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Module 03 · Routines à l'âge scolaire

L’enfant d’âge scolaire qui porte tout en silence

By the dip team · Clinical consultant: Pauline Sam, MD ·

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L’enfant d’âge scolaire qui porte tout en silence

L’enfant d’âge scolaire qui porte tout en silence

Ta fille va bien.

Sa maîtresse dit qu’elle va bien. Ses notes sont bonnes. Elle a des copines à l’école. Elle fait ses devoirs sans discuter. Elle mange presque tout son dîner. Elle va se coucher quand on le lui demande. Elle se brosse les dents. Elle se lève. Elle s’habille. Elle fait le matin. Elle fait l’après-midi. Elle fait le soir.

Et pourtant.

Il y a en elle quelque chose de plus silencieux qu’avant. Elle ne chante plus dans le bain comme avant. Elle regarde ses dessins animés d’un air éteint ; avant, elle riait à gorge déployée. Elle dit oui facilement, peut-être trop facilement. Quand tu lui demandes comment elle se sent, elle répond ça va, de cette petite voix qui ne te dit pas grand-chose.

Tu te dis que ce n’est peut-être rien. Tu te dis que c’est peut-être quelque chose.

Cet article parle de l’enfant d’âge scolaire qui porte quelque chose en silence. Pas l’enfant qui fait des crises, pas l’enfant qui va manifestement mal. Celui qui s’en sort. Celui qui a l’air d’aller bien aux yeux de la plupart des adultes. Celui qui, dans une famille en co-parentalité, peut porter une couche de poids supplémentaire que personne ne voit tout à fait.

C’est l’un des articles les plus délicats de ce module. Les signaux sont subtils. Le risque de trop lire et celui de pas assez lire sont tous deux réels. Le travail, c’est de remarquer sans transformer en pathologie, et d’agir sans réagir de façon excessive.

Pourquoi cet enfant est plus difficile à repérer

Un enfant qui tape sa sœur, qui refuse de faire ses devoirs, qui explose au coucher ou qui dit à la maîtresse qu’il déteste l’école, c’est un enfant qui va manifestement mal. Tu le vois. L’école le voit. Ton co-parent le voit. Il y a un problème à traiter.

Un enfant qui est doux et serviable depuis la séparation, qui s’est adapté aux deux foyers sans faire d’histoires, qui réussit bien à l’école, qui garde ses amis, c’est un enfant qui a l’air d’aller bien.

Il va peut-être bien. Beaucoup d’enfants vont bien.

Certains font le travail des apparences et portent quelque chose en dessous.

Le « je vais bien » de façade est, chez certains enfants, une stratégie pour tenir. Elle est à la portée des enfants qui :

  • Ont observé qu’un de leurs parents, ou les deux, sont sous tension, et ne veulent pas en rajouter.
  • Ont compris, sans qu’on le dise, qu’on leur demande d’être faciles.
  • Sont par tempérament plus réservés, moins expressifs.
  • Sont assez grands pour gérer leurs émotions de l’intérieur.
  • Cherchent avant tout à ménager leurs relations avec les adultes, quitte à s’effacer.

Pris un par un, ces traits sont de l’enfance ordinaire. Réunis, dans un système familial sous tension, ils peuvent produire un enfant qui porte plus qu’il ne le montre.

À quoi ressemblent les signaux plus discrets

Les signaux sont subtils. Tu observes de petits glissements par rapport à son habitude, pas des changements spectaculaires.

Le sommeil. Elle dort, mais elle met plus longtemps à s’endormir qu’avant. Ou elle se réveille plus tôt. Ou son sommeil est agité. Ou elle dort d’une traite mais semble peu reposée au matin.

L’appétit. Elle mange, mais avec moins d’appétit qu’avant. Elle est devenue un peu plus difficile à table. Elle laisse plus dans l’assiette. Elle s’est désintéressée d’aliments qu’elle adorait. Ou l’inverse : elle s’est mise à manger vite et en silence.

Le niveau d’activité. Elle joue, mais avec moins d’imagination qu’avant. Ses dessins sont plus petits, moins fouillés. Elle lit moins. Elle passe plus de temps devant les écrans, mais d’un air éteint, sans vraiment s’y impliquer.

Les signes du corps. Des maux de ventre sans cause évidente. Des maux de tête en début de semaine d’école. Une fatigue qui ne colle pas à son niveau d’activité. Le corps porte parfois ce que les mots ne peuvent pas dire.

Un aplatissement émotionnel. Elle ne rit plus aussi facilement. Elle ne pleure plus aussi facilement. Elle est contenue. Toute la palette de son expression émotionnelle s’est rétrécie.

Une serviabilité excessive. Elle est devenue particulièrement rangée, particulièrement coopérative, particulièrement attentive à ton humeur. Elle vient prendre de tes nouvelles quand tu as l’air sous tension. Elle essaie de t’aider d’une façon un peu trop adulte pour son âge.

Le retrait de ce qu’elle aimait. La passion qui l’animait il y a un an est devenue une chose qu’elle fait sans entrain. La copine dont elle parlait tout le temps est mentionnée plus rarement.

