L’ado dont l’heure du coucher recule sans cesse
By the dip team · Clinical consultant: Pauline Sam, MD ·

L’ado dont l’heure du coucher recule sans cesse
Module 01 · Sommeil et coucher · Article 15 · 13-17 ans
Dimanche soir. Tu entends la manette cliquer à travers le mur. Tu as déjà dit quelque chose deux fois. Demain, c’est l’école. Tu es debout dans le couloir en pyjama, à te demander si tu y vas une troisième fois, en sachant que la troisième fois, c’est celle qui fait tout empirer, et en sachant aussi qu’il y a école.
C’est le cas de la plupart des parents d’ados, la plupart des soirs d’école.
Cet article parle de cette heure du coucher qui recule, encore et encore, au fil des années d’adolescence. De ce qui se passe vraiment sur le plan biologique (plus que les parents ne le savent). De ce qui relève du développement et de ce qui relève du comportement. De ce que la vie entre deux foyers ajoute au problème. Et de ce qui vaut encore la peine d’être tenu quand l’essentiel de ce que tu contrôlais autrefois n’est plus entre tes mains.
La biologie, qui est réelle
Au début de la puberté, l’horloge interne du corps se décale. La mélatonine (l’hormone qui signale au corps qu’il est temps de dormir) commence à se libérer environ deux heures plus tard qu’à 10 ans, chez la même personne. À 14 ou 15 ans, ce décalage est pleinement installé. À 18 ou 19 ans, il commence à s’inverser.
Ce que ça veut dire concrètement : un ado qui, à 9 ans, s’endormait à 21 h ne se sentira souvent pas fatigué avant 23 h, voire plus tard, à 15 ans. Il n’est pas dans la provocation. Il n’est pas paresseux. Son système nerveux ne délivre vraiment pas les signaux pour basculer dans le sommeil avant plus tard.
La quantité de sommeil recommandée à cet âge est de 8 à 10 heures. Dans la plupart des pays, l’école commence entre 8 h et 8 h 30. Un ado qui doit être debout à 6 h 45 et qui, biologiquement, ne peut pas s’endormir avant 23 h dort, par simple arithmétique, moins de 8 heures un soir d’école. Cumulé, ça fait une dette de sommeil que le corps ne peut pas rattraper le week-end sans dérégler encore plus le rythme.
Dire à un ado couche-toi plus tôt, c’est, en un sens réel, lui demander de faire quelque chose que sa biologie ne permet pas encore. Le reconnaître change la conversation.
La couche du comportement, qui est réelle aussi
La biologie n’explique pas tout. Un ado qui ne peut pas s’endormir avant 23 h a le choix de ce qu’il fait entre 21 h et 23 h. Lire. Écouter de la musique. Parler avec des amis. Ou trois heures à faire défiler des écrans et à jouer, ce qui repousse l’endormissement réel à 1 h du matin.
Le téléphone, c’est la variable qui fait passer la dérive au manque de sommeil chronique. La plupart des ados, si on leur demande, te diront qu’ils s’endorment le téléphone à la main. Beaucoup diront qu’ils se réveillent à 3 h, regardent le téléphone, font défiler pendant quarante minutes, se rendorment. Certains jouent jusqu’à 2 h avec des amis dans d’autres fuseaux horaires.
Résultat : le 23 h biologique devient un 1 h comportemental. Le minimum de 8 heures devient une réalité de 5 heures. Le coût pour la journée d’école est réel.
Cette part-là relève en partie du choix. Elle relève aussi, en partie, de la conception des produits que l’ado utilise. Les applis sont conçues, par des armées de gens, pour allonger la durée des sessions. Le cortex préfrontal d’un ado de 15 ans face à cette ingénierie, ce n’est pas un combat à armes égales. Il vaut la peine de tenir les deux à la fois : l’ado a sa part de responsabilité, et les systèmes dans lesquels il évolue ont la leur aussi.
Ce qui est vraiment en jeu
Le manque de sommeil chronique à l’adolescence a des conséquences qui ressemblent à des traits de caractère, mais qui n’en sont pas.
- L’humeur : la corrélation entre manque de sommeil à l’adolescence et dépression ou anxiété est l’un des résultats les plus solidement reproduits de la psychiatrie de l’adolescent
- Les résultats scolaires : la mémoire de travail, l’attention et la consolidation des apprentissages se dégradent vite avec le manque de sommeil
- La prise de risques : un ado en manque de sommeil prend de moins bonnes décisions, surtout au volant
- Le système immunitaire : plus de rhumes, récupération plus lente
- La croissance : c’est pendant le sommeil profond que l’hormone de croissance se libère, ce qui compte particulièrement en début d’adolescence
- Les crises de santé mentale : le manque de sommeil en est l’un des déclencheurs les plus fréquents Ce n’est pas une liste que les parents ont besoin de réciter. L’ado en a entendu des versions. Mais il importe que le parent sache ce qu’il cherche à protéger. Pas seulement un bon comportement. Un vrai développement du cerveau qui a lieu cette année et qui n’aura pas lieu plus tard.
