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Module 11 · Nouvelles relations et familles recomposées

Le rôle de la nouvelle personne. Ce qu’elle ne doit pas faire.

By the dip team · Clinical consultant: Pauline Sam, MD ·

Tous les âges12 min de lecture
Le rôle de la nouvelle personne. Ce qu’elle ne doit pas faire.

Le rôle de la nouvelle personne. Ce qu’elle ne doit pas faire.

Module 11 · Nouvelles relations et familles recomposées · Article 04 · Wave 2 · tous les âges


Jeudi soir. Dix-neuf heures douze. Ton enfant de dix ans est à la table de la salle à manger, ses devoirs de maths étalés devant lui. Il bloque sur le même problème depuis quinze minutes. La frustration monte. La personne que tu fréquentes, qui vit ici depuis trois mois maintenant, prépare du thé dans la cuisine. Elle s’approche, une tasse dans chaque main, en pose une devant toi, et se penche pour regarder la page.

Oh, je peux te montrer une astuce pour ces problèmes-là.

Le crayon de ton enfant s’arrête. Il ne lève pas les yeux. Il ne dit rien. La nouvelle personne a déjà commencé à expliquer. Elle est adorable. Elle est gentille. Elle est exactement la version d’elle-même dont tu es tombé amoureux.

Tu vois, depuis l’autre bout de la pièce, tout le corps de ton enfant se refermer.

C’est l’article sur ce moment-là. Sur ce qu’est vraiment le rôle de la nouvelle personne, sur ce qu’il n’est pas, et sur pourquoi bien faire ça compte plus que presque tout ce que tu feras d’autre pendant les deux premières années.

La nouvelle personne n’est pas un parent

La phrase la plus importante de cet article : la nouvelle personne n’est pas un parent.

C’est vrai dès le premier jour de la rencontre. C’est vrai au quatre-vingt-dixième jour. C’est vrai à la deuxième année. C’est vrai même si elle est merveilleuse avec ton enfant. C’est vrai même si ton enfant l’apprécie. C’est vrai même si elle a ses propres enfants.

Ton enfant a deux parents. Toi et ton co-parent. Les rôles de parent sont déjà pris. La nouvelle personne peut devenir beaucoup de choses au fil du temps. Un adulte bienveillant. Un ami. Une présence de confiance. Peut-être, un jour, une figure de beau-parent. Mais elle n’est pas, et ne deviendra pas, un troisième parent.

Ce n’est pas une question de valeur de la nouvelle personne en tant qu’humain. Ce n’est pas une question de son engagement envers toi. Ce n’est pas une question de combien elle tient à ton enfant. C’est une question de fait structurel : ton enfant a déjà deux parents, et en ajouter un troisième supposerait d’en désactiver un des deux premiers, ce qui abîmerait l’enfant. Le rôle n’est pas disponible. Alors la nouvelle personne reçoit un rôle différent.

L’article qui suit parle de ce rôle différent.

Pourquoi ça compte plus qu’il n’y paraît

Sur le moment, à la table de la salle à manger, ce que la nouvelle personne a fait était petit. Elle a essayé d’aider pour les devoirs. Elle était chaleureuse. Elle était compétente. Elle était le genre de présence que la plupart des parents diraient souhaiter pour un beau-parent.

Mais voici ce que ton enfant de dix ans vient d’enregistrer.

L’adulte à cette table dont le rôle est de m’aider pour les devoirs, c’est maintenant cette nouvelle personne. Mon parent a été remplacé comme l’adulte-des-devoirs. La nouvelle personne est là depuis trois mois et fait déjà ce que mon parent fait. Si elle fait ce que mon parent fait pour les devoirs, qu’est-ce qu’elle fera d’autre ? Est-ce qu’elle s’occupera des sorties d’école ensuite ? Est-ce que c’est elle qui parlera à ma maîtresse ? Est-ce que mon vrai parent va arrêter de venir à la réunion parents-profs ?

