elles sont où, les toilettes ? Des questions pratiques. Réponds-y concrètement. Tes Lego seront dans ce placard. Les toilettes, c’est là. La douche marche pareil qu’ici.

Faites un petit plan ensemble. Ce qu’il emportera à la première fois. Quelles peluches. Quel livre lire au coucher. Quels vêtements. Ce ne sont pas que des questions d’intendance. C’est l’enfant qui reprend une part de prise sur une situation où la plupart des choses lui arrivent, sans qu’il y soit pour rien. Le premier sac qu’il prépare lui-même compte.

Ne survends pas. Tu vas adorer. C’est tellement mieux que notre ancien chez-nous. Papa t’a installé une balançoire. Ça prépare l’enfant à la déception, ou à la culpabilité. La déception si la vraie découverte ne correspond pas à l’emballage. La culpabilité si elle correspond. (Aimer le nouveau foyer peut ressembler à une trahison du premier, surtout dans les premiers mois.) Mieux vaut : je ne l’ai pas encore vu moi-même. On va découvrir ça ensemble. Papa a beaucoup travaillé pour bien l’installer.

Ne dévalorise pas non plus. C’est petit. C’est moins bien qu’ici. Ta vieille chambre va sûrement te manquer. Les parents le font parfois pour réconforter l’enfant. Ça se retourne. L’enfant arrive en s’attendant au pire et trouve le pire. Ou trouve le bon, et doit ensuite gérer la peine du parent à ce sujet.

Le juste milieu honnête est le meilleur. C’est un endroit différent. Papa a essayé de le rendre bien pour toi. Certaines choses seront différentes. D’autres seront pareilles. Tu nous diras ce que tu en penses après y avoir passé du temps.

Ce qu’il faut passer en revue avant la première fois

Sois précis sur la couche pratique. Les enfants de cet âge (4 à 12 ans) sont profondément rassurés par des informations concrètes sur le déroulé de leur journée.

Le sommeil. Où est le lit. À quoi il ressemble. Si les draps sont doux. Où ira la peluche.

La salle de bains. Où elle est. S’il y aura la même brosse à dents qu’ici, ou une autre. S’il y a du bain moussant.

Les repas. Si Papa fera la même chose ou autre chose. À quoi ressemble le petit-déjeuner chez Papa, les tartines, le bol de chocolat chaud. S’il y a du lait dans le frigo.

Le rituel du matin. Qui le réveille. S’il fera le même trajet pour aller à l’école. Et pour les affaires d’école.

Le rituel du coucher. Histoire, lumière, dodo. La forme doit être familière même si la chambre est nouvelle.

La présence du co-parent, tout près. Papa est dans la pièce d’à côté quand tu dors. Il t’entend si tu l’appelles. Il viendra vérifier. Pour les plus petits surtout, la phrase je suis juste là est la phrase la plus importante de la première fois.

Tu n’as pas à écrire le scénario minute par minute. Mais les grandes lignes du à quoi ressemblera ma journée devraient avoir une réponse avant que l’enfant ne monte dans la voiture.

La première fois

La première fois est celle dont l’enfant se souviendra. Pas dans le détail. Dans la texture.

Quelques points qui comptent.

N’en fais pas un drame. Pas de grands adieux sur le pas de la porte. Pas de long discours. Passe un bon moment. On se voit dimanche. Je t’aime. Puis laisse-le partir. Les larmes sur le seuil apprennent à l’enfant que ce moment-là est une épreuve à surmonter. Le calme sur le seuil lui apprend que c’est une chose normale qu’il s’apprête à faire.

Ne fais pas du au revoir un adieu. Garde-le court, chaleureux, ordinaire. Plus le au revoir s’étire, plus l’enfant le lit comme quelque chose à redouter.

Envoie-le avec ses affaires. La peluche. Le livre qu’il est en train de lire. Le tee-shirt préféré. La brosse à cheveux qu’il aime. Tout ça voyage avec lui. (Le module 01, article 05 traite en détail de l’objet réconfort qui voyage.) L’enfant se sent moins parachuté dans un endroit inconnu quand ses affaires sont dans le sac.

Ne lui demande pas, au retour, comment c’était chez Papa. Ne le cuisine pas. Ne lui tire pas les vers du nez. Re-bonjour. Tu as faim ? S’il a envie de t’en parler, il le fera. La première chose que tu dis quand il repasse ta porte lui apprend si ce moment est un sujet à partager ou un sujet à gérer.

Après la première fois

Laisse ça être mélangé. La première fois sera beaucoup de choses. Étrange. Bien. Un peu bizarre. Un peu effrayant. Plutôt bien. Beaucoup à digérer. L’enfant ne saura peut-être pas s’il a aimé ou non. Laisse-le rester avec ce flou. Ne lui demande pas d’en faire une histoire nette.

Sois attentif aux signes de débordement. L’enfant qui allait bien tout le week-end et qui fait une crise complète vingt minutes après le retour. L’enfant inhabituellement silencieux pendant deux jours. L’enfant qui refait pipi au lit pour la première fois depuis un an. C’est le corps qui digère l’expérience nouvelle. Tiens-le avec calme.

