« Tu aimes encore Papa ? » / « Tu aimes encore Maman ? »
By the dip team · Clinical consultant: Pauline Sam, MD ·

« Tu aimes encore Papa ? » / « Tu aimes encore Maman ? »
Module 05 · Parler aux enfants · Article 04 · v2 · 4-7, 8-12
Dimanche après-midi. Tu es en voiture, tu rentres du cours de natation de ta fille. Elle a sept ans. Le sac de piscine est sur la banquette arrière, mouillé du vestiaire. La radio est en sourdine. Tu es au feu près de l’école. Elle dit, face au pare-brise, sans te regarder, Maman, tu aimes encore Papa ?
Le feu passe au vert. Tu démarres.
Cet article parle de cette question. Elle prend cent formes. Tu aimes encore Maman. Est-ce que vous vous êtes aimés un jour. Tu aimes Papa un petit peu. Est-ce que Papa t’aime encore. C’est l’une des questions les plus lourdes de conséquences que ton enfant posera, et la réponse dont il a besoin n’est pas toujours celle que le parent ressent.
Ce que l’enfant demande vraiment
La question n’est presque jamais seulement la question.
Un enfant qui demande tu aimes encore Papa demande en général l’une de ces quatre choses, en dessous.
Est-ce que j’ai le droit de continuer à aimer Papa ? La plus fréquente, surtout la première année. L’enfant a enregistré que l’un des parents est parti, que l’autre semble blessé, et il vérifie si son amour persistant pour le parent absent peut s’exprimer en sécurité dans ce foyer. Il demande une permission.
Est-ce que l’amour était réel ? L’enfant un peu plus grand, qui demande si l’amour de ses parents l’un pour l’autre a jamais été authentique. À cet âge, les enfants cherchent des preuves que l’amour dure. Si l’amour de leurs parents n’a pas duré, qu’est-ce que ça dit de l’amour en général ? De l’amour que leurs parents ont pour eux ?
Est-ce que c’est possible que vous vous remettiez ensemble ? L’enfant plein d’espoir, en quête de signes. La réponse à cette question, si elle s’entend comme un oui, restera accrochée pendant des années.
Est-ce que je peux te parler de ça sans risque ? L’enfant attentif, qui teste si tu peux tenir une réponse compliquée sans craquer, ou sans devenir amer. Il prend la température avant de demander quoi que ce soit d’autre.
La bonne réponse est celle qui répond à la demande sous-jacente, pas seulement à la question littérale. Souvent, plusieurs de ces demandes sont vivantes en même temps.
La forme d’une réponse qui fonctionne
La réponse a trois parties. L’ordre compte.
Première partie. Ce que tu ressens encore pour l’autre parent. Pas l’amour amoureux. Ce qui reste. Je tiens à Papa parce que c’est ton père. Il compte pour moi parce que tu comptes pour moi. Je veux qu’il aille bien. Une version de ceci est presque toujours vraie, même dans les séparations difficiles. L’enfant a besoin de l’entendre, parce que ça lui dit : la famille ne s’est pas complètement défaite. Un fil de considération tient encore.
Deuxième partie. Ce qui a changé. Honnêtement, mais au minimum. La façon dont j’aimais Papa quand il était mon mari n’est plus là. On n’est plus amoureux comme avant. Ce genre d’amour-là a changé. Ne développe pas. Ne te justifie pas. N’explique pas la trajectoire. L’enfant peut tenir a changé. Il ne peut pas tenir l’histoire du changement.
Troisième partie. Ce qui n’a pas changé et ne changera pas. L’amour que j’ai pour toi n’est pas le même genre d’amour. Il ne dépend pas de ce qui se passe entre Papa et moi. Il ne peut pas s’épuiser. Il ne peut pas changer. C’est autre chose. C’est la phrase la plus importante de la conversation. L’enfant se sert du couple de ses parents comme cas test pour savoir si l’amour dure. La réponse, c’est : ce genre d’amour-là, oui. Celui qui s’est défait était un autre genre d’amour.
La réponse entière fait quatre ou cinq phrases. Pas un discours. Dite calmement, en le regardant dans les yeux si tu y arrives. La voiture n’est pas le pire endroit pour cette conversation. L’absence de contact visuel rend parfois la question plus facile à poser pour l’enfant.