L’enfant ne pense pas ça en phrases. Il le sent dans le corps. Le corps dit : cette personne prend la place de mon parent. Le corps se referme.

L’erreur structurelle, ce n’est pas que la nouvelle personne ait été gentille. L’erreur structurelle, c’est qu’elle est entrée dans un rôle parental sans y être invitée, dans un domaine (les devoirs) qui appartient à la relation parent-enfant, d’une façon qui a déplacé le parent à la table.

La solution, ce n’est pas de rendre la nouvelle personne moins chaleureuse. La solution, c’est de faire en sorte que sa chaleur se déploie dans le bon type d’espace.

Ce que la nouvelle personne ne doit pas faire, la première année

Une liste. Ce ne sont pas des opinions ; ce sont des règles structurelles qui protègent l’enfant.

Ne pas faire la discipline. Ni les petites corrections, ni les rappels gentils sur les bonnes manières, ni on ne parle pas comme ça aux gens. La discipline appartient aux parents. Si quelque chose doit être repris dans ton foyer pendant que tu es là, c’est toi qui le reprends. Si quelque chose doit être repris pendant que tu n’es pas là, la nouvelle personne attend que tu puisses le faire, ou signale à l’enfant qu’elle va attendre que tu puisses le faire.

Ne pas aider pour les devoirs, du moins pas la première année. Les devoirs sont un domaine parent-enfant. La nouvelle personne peut être dans la pièce. Elle peut tendre un goûter. Elle peut répondre si l’enfant lui demande directement quelque chose. Elle ne se penche pas pour proposer des astuces.

Ne pas prendre en main les routines. Le coucher, le bain, les repas, la logistique du matin avant l’école. Ce sont des rituels parent-enfant. La nouvelle personne peut être présente, peut aider dans un rôle de soutien (essuyer la vaisselle après le dîner, ramasser les jouets du bain), mais ne prend pas les commandes.

Ne pas introduire de nouvelles règles. Dans cette maison, on… est une phrase qui ne sort pas de la bouche de la nouvelle personne la première année. Les règles du foyer relèvent du parent. Si une règle doit changer, c’est le parent qui la change. La nouvelle personne peut avoir des préférences, et le parent peut intégrer ces préférences dans la façon dont le foyer fonctionne, mais celui qui pose les règles reste le parent.

Ne pas aller aux événements de l’école. Ni la réunion parents-profs, ni le spectacle de l’école, ni la kermesse, ni les sorties de classe. Ce sont des événements parent-enfant. Ton enfant devrait y voir ses parents, pas un nouvel adulte qui occupe l’espace naturel de son parent. Il y a des exceptions pour les grands événements, quand les deux parents sont d’accord pour que la nouvelle personne y assiste, mais par défaut, c’est non.

Ne pas apparaître sur les photos de famille qui circulent. La carte de vœux, la photo de fin d’année, l’album pour les grands-parents. La nouvelle personne est la bienvenue sur les photos privées qui restent sur un téléphone. Elle n’est pas la bienvenue sur la photo voilà la famille tant qu’elle n’est pas la famille depuis longtemps.

Ne pas se désigner avec un vocabulaire parental. Ta deuxième maman, ton autre papa, ta maman et moi (en se tenant à côté du vrai parent, dans une conversation avec l’enfant). La nouvelle personne ne revendique pas d’identité parentale, même pour plaisanter.

Ne jamais parler du co-parent devant l’enfant. Ni en mal, ni en bien, ni en passant. Le co-parent n’est pas le sujet de la nouvelle personne. Tout ce que la nouvelle personne observe au sujet du co-parent, elle l’apporte au parent en privé, jamais à l’enfant.

Ne pas chercher à être celle qui s’amuse. La tentation est énorme. La nouvelle personne ne fait pas le quotidien éreintant de la parentalité ; elle a le droit d’être la version qui débarque pour les bons moments. Cette pulsion d’être celle-qui-s’amuse, si on lui cède, crée la dynamique où le parent est l’autorité barbante et la nouvelle personne est la respiration bienvenue. Cette dynamique abîme la relation parent-enfant. La nouvelle personne devrait résister à l’envie d’être celle qui s’amuse.