Ne lui demande pas de comparer. C’était mieux chez Papa ou ici ? Jamais. Tu préférais le lit de chez Papa ? Non. On mange mieux chez qui ? Surtout pas. La comparaison est un piège. L’enfant ne peut pas y répondre sans trahir l’un de ses parents. Il apprendra vite à garder les deux mondes séparés dans sa tête. Mieux vaut qu’il apprenne que tu ne demandes pas.

Ne l’interroge pas sur la vie de ton co-parent. C’était propre, chez Papa ? Papa avait l’air content ? Papa avait invité quelqu’un ? L’enfant n’est pas ton informateur. C’est un enfant qui vit une situation compliquée. Ne lui fais pas porter de renseignements entre deux adultes.

Demande, simplement. Raconte-moi ton week-end, si tu veux. C’est tout. Puis accueille ce qu’il a envie de partager, sans question de relance, sans jugement, sans comparaison.

Quand le nouveau foyer n’est pas encore installé

Parfois, le parent est encore en train d’emménager. L’appartement n’a pas encore de meubles. La chambre de l’enfant, c’est un matelas par terre pendant le premier mois. C’est normal, et c’est très bien, si c’est nommé honnêtement.

Papa est encore en train d’installer le nouvel endroit. Ta chambre sera prête dans deux ou trois semaines. Pour l’instant, tu dormiras sur le matelas, et on mettra tes affaires dans le placard. On choisira ta parure de lit la prochaine fois qu’on fait les courses.

L’enfant peut absorber le provisoire. Il peut tenir le pas encore, s’il comprend que ça deviendra oui, bientôt. Ne fais pas semblant que c’est fini quand ça ne l’est pas. Ne t’excuse pas à l’excès pour ce qui n’est pas encore là.

Quand le nouveau foyer n’est pas très joli

Parfois, le second foyer est petit, dans un immeuble que l’enfant trouve intimidant, dans un quartier moins familier, avec des voisins bruyants, avec vue sur un parking. Ça arrive. L’autre parent ne peut pas toujours s’offrir ou organiser le même standard de logement que le premier foyer.

L’enfant peut le remarquer. Il peut faire une remarque. Il peut dire je l’aime moins que chez nous.

La bonne réponse est honnête et protectrice.

C’est un endroit différent. Papa fait de son mieux. Tu vas y passer beaucoup de temps, et tu vas y trouver des choses que tu aimes. Ça n’a pas besoin d’être pareil qu’ici. Les deux endroits sont ton foyer, maintenant.

Tu n’as pas à défendre le second foyer en le faisant passer pour plus joli qu’il n’est. Tu n’as pas non plus à valider la plainte de l’enfant en disant tu as raison, c’est moins bien. Le terrain du milieu : c’est différent, les deux sont son foyer, l’enfant a le droit de ressentir ce qu’il ressent à ce sujet.

La conversation inverse

L’enfant peut revenir de son second foyer et rapporter quelque chose de positif qui te met mal à l’aise. Papa a une super douche. On est allés à la piscine. Le nouvel appart de Maman a une plus belle vue que chez nous.

Souris. Pour de vrai.

Tant mieux. Ça a l’air génial.

Ne te crispe pas. N’entre pas en concurrence. Ne dis pas bon, au moins, nous, on a le jardin. L’enfant te fait le cadeau d’être honnête avec toi sur ses deux foyers. Reçois-le.

Avec le temps, l’enfant qui sent ses deux parents heureux-pour-lui dans ses deux foyers construit le sentiment que ses deux foyers sont les siens. L’enfant qui sent ses parents en concurrence construit le sentiment d’être coincé entre deux foyers qui ne veulent pas coexister. Le premier enfant s’en sort bien mieux sur le long terme.

Pour finir

La conversation sur le nouveau foyer est petite et lourde de conséquences. Elle a lieu de nombreuses fois. Avant la première fois. Après la première fois. Des mois plus tard, quand quelque chose change. Des années plus tard, quand l’enfant a grandi et commence à se forger son propre regard sur ses deux foyers.

Les principes restent les mêmes. Une langue qui met au même niveau. Des réponses justes, au milieu. Du détail pratique. Des au revoir calmes. Ne pas cuisiner au retour. Ne pas entrer en concurrence. Les deux foyers sont les siens.

Jeudi soir. Le dessin animé est sur pause. Le petit de six ans demande s’il y aura une baignoire. Tu dis oui. Papa m’a montré une photo. La baignoire ressemble à la nôtre. On pourra emporter ton canard vendredi, comme ça il sera là pour le week-end. Il hoche la tête. Il remet le dessin animé. La conversation va se poursuivre, par fragments, tout au long de l’année. Ça, c’était l’ouverture.

Ceci est une aide d'entraide, pas un avis médical, psychologique ou juridique, et en aucun cas un substitut à un professionnel qualifié. Si toi ou ton enfant êtes peut-être en danger, contacte les services d'urgence de ta région.