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Module 02 · Tout-petits et propreté

L’explosion du vocabulaire chez le tout-petit

By the dip team · Clinical consultant: Pauline Sam, MD ·

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L’explosion du vocabulaire chez le tout-petit

L’explosion du vocabulaire chez le tout-petit

Module 02 · Tout-petits et apprentissage de la propreté · Article 12 · 0–3

Clôture du module


Elle a vingt-deux mois. Elle ajoute des mots de façon régulière depuis six mois. Vendredi dernier, au supermarché, elle a montré du doigt un paquet de gâteaux et a dit, très clairement, Monsieur Lou. Tu es resté planté dans le rayon, les mains sur le caddie, sans savoir ce qu’elle voulait dire. Tu as dit quoi ?. Elle a redit Monsieur Lou, plus appuyé cette fois, en levant les yeux vers toi.

Ce soir-là, tu as envoyé un message à son co-parent. Elle a dit « Monsieur Lou » au supermarché. Une idée ? Trois minutes plus tard : C’est comme ça qu’on appelle le bonhomme sur le paquet de gâteaux. C’est toute une histoire.

Tu as ri, dans la cuisine. Ce rire a plusieurs choses dedans. De la tendresse pour elle. De la surprise devant tout ce qu’elle retient. Et une petite prise de conscience : son vocabulaire est désormais plus grand que la langue que vous partagez, parce qu’une partie de sa langue vit dans un foyer où tu ne mets pas les pieds.

Cet article, c’est la clôture du Module 02. Il parle de l’explosion du vocabulaire entre 18 et 36 mois, de ce qui se passe sur le plan du développement, de ce qui apparaît spécifiquement dans une vie à deux foyers, et de ce à quoi ressemble l’intégration, de son côté à elle, au moment où elle tire de la langue de ses deux foyers pour la fondre en une seule voix.

Ce qui se passe

Entre 18 et 24 mois, la plupart des enfants passent d’une accumulation lente de mots (un ou deux mots nouveaux par semaine entre 12 et 18 mois) à quelque chose de plus rapide. L’explosion des noms. Des mots nouveaux ajoutés au rythme de plusieurs par jour. Un vocabulaire actif qui passe d’environ 50 mots à 18 mois à 300 ou 400 à 24 mois. Les associations de deux mots commencent. Vers 30 mois, des phrases de trois et quatre mots. Vers 36 mois, la plupart des enfants parlent par phrases reconnaissables sur le plan grammatical, avec un vocabulaire d’environ mille mots.

C’est la plus grande courbe d’apprentissage des premières années. Le cerveau fait quelque chose de très précis pendant cette période. Il repère des régularités, associe un son à un objet, intègre la syntaxe. La capacité est énorme, et elle se déploie en direct, sous le regard des adultes autour d’elle.

Dans une configuration à un seul foyer, l’entrée de langage vient du groupe stable d’adultes de ce foyer. Les parents, les frères et sœurs, peut-être un grand-parent ou la personne qui garde l’enfant. Le vocabulaire est façonné par les rythmes et les rituels de cette maisonnée.

Dans une configuration à deux foyers, l’entrée vient de deux maisonnées. Chacune avec sa propre texture de langue. Chacune apportant du vocabulaire que l’autre ne voit pas entrer.

Chaque foyer a sa propre langue

Arrête-toi un instant là-dessus. Chaque foyer contient des centaines de petits éléments de langue qui ne sont pas des choix conscients, mais qui façonnent ce que l’enfant entend.

Les noms des aliments. Tartine dans un foyer, biscotte dans l’autre. Lait dans l’un, bib’ dans l’autre. Gâteau dans l’un, biscuit dans l’autre.

Les mots du corps. Pipi ou faire un petit coin. Caca ou grosse commission. (Le module Tout-petits 02 a présenté les raisons d’aligner ces mots-là. En dehors de l’apprentissage de la propreté, beaucoup de petits mots du corps n’ont pas besoin d’être alignés, et ne le sont pas.)

Les noms des états émotionnels. Un foyer dit fâché. L’autre dit grognon. L’un dit contrarié. L’autre dit triste.

Les expressions maison. Allez, hop. Bonne nuit, fais de beaux rêves. À tout à l’heure. Ce sont les empreintes verbales de la maisonnée, le plus souvent invisibles pour ceux qui sont dedans, et bien reconnaissables quand on les entend de l’extérieur.

Les chansons. La berceuse que chante l’un des parents n’est pas la même que celle que chante l’autre. Les deux chansons finissent dans le répertoire de l’enfant.

Les blagues. Pourquoi la poule traverse la route ? peut être une blague récurrente dans un foyer, et pas dans l’autre. Le tout-petit attrape la blague dans un foyer et la rapporte dans l’autre, où elle tombe sans contexte et produit de la perplexité, puis un rire poli, puis parfois une nouvelle blague qui naît du malentendu.