Ce qu’il ne faut pas dire
Quelques phrases te coûteront cher, même offertes avec les meilleures intentions.
Ne dis pas oui si tu ne le penses pas. Oui, bien sûr que j’aime encore Papa, dit avec de la colère dans la gorge, s’entend exactement pour ce que c’est. L’enfant le classe comme une preuve que les adultes mentent sous pression, que ce foyer n’est pas un endroit où poser des questions difficiles en sécurité, et que la réponse reçue n’est pas fiable. La réponse honnête du milieu (je tiens à lui, ce qu’on avait n’est plus là, tu as le droit de l’aimer entièrement) vaut toujours mieux que le oui de façade.
Ne dis pas non sans contexte. Non, je n’aime plus ton père tombe comme un verdict. L’enfant entend : je n’aime pas cette personne, et c’est ton père, ce qui veut dire que tu pourrais arrêter de l’aimer toi aussi, ou que tu aimes quelqu’un qui n’en vaut pas la peine. Les deux lectures font mal. Même quand la réponse littérale est non, elle a besoin de la structure ci-dessus : ce qui a changé, ce qui reste, ce qu’il a le droit de continuer à faire.
Ne sois pas volontairement ambigu. C’est compliqué. Des fois oui, des fois non. Ça dépend. Pour l’enfant, ça se lit comme l’adulte qui refuse d’assumer une réponse. C’est pire que la vérité difficile.
Ne promets pas ce que tu ne peux pas tenir. Peut-être qu’un jour on se retrouvera. À moins que ce soit une vraie possibilité, convenue à deux, ne dis pas ça. L’enfant la gardera pendant des années et rouvrira la blessure chaque fois qu’elle ne se réalise pas.
Ne donne pas la raison peu flatteuse. Je n’aime plus Papa parce qu’il a eu une histoire avec quelqu’un d’autre. Maman a arrêté de m’aimer quand elle a commencé à boire. L’enfant ne peut pas intégrer ce genre de détail à 6, 8 ou 11 ans. La réponse reste générale. Les raisons restent entre adultes.
Âge par âge
La forme reste la même. La texture bouge.
De 4 à 7 ans. Langage très simple. Je tiendrai toujours à Papa parce que c’est ton papa. La façon dont Papa et moi on s’aimait a changé. La façon dont je t’aime, toi, c’est différent. Ce genre d’amour-là ne change pas. Puis souvent : Papa peut revenir à la maison ? La réponse : Non, mon cœur. Papa vit dans son foyer maintenant. Mais tu le verras souvent. Tu peux l’aimer autant que tu veux. On reste tes parents tous les deux. Répète la même forme sur plusieurs semaines. Ne t’attends pas à ce que l’enfant l’absorbe du premier coup.
De 8 à 12 ans. Plus de nuance possible. J’aurai toujours une forme d’amour pour Maman, parce qu’on t’a fait ensemble et qu’on te partage. Le genre d’amour qu’on avait en couple n’est plus là. On a essayé. Ça n’a pas marché. Ce que je ressens pour toi ne dépend de rien de tout ça. Tu as le droit de nous aimer tous les deux exactement autant qu’avant. Cet âge peut aussi recevoir la phrase tu n’es pas obligé de ressentir la même chose que moi à propos de Maman. Ce n’est pas ton rôle. Particulièrement important si l’enfant a perçu que tu étais blessé.
L’enfant de 8 à 12 ans peut aussi poser d’autres questions. Est-ce que tu l’as aimé un jour ? Quand est-ce que tu as arrêté ? Pourquoi vous n’avez pas essayé plus fort ? Réponds honnêtement à la première (presque toujours oui). Ne réponds pas aux autres en détail. On s’est aimés longtemps. Les choses ont changé. Les raisons, ce n’est pas à toi de les porter.
La question inversée
Parfois, l’enfant pose la question à l’envers. Est-ce que Papa t’aime encore ? Est-ce que Maman nous manque quand on n’est pas là ?