Des vérifications anxieuses. Elle réclame d’être rassurée, par petites touches. Ça va, toi ? On y va toujours ? Tout va bien ? Les questions sont douces. Elles ne sont pas paniquées. Elle vérifie.

Pris isolément, chacun de ces signes relève des variations normales de l’enfance. Deux ou trois ensemble, qui durent depuis des semaines, méritent qu’on s’y arrête.

Ce que ça peut traduire

Ce poids porté en silence peut traduire bien des choses.

La séparation, encore. Même des années après la séparation, les enfants la digèrent par vagues. Une nouvelle étape de développement peut faire remonter d’anciennes questions. La présentation d’un nouveau partenaire peut remuer quelque chose. Un changement d’école peut faire surgir ce qui n’avait pas encore surgi.

Des tensions entre les deux foyers. L’enfant sent quand les parents sont tendus l’un envers l’autre, même quand rien n’est dit. Il porte la tension par petites touches. Les signaux apparaissent chez l’enfant même quand les parents croient bien cacher la tension.

Quelque chose qui se passe à l’école. Une histoire d’amitié. Une maîtresse exigeante. Une matière où elle galère. Un mot d’un camarade. Les enfants partagent rarement ces choses d’eux-mêmes.

Un changement dans l’un des foyers. Un nouveau partenaire, un nouveau petit frère ou une nouvelle petite sœur, un déménagement, un changement de travail chez le parent, la maladie d’un grand-parent. L’enfant digère.

Son propre paysage intérieur. Certains enfants sont câblés plus en finesse. Ils ressentent les choses profondément. Ils traversent leur monde intérieur. Ce qu’elle porte n’est pas forcément lié à la famille ; ça peut être lié à elle.

Une combinaison. Souvent, ce n’est pas une seule chose. C’est l’accumulation de plusieurs petites choses sur une période.

Ce poids porté n’est pas un diagnostic. C’est un état. Le travail, c’est de découvrir, en douceur, ce qu’il y a derrière.

Comment le découvrir

N’interroge pas.

Un enfant déjà dans un état contenu se refermera davantage si on le questionne de front. Tu es triste ? Tu es angoissée ? Qu’est-ce qui ne va pas ? Ces questions, aussi bien intentionnées soient-elles, produisent souvent un rien, ça va et un petit pas en arrière.

L’ouverture se fait de biais.

Fais de la place, ne demande pas. Sois dans la même pièce sans intention. Cuisinez ensemble. Allez faire une course à pied. Lisez ensemble. La conversation, si elle vient, viendra dans le silence autour de l’activité, pas dans un face-à-face.

Dis ce que tu remarques, doucement. J’ai remarqué que tu étais un peu silencieuse cette semaine. Je suis là si tu as envie de parler. Et c’est très bien aussi si tu n’en as pas envie. N’insiste pas. Ne la force pas à jouer la conversation. Ouvre juste une porte.

Dis-lui ce que toi, tu as ressenti. Les enfants s’ouvrent parfois après qu’un parent a partagé une petite chose. Moi, j’ai été un peu fatigué cette semaine. Des fois, le soir, je me sens un peu perdu. Ça t’arrive, à toi ? La question est sincère, pas un piège.

Ne promets pas de réparer. Je vais t’écouter est une promesse que tu peux tenir. Je vais arranger ça en est souvent une que tu ne peux pas tenir. Les enfants sentent la différence.

Observe le jeu. Les plus jeunes, surtout, expriment par le jeu ce qu’ils ne savent pas dire. La poupée qu’on gronde. La petite voiture qui s’en va. Le dessin du petit personnage tout seul. Ce n’est pas toujours porteur de sens, mais ça vaut la peine d’y prêter attention.

Si elle te confie quelque chose, écoute. N’interprète pas. Ne te lance pas tout de suite dans la résolution du problème. Ne fais pas remonter l’affaire en urgence à ton co-parent ou à l’école. Entends simplement ce qu’elle dit. Reste avec ça. La conversation sur ce qu’il faut faire pourra venir plus tard.

La complication des deux foyers

L’enfant qui porte tout en silence montre souvent des visages différents dans les deux foyers.

Dans un foyer, elle est plus émotive. Dans l’autre, plus contenue. Dans l’un, elle dort mal ; dans l’autre, mieux. Dans l’un, elle parle ; dans l’autre, non.

C’est réel, et ça mérite qu’on en garde la trace. Le foyer où l’enfant est plus contenue est peut-être celui où elle se sent moins en sécurité pour s’exprimer. Ou bien c’est celui qui lui convient le mieux (la maison plus calme, celle plus près de l’école, le foyer avec la routine qu’elle préfère). Le fait d’être contenue ne signale pas toujours un mal-être.

Les deux parents ont besoin d’information. Ton co-parent voit peut-être ce que toi tu ne vois pas. Ou l’inverse. La conversation est calme et curieuse. J’ai remarqué qu’elle était plus silencieuse à la maison ces temps-ci. Tu as remarqué quelque chose chez toi ?

Ton co-parent a peut-être remarqué la même chose. Il a peut-être remarqué autre chose. Ou bien il n’a rien remarqué. Chacune de ces réponses est une information.