L’accumulation, sur 18 mois d’explosion du langage, est considérable. Le temps qu’elle ait trois ans, elle a en réalité deux dialectes domestiques dans son vocabulaire, superposés en une seule voix.

Ce que ça donne, de son côté à elle

Le tout-petit ne vit pas ça comme une alternance de codes. Elle le vit comme de la langue. Le mot, c’est le mot. Elle dit Monsieur Lou au supermarché parce que c’est ça, des gâteaux. Le fait que l’un des parents n’ait jamais entendu cette expression n’est pas, pour elle, une contradiction.

C’est l’une des choses qui surprennent parfois les parents au début de la co-parentalité. L’enfant dit quelque chose qui vient clairement du second foyer, devant le premier parent, sans aucune conscience que ça vient de quelque part. Pour le tout-petit, toute sa langue est une seule langue. Le fait qu’un foyer apporte certains mots et l’autre d’autres mots lui est invisible.

Elle remarque, en revanche, quand un foyer ne comprend pas un mot. Monsieur Lou récolte un quoi ? au supermarché. Après deux ou trois tours comme ça, elle se met souvent à laisser tomber le mot propre à un foyer dans le foyer où il ne passe pas. Ou bien elle explique. Monsieur Lou, c’est le bonhomme des gâteaux.

La capacité à faire ces ajustements grandit petit à petit. À 22 mois, elle va surtout continuer à répéter le mot en ayant l’air perdue. À 30 mois, elle va souvent changer d’elle-même. Vers 3 ans et demi, la plupart des enfants passent en douceur d’un dialecte domestique à l’autre, souvent sans s’apercevoir qu’ils le font.

Quand il y a deux langues en jeu

Certaines familles parlent une langue différente dans chaque foyer. C’est plus fréquent que le domaine ne le reconnaît parfois. Un couple séparé où l’un des parents parle la langue dominante et l’autre une langue d’origine. Un parent qui a déménagé avec l’enfant et l’élève désormais dans un autre pays. Une famille recomposée où un foyer est bilingue et l’autre non.

Quelques points utiles à connaître dans ce cas :

  • Les enfants bilingues développent le langage au même rythme que les enfants monolingues, quand on mesure les deux langues ensemble. Ils peuvent avoir un vocabulaire plus restreint dans chaque langue prise isolément jusque vers 3 ans et demi, mais le vocabulaire total est comparable.
  • Les deux langues ont besoin d’une vraie exposition. Une exposition passive (la télé, des visites occasionnelles) ne produit pas un bilinguisme actif. La langue minoritaire doit être la langue d’un des foyers pendant au moins 30 % du temps d’éveil de l’enfant.
  • Le mélange de codes (utiliser des mots des deux langues dans une même phrase) est normal à cet âge. Je veux le pelangi (« arc-en-ciel » en malais) n’est pas de la confusion ; c’est le tout-petit qui attrape le mot qu’il a sous la main.
  • La configuration à deux foyers peut soutenir un bilinguisme solide si les deux parents y tiennent. Du point de vue du tout-petit, chaque foyer est un environnement monolingue. La frontière, c’est la porte.
  • Les frères et sœurs, les copains et les écrans peuvent faire pencher la balance. La langue minoritaire est en général la plus fragile et profite d’un soutien plus volontaire.

C’est un sujet profond et l’article ne va pas le couvrir entièrement. La recommandation : si ta famille est bilingue ou plurilingue, traite ça comme une chance plutôt que comme une complication. Le cerveau de l’enfant, en plein développement, peut le porter.

Ce que les deux foyers partagent sans le vouloir

Certains mots sont universels. Son prénom, les noms des parents, les noms des frères et sœurs, le nom de son doudou, les mots pour oui, non, encore, fini. Ils entrent dans son vocabulaire par les deux foyers en même temps.

Certains mots sont d’ordre clinique et doivent être alignés. Le vocabulaire de l’apprentissage de la propreté (Tout-petits 02 et 07). Les noms des parties du corps que les parents emploieront quand elle se fera mal ou sera malade.

Certains mots n’ont pas besoin d’être alignés et ne le seront pas. Tartine / biscotte. Les expressions maison. La berceuse. Ces différences font partie de la texture de son monde et n’ont pas besoin d’être lissées.

La frontière, c’est à peu près celle-ci : les mots qui doivent vouloir dire la même chose dans les deux foyers (propreté, sécurité, identification) le font ; les mots qui ne font que décrire le foyer lui-même (noms d’aliments, chansons, blagues, petits noms tendres) ne le font pas.