Ce que la vie entre deux foyers ajoute
La dérive se produit chez tous les ados. Elle est plus forte quand on vit entre deux foyers, pour des raisons précises.
La visibilité partagée. Chaque parent ne voit l’ado que sur ses nuits. Si la dérive se produit dans un foyer et que le second parent voit un ado reposé sur ses nuits à lui, ce parent ne mesure peut-être pas la gravité. Le signal est partagé entre deux foyers.
Des règles différentes. Un foyer applique une règle « téléphone hors de la chambre ». L’autre non. L’ado passe le même nombre de nuits dans chacun. La moitié de sa semaine, la règle ne fait rien.
Le problème du levier. Papa, il me laisse veiller jusqu’à minuit. C’est peut-être vrai. C’est peut-être en partie vrai. C’est peut-être quelque chose que l’ado a construit parce qu’il a remarqué que ton co-parent et toi ne parliez pas beaucoup des règles. (L’article Sommeil 13 traite de ça pour la version à l’âge scolaire. La version ado a plus de finesse et plus d’autonomie.)
Le problème du choix. Un ado assez grand pour exprimer une préférence sur le foyer où il est le plus souvent peut, souvent sans s’en rendre compte, choisir le foyer aux règles de sommeil les plus souples. Je veux rester chez Papa ce soir, mes potes viennent. La part « les potes » est réelle. Le coucher à 1 h qui va avec l’est tout autant.
Le problème de l’abandon. Certains parents, épuisés par les conversations sur les règles, finissent peu à peu par ne plus les avoir. Le sommeil de l’ado, c’est son problème à lui maintenant, se dit le parent. Deux parents qui renoncent tous les deux à cette conversation, ça donne un ado sans cadre dans aucun des deux foyers.
La conversation avec ton ado, reformulée
La conversation qui marchait à 9 ans (le coucher, c’est à 21 h) ne marche pas à 15 ans. Le contrôle ne t’appartient plus. Ce qui t’appartient encore, c’est l’influence, l’environnement et la relation.
Au lieu de va te coucher, la conversation qui marche souvent mieux ressemble plutôt à ça :
Tu dors six heures les soirs d’école. Je ne vais pas te dire quand t’endormir. Je vais te dire ce que j’observe et ce qui m’inquiète. Voilà ce que j’aimerais qu’on regarde ensemble.
Puis du concret, examiné à deux :
- Le téléphone dans la chambre (la chose au plus fort effet de levier, même à cet âge, voir plus bas)
- Le redémarrage du dimanche soir (se coucher à minuit le dimanche après un samedi à 2 h rend le lundi matin impossible)
- L’heure du réveil (tu as peut-être plus de levier sur le matin que sur le soir)
- Le rythme du week-end (dormir jusqu’à 13 h le samedi rend activement le dimanche soir plus difficile)
Ce sont des conversations à avoir quand vous êtes calmes tous les deux. Pas avec la manette encore en marche. Pas un lundi matin où il a loupé le réveil. Trouve un déjeuner du samedi. Sois précis. Ne fais pas la morale.
Un ado traité en partenaire du problème d’architecture de son propre sommeil s’y mettra parfois. Un ado à qui on dit quoi faire, à cet âge, décrochera la plupart du temps.
Ce qui vaut encore la peine d’être tenu
Quelques points que tu peux encore vraiment décider, même à 15 ans.
Le téléphone hors de la chambre les soirs d’école. Ce sera la conversation. Il te dira que ce n’est pas juste, il te dira que ses amis n’ont pas cette règle, il te dira qu’il en a besoin pour le réveil (achète-lui un réveil à part). Tiens-la quand même. Le téléphone dans la chambre à cet âge, c’est la différence entre une nuit de 9 heures et une nuit de 5 heures, et l’ado ne peut pas se réguler seul face à cette ingénierie. Ça vaut une limite ferme. Tu ne seras pas populaire pour ça. Sois impopulaire pour ça.
Pas de jeu vidéo après 23 h les soirs d’école. Une heure précise, convenue à l’avance, pas remise en question chaque soir. Si le jeu est le moteur de la dérive, c’est le levier.