Tu ne peux pas parler à la place de l’autre parent. La réponse honnête, c’est de renvoyer la question. C’est une bonne question à poser à Papa quand tu le verras. Ce que je sais avec certitude, c’est que Papa t’aime énormément, et que ça, ça ne changera jamais.
Ne spécule pas. Ne dis pas je crois que Papa m’aime sans doute encore un petit peu si tu n’en sais rien. Ne dis pas non, je ne manque pas à Papa, il n’y a que toi qui lui manques si c’est peut-être une projection. Reste sur le terrain où tu peux tenir debout : la relation de l’enfant avec l’autre parent. La couche d’adulte à adulte, ce n’est pas à toi de la raconter.
Quand tu n’as vraiment pas de sentiments chaleureux
Parfois, la réponse honnête, c’est que tu n’as plus rien qui ressemble à de l’amour pour l’autre parent. De la colère. De la distance. Un léger mépris. Rien. L’instinct, quand l’enfant demande, c’est soit de jouer un amour que tu ne ressens pas, soit de dire la vérité et de le regarder tressaillir.
La réponse du milieu est réelle, et elle est presque toujours disponible.
Je tiendrai toujours à Papa parce que c’est ton père. Je ne ressens pas toujours de la chaleur pour lui, et c’est quelque chose sur quoi je travaille. Mais je ne me mettrai jamais en travers de ton amour pour lui. Le fait que tu l’aimes n’enlève rien à la façon dont je t’aime, toi. Tu nous as tous les deux, en entier.
C’est vrai. Ça ne ment pas sur tes sentiments. Ça ne rend pas non plus l’enfant responsable de tes sentiments. Ça protège sa relation avec l’autre parent sans exiger de toi une chaleur feinte. La plupart des parents parviennent à une version de cette phrase dès la première année. Plus tôt tu y arrives, mieux l’enfant s’en sort.
Ce que tu n’es pas obligé de faire
Tu n’es pas obligé de convaincre ton enfant que tu ressens encore quelque chose pour l’autre parent. Tu n’es pas obligé de mettre en scène une bienveillance que tu ne ressens pas. Tu n’es pas obligé d’employer le mot amour s’il ne colle pas. Tenir à. Respecter. Lui souhaiter du bien. Tout cela fonctionne.
Tu n’es pas non plus obligé de prendre la question au pied de la lettre à chaque fois. Parfois, l’enfant demande tu aimes encore Papa et ce qu’il veut vraiment savoir, c’est est-ce que je peux partir en sortie scolaire le week-end où je devais être chez Papa. Tu peux répondre à la deuxième question à la place. Je crois que tu demandes ça parce que tu veux partir en sortie scolaire. Oui, tu peux. Papa et moi, on s’arrangera pour les jours. Tu peux aimer Papa autant que tu veux. La sortie, c’est autre chose.
Les enfants se servent parfois de la grande question pour accéder à la permission de la petite. Laisser la grande question vivre en arrière-plan pendant que tu résous la petite est parfois le bon geste.
Pour finir
La question demande une permission. Quoi que tu dises, l’enfant a besoin d’entendre, à la fin : tu as le droit de nous aimer tous les deux, entièrement, et rien de ce que je ressens pour Papa ne change ça.
C’est la porte que tu tiens ouverte. Quelle que soit la forme que prennent tes propres sentiments. Quelle que soit l’histoire. Quoi que la question soit venue recouvrir. La porte reste ouverte.
Dimanche après-midi. Le feu passe au vert. Tu redémarres. Je tiendrai toujours à Papa parce que c’est ton papa. Ce que lui et moi on avait n’est plus tout à fait là. Ce que j’ai pour toi, c’est autre chose. Ça, ça n’a pas changé et ça ne changera pas. Tu peux l’aimer autant que tu veux. Ça reste ton papa.
Elle ne dit rien pendant un moment. Puis elle demande si on peut s’arrêter au magasin pour une glace. Tu t’arrêtes au magasin. Tu prends une glace. C’est souvent comme ça que se passe cette conversation.
Ceci est une aide d'entraide, pas un avis médical, psychologique ou juridique, et en aucun cas un substitut à un professionnel qualifié. Si toi ou ton enfant êtes peut-être en danger, contacte les services d'urgence de ta région.