Ne pas chercher à être celle qui sait. L’autre tentation. Laisse-moi te dire ce que j’ai appris sur les ados. La nouvelle personne qui distribue sa sagesse sur la parentalité, sur l’enfant, sur la façon dont les choses devraient se faire, même avec les meilleures intentions, signale qu’elle pense savoir faire ça mieux que le parent. Ce n’est pas le cas. Elle n’est pas dans la relation. Elle se tient à côté.

Ce que la nouvelle personne devrait faire

Ce qui précède est une longue liste de ne pas. Voici la courte liste de faire.

Être présente. Être dans la pièce. Être disponible. Être de façon fiable la même personne d’une semaine à l’autre. La stabilité, c’est le cadeau.

Être sympathique. Pas chaleureuse-chaleureuse. Sans rien chercher. Sympathique comme le serait une tante ou un oncle bienveillant. Agréable à côtoyer. Intéressée, mais sans insister.

Avoir quelques petits domaines à elle. Le chien. Les crêpes du samedi matin, si l’enfant en a envie. Le truc qu’elle connaît bien et pour lequel l’enfant a montré de l’intérêt. Ces petits domaines, c’est là que la nouvelle personne a le droit d’être une présence positive, à des conditions que l’enfant accepte.

Soutenir le parent dans son rôle de parent. Quand le parent fait le travail d’être parent (les devoirs, la discipline, les conversations difficiles), la nouvelle personne est à l’arrière-plan. Pas absente. Juste pas au premier rang.

Attendre. C’est le plus grand des gestes. Attendre que l’enfant l’invite à entrer, par petites touches, au fil du temps. Ne pas pousser. La relation que la nouvelle personne aura avec l’enfant en année trois ou cinq se construit sur la retenue qu’elle a montrée en année un.

La conversation avec la personne que tu fréquentes

La plupart des nouvelles personnes veulent bien faire. Elles n’ont pas de mode d’emploi pour ça. En général, elles n’ont jamais été dans ce rôle. Elles essaient.

La conversation que tu as avec elle sur son rôle, c’est ta responsabilité. Pas celle de l’enfant. Pas celle du co-parent. La tienne.

Cette conversation devrait avoir lieu avant la rencontre (l’article 02 couvre le brief d’avant-rencontre), puis de nouveau au bout d’un mois, de trois mois, de six mois, et aussi souvent que nécessaire quand quelque chose s’est présenté.

Le cadre : Je veux que tu sois là. Je veux que nous, ça marche. La façon dont on fait marcher notre histoire, c’est de laisser du temps à mon enfant. La chose la plus utile que tu puisses faire cette année, c’est moins que ce que tu aurais spontanément envie de faire.

Ce qui suscite des objections :

  • Mais je veux me sentir faire partie de la famille. Tu le sentiras. Au fil des années. Chercher à se sentir faire partie de la famille au bout de trois mois, c’est exactement ce qui t’empêche d’en faire partie en année cinq.
  • Mais ton enfant a l’air de m’apprécier. Peut-être. Il joue peut-être aussi un rôle. Dans un cas comme dans l’autre, apprécier ne donne pas droit à un rôle parental.
  • Mais j’ai de l’expérience avec les enfants. Possible. Avec d’autres enfants. Ta relation avec cet enfant-là est neuve. L’expérience d’ailleurs se transfère lentement, avec la permission.
  • Mais tu es trop rigide. C’est parfois une remarque juste. Les principes ci-dessus sont des repères, pas un mode d’emploi. Applique-les avec discernement. Mais penche du côté du moins, surtout la première année.

Si la personne que tu fréquentes n’arrive pas à entendre ça, c’est une donnée sur la relation. Pas forcément une donnée accablante. Mais une donnée qui mérite qu’on la remarque.