Un redémarrage fixe du dimanche soir. Quoi qu’il se passe le samedi, le dimanche doit ressembler à un soir d’école. Au lit à minuit au plus tard. Téléphone dehors. La semaine commence le lundi matin, pas le mardi après-midi quand la dette de sommeil finit par le rattraper.
La conduite et le sommeil. Si l’ado conduit, c’est une conversation de sécurité, pas une conversation d’éducation. Un jeune conducteur en manque de sommeil, c’est la catégorie la plus à risque sur la route. Il ne conduit pas après une nuit de 4 heures. C’est une limite absolue.
Le reste, l’heure du coucher, le coucher du week-end, ce qu’il fait sur le téléphone avant l’extinction des feux, ce sont des conversations, pas des règles. Les limites absolues ci-dessus, ce sont des règles.
La conversation avec ton co-parent
La version à deux foyers est plus difficile que la version au sein d’un seul foyer, parce que les règles ne coïncident pas tant qu’elles ne sont pas convenues.
La formulation qui aide : notre ado ne dort pas assez à travers les deux foyers, et chacun de nous n’en voit que la moitié. Est-ce qu’on peut comparer ce qu’on observe ?
Ce sur quoi vous pourriez vous mettre d’accord :
- Une attente commune de « téléphone hors de la chambre » les soirs d’école, dans les deux foyers
- Une limite commune, les soirs d’école, sur le jeu ou les réseaux après une certaine heure
- Un redémarrage commun du dimanche soir
- Un accord pour partager les faits quand un foyer voit l’ado visiblement en manque de sommeil
Ce sur quoi vous ne serez peut-être pas d’accord, et ne le serez sans doute pas :
- L’heure exacte du coucher
- Les règles du week-end
- Les règles précises sur telle ou telle appli
- Quoi faire quand les règles ne sont pas respectées
Les fondamentaux des soirs d’école, voilà l’alignement à viser. Le reste, c’est à chaque foyer de décider. L’article Sommeil 06 traite de la formulation appuyée sur les faits pour ces conversations ; la même approche s’applique ici.
Si ton co-parent n’est pas prêt à s’y mettre du tout, tu peux quand même tenir ton foyer. L’ado aura un peu plus de cadre sur tes nuits. Ça ne réglera pas l’effritement entièrement. Ça aidera. (Sommeil 13 traitait de ça pour l’âge scolaire ; la même logique s’applique, avec plus de variabilité à 15 ans.)
Quand ce n’est pas qu’une question de sommeil
Parfois, la dérive fait partie d’un tableau plus large et appelle plus qu’une conversation sur le sommeil.
À surveiller :
- Un changement d’humeur marqué qui accompagne le changement de sommeil (tristesse profonde, anxiété, sentiment que rien n’a de sens)
- Un retrait des amis ou des activités auxquels l’ado tenait
- Des endormissements réguliers en cours
- Une tendance à veiller pour éviter d’aller dormir (l’angoisse de s’endormir est une chose en soi)
- Une consommation de substances pendant les heures tardives
- Un manque de sommeil prolongé qui afflige l’ado lui-même, sans qu’il arrive à en sortir
Ce sont des raisons d’en parler à ton médecin traitant ou à un professionnel de santé mentale, et pas seulement de continuer à travailler la conversation sur le coucher. Le problème de sommeil est peut-être le bord visible d’autre chose. ## Pour finir
L’ado dont l’heure du coucher recule sans cesse n’est pas, dans la plupart des cas, le signe d’un échec parental. C’est de la biologie, plus de la conception de produits, plus du développement, plus la répartition inégale des efforts entre deux foyers. Tu ne peux pas résoudre ça comme tu résolvais le coucher à 4 ans.
Ce qu’il te reste : l’information, l’environnement, la conversation, la relation, des limites absolues qui comptent pour la sécurité. Ce que tu n’as pas : le contrôle du moment où son corps libère la mélatonine, de ce que font ses amis, de ce que font les applis, de ce que ton co-parent fait ou non sur ses nuits.
Tiens les limites absolues. Aie les conversations du déjeuner du samedi, pas celles du couloir à 23 h 14. Compare tes observations avec ton co-parent sur les fondamentaux des soirs d’école si tu peux. Sois attentif aux signes qui suggèrent plus qu’une simple dérive.
23 h 14. La manette tourne encore. Tu décides de ne pas y aller une troisième fois. Demain au déjeuner, tu en parleras calmement. Pas maintenant.
Tu retournes te coucher.
Ceci est une aide d'entraide, pas un avis médical, psychologique ou juridique, et en aucun cas un substitut à un professionnel qualifié. Si toi ou ton enfant êtes peut-être en danger, contacte les services d'urgence de ta région.