Si un seul parent remarque et que l’autre balaie la chose, c’est aussi une information. Parfois, un co-parent n’a pas l’espace mental pour remarquer. Parfois, il porte ses propres affaires. Parfois, il fait une autre lecture des mêmes signes.

Le geste le plus utile, c’est que les deux parents cherchent les mêmes choses. Pas forcément qu’ils soient d’accord sur ce qui se passe. Mais qu’ils soient dans la même conversation à ce sujet.

Quand faire appel à un professionnel

Un enfant qui porte tout en silence pendant quelques semaines, au cours d’une période de stress identifiée (un changement d’école, un changement de vie chez un parent, la maladie récente d’un grand-parent), retrouve en général son équilibre. Ne fais pas remonter l’affaire trop vite.

Un enfant qui porte ça depuis des mois, sans facteur de stress identifiable, ou dont le poids s’aggrave au lieu de s’alléger, mérite qu’on l’oriente vers un professionnel.

Le professionnel peut être le psychologue scolaire, le médecin traitant ou le pédiatre, un psychologue de l’enfant, un pédopsychiatre. Un CMP ou un CMPP (centre médico-psychologique, gratuit et public) est souvent le premier point d’entrée. Les cadres qui conviennent varient d’un enfant à l’autre. (Voir l’article 06 du module 13 pour le développement complet sur le recours à un soutien professionnel.)

La conversation entre toi et ton co-parent sur le fait de faire appel à un professionnel est calme et partagée. Je pense qu’on devrait en parler à quelqu’un. Pas parce que quelque chose ne va pas, mais parce qu’elle porte quelque chose depuis un moment et que j’aimerais l’aider avec ça. L’avis de ton co-parent compte. S’il n’est pas d’accord, cherche à comprendre pourquoi. N’agis pas seul sur une décision aussi importante, sauf si la situation est réellement urgente.

Si ton co-parent est d’accord, choisissez le professionnel ensemble. Les deux parents font partie du soutien, même si un seul accompagne l’enfant aux rendez-vous.

Quand c’est toi, le parent qui passe à côté

Une configuration particulière. Ton co-parent te répète qu’il s’inquiète pour l’enfant. Toi, tu ne l’as pas vu chez toi. Tu te demandes s’il ne se fait pas du souci pour rien.

Prends-le au sérieux.

L’enfant est peut-être plus contenue chez toi et plus ouverte chez ton co-parent. Sa lecture est peut-être plus juste que la tienne.

Ne balaie pas la chose. Ce n’est pas ce que je vois chez nous, ça se dit, mais ça ne clôt pas la conversation. Raconte-moi davantage ce que tu vois. Je veux le chercher, moi aussi. Voilà la réponse ouverte.

L’inverse est vrai aussi. Si c’est toi le parent inquiet et que ton co-parent ne voit rien, partage ce que tu vois sans lui reprocher de ne pas le voir. Il portait peut-être sa propre charge. Il s’en saisira peut-être une fois que tu l’auras nommé.

Pour finir

Quelques semaines après que tu as commencé à remarquer. Tu as fait plus de place. Tu as été dans la pièce sans intention. Tu as partagé une petite chose sur ta propre semaine. Tu as observé le jeu, les dessins, les petits détails.

Elle te dit, sur le chemin du retour de la boulangerie, qu’elle est parfois triste à cause de quelque chose à l’école. Rien de dramatique. Une histoire de bande de copines. Une chose qu’elle portait.

Tu écoutes. Tu ne répares pas. Tu accueilles. Ouais, c’est dur. Je suis contente que tu me l’aies dit.

Le poids s’allège un peu. Pas tout. Ce qu’elle t’a confié est l’une de plusieurs choses. Mais la porte est ouverte. Elle sait qu’elle peut te le dire.

Tu envoies un message à ton co-parent. Elle m’a parlé d’un truc à l’école aujourd’hui. Juste pour te tenir au courant. Elle en parlera peut-être chez toi, ou peut-être pas. Ton co-parent accuse réception. Vous êtes désormais aux aguets tous les deux.

Le poids va peut-être se déplacer au fil des semaines. Ou ça prendra plus de temps. Le travail n’a rien de spectaculaire. Le travail, c’est le lent retour de l’attention. L’enfant sait qu’elle est vue. Cela, à soi seul, fait une part importante de ce qui aide.

C’est ça, la texture de la co-parentalité avec un enfant qui porte tout en silence. Pas une intervention héroïque. Une attention patiente. De petites ouvertures. Des conversations qui viennent quand elles viennent. Les deux parents dans la même conversation à propos du même enfant.

Ce poids porté fait partie de l’enfance. La plupart du temps, il s’allège. Parfois non, et il faut alors de l’aide. Le travail, c’est de savoir faire la différence et d’agir en conséquence, avec amour et sans alarme.

Ceci est une aide d'entraide, pas un avis médical, psychologique ou juridique, et en aucun cas un substitut à un professionnel qualifié. Si toi ou ton enfant êtes peut-être en danger, contacte les services d'urgence de ta région.