Quand la nouvelle personne a ses propres enfants

Un petit ajout, parce que ça change le tableau.

Une nouvelle personne qui a ses propres enfants a une expérience de la parentalité. Elle a un instinct, souvent fort, sur la façon dont on doit s’y prendre avec les enfants. Cet instinct l’accompagne quand elle entre dans ton foyer et dans la vie de ton enfant.

Ça rend le travail de protection du rôle plus difficile. La nouvelle personne ne cherche pas à outrepasser ; elle materne ou paterne comme elle sait le faire. Le foyer qu’elle a fait tourner a d’autres règles que celui que tu fais tourner avec ton enfant. Quand les deux foyers se rencontrent, les instincts s’entrechoquent.

Le principe tient quand même. La nouvelle personne n’est pas le parent de ton enfant, même si elle a de l’expérience parentale, et même si cette expérience est excellente. Le fait qu’elle élève bien ses propres enfants ne se transfère pas au tien par voisinage. Ton enfant a besoin que toi, tu restes son parent. La nouvelle personne qui a ses propres enfants doit appliquer cette expérience à ses propres enfants, et se mettre en retrait des tiens.

L’article 06 du module 11 (Les demi-frères et demi-sœurs) couvre la mécanique concrète de tout ça. Le principe, ici, c’est simplement : même rôle, mêmes règles, quel que soit le parcours parental de la nouvelle personne.

Le long terme

Le rôle de la nouvelle personne s’élargit avec le temps. Pas en années un, deux, trois. En années cinq, sept, dix.

À la cinquième année, si la relation a duré et que la nouvelle personne a tenu les limites ci-dessus, elle est devenue quelque chose pour ton enfant. Pas un parent. Autre chose. Un adulte de confiance. Une présence qui l’a connu pendant des années formatrices. Une personne qu’il appellerait s’il avait besoin d’aide et que ses parents n’étaient pas disponibles.

Ce rôle-là vaut la peine d’être construit. Il vaut davantage que le rôle parental qu’elle n’obtient pas. C’est un rôle dont les enfants de familles séparées se souviennent comme de l’une des choses stables de leur enfance, s’il est bien construit.

Bien le construire, ça veut dire que l’année un est petite. L’année deux, un peu moins petite. L’année trois est plus grande seulement si l’enfant l’a invitée. L’expansion est menée par l’enfant, pas par l’empressement de la nouvelle personne.

Pour finir

Jeudi soir. Dix-neuf heures dix-neuf. La nouvelle personne a posé la tasse et s’est mise en retrait. Elle a dit, tranquillement, Pardon, K, je ne voulais pas m’imposer. Je vous laisse, ton papa et toi. Elle est retournée à la cuisine.

Tu t’assieds à côté de ton enfant de dix ans. Tu regardes le problème avec lui. Tu lui demandes où il a bloqué. Il te montre. La frustration est encore là, mais le corps s’est rouvert.

Il faut encore vingt minutes pour résoudre le problème. La nouvelle personne ne revient pas à la table. Elle prépare le dîner dans la cuisine. Elle fredonne un peu. Elle regarde son téléphone. Elle est là. Elle ne pilote rien.

C’est ça, le rôle. Là. Sans piloter. L’année un, c’est tout l’article.

Bien plus tard, quand ton enfant sera grand, il se souviendra des gens de son enfance. Ses parents seront dans une catégorie. Les autres adultes qui ont été stables, qui n’ont pas cherché à être plus que ce qu’ils étaient, qui ont laissé l’enfant les apprivoiser à son propre rythme, seront dans une autre catégorie. C’est vers cette seconde catégorie que la nouvelle personne avance.

Ne brûle pas les étapes. C’est la course qui te coûte la version longue.

Ceci est une aide d'entraide, pas un avis médical, psychologique ou juridique, et en aucun cas un substitut à un professionnel qualifié. Si toi ou ton enfant êtes peut-être en danger, contacte les services d'urgence de ta région.