Ce qui aide

Quelques touches légères qui soutiennent le développement du langage sans chercher à le contrôler :

Lui lire des histoires dans les deux foyers, avec du commun et du différent. Certains livres devraient être lus dans les deux foyers. Le même livre, avec les mêmes mots, donne au tout-petit un point d’ancrage verbal stable. D’autres livres peuvent être propres à chaque foyer. Ce mélange de stable et de varié est bon pour le développement du langage.

Lui parler en vraie conversation, pas en commentaire. Les tout-petits apprennent la langue plus vite par une interaction authentique que lorsqu’on leur explique des choses. Pose des questions. Attends les réponses. Laisse-la babiller en retour. Chaque foyer peut le faire de son côté.

Ne pas corriger le dialecte domestique de l’autre. Quand elle rentre en disant Monsieur Lou, ne dis pas c’est n’importe quoi. Dis ah, le bonhomme des gâteaux ! Raconte-moi. La réaction corrective éteint la langue. La réaction curieuse l’ouvre.

Remarquer les mots nouveaux. La plupart des parents sous-estiment le nombre de mots que leur enfant a, à un moment donné. Un petit décompte mental chaque semaine est amusant et utile. La trajectoire compte plus que le chiffre absolu.

Quand quelque chose semble étrange, demander au co-parent avant de supposer. La langue des deux foyers peut produire des expressions qui sonnent bizarrement hors contexte. Monsieur Lou au supermarché n’est le signe de rien. C’est un mot qui n’a pas encore trouvé sa place dans ton vocabulaire.

Quand le développement du langage déraille vraiment

La plupart du temps, le langage du tout-petit se développe dans une large fourchette normale. Quelques points qui méritent l’attention :

  • Moins de 50 mots à 24 mois
  • Aucune association de deux mots entre 24 et 30 mois
  • Des mots qu’elle avait avant qui disparaissent maintenant (une régression du langage est plus préoccupante qu’une acquisition lente)
  • Aucune réaction à son prénom
  • Des difficultés à comprendre des consignes simples
  • Une parole nettement plus difficile à comprendre pour des adultes peu familiers que pour les parents

Si l’un de ces points se présente, une consultation chez le pédiatre ou chez un orthophoniste vaut la peine d’en parler. La plupart des tout-petits dans ce cas se révèlent simplement plus lents à démarrer ; certains ont quelque chose de précis (audition, motricité de la parole, traitement du langage) qui profite d’une prise en charge précoce.

L’arc plus long

À 4 ans, elle parlera par longues phrases. À 5 ans, elle racontera des histoires. À 6 ans, elle déchiffrera le début des mots sur les panneaux. L’explosion du vocabulaire entre 18 et 36 mois, c’est la fondation qui rend possible toute la suite de sa vie de langage.

Ce qu’elle aura construit, au bout de cette période, c’est une voix unique qui puise dans deux foyers. Les gâteaux du supermarché auront un nom venu d’un endroit. La berceuse aura des mots venus d’un autre. Les petits noms tendres, le vocabulaire des aliments, les chansons, les blagues, la langue des émotions, tout ça se sera superposé dans sa voix d’une manière qui lui paraît sans couture, même si on peut la retracer, morceau par morceau, jusqu’à des foyers précis et des personnes précises.

C’est à ça que ressemble l’intégration, au niveau de la langue. Pas deux vocabulaires séparés qu’il faudrait réconcilier, mais une seule voix unifiée qui tient deux foyers en elle. De la même façon que son corps tient la double carte de deux lits, sa langue tient la double carte de deux dialectes domestiques.

Pour finir

Le supermarché. Les gâteaux. Monsieur Lou. Tu as ri, dans la cuisine.

Le rire était juste. Ce qu’elle a dit est la partie visible d’un processus invisible qui se déroule depuis le début, et dont les parents n’aperçoivent que des bribes, de l’extérieur. L’enfant est en train de devenir elle-même, en langue, avec l’apport de ses deux foyers, et ce qu’elle devient contient plus de choses que ce que chacun des parents en voit.

C’est la clôture du module Tout-petits. Le module suivant, c’est les Plannings. Ou tu peux revenir au Sommeil, ou aller voir la vie des grands si elle est sur le point d’y entrer, ou passer à l’article sur le fait de parler aux enfants si c’est une autre conversation qui se pose. Le travail continue. Le corps intègre. La langue s’assemble toute seule.

Ce soir, après le dîner, demande-lui de te parler de Monsieur Lou. Écoute attentivement. L’histoire qu’elle te racontera te surprendra. Elle aura des morceaux de ses deux foyers dedans, tissés en une histoire qui est, dans sa forme complète, seulement la sienne.

Bonne nuit.

Ceci est une aide d'entraide, pas un avis médical, psychologique ou juridique, et en aucun cas un substitut à un professionnel qualifié. Si toi ou ton enfant êtes peut-être en danger, contacte les services d'urgence de ta région.