dip
Module 01 · Sommeil et coucher

Le sommeil partagé quand un parent le pratique et l’autre non

By the dip team · Clinical consultant: Pauline Sam, MD ·

0–311 min de lecture
Le sommeil partagé quand un parent le pratique et l’autre non

Le sommeil partagé quand un parent le pratique et l’autre non

Module 01 · Sommeil et coucher · Article 11 · 0-3


Mercredi matin. Tu rentres en voiture de chez ton co-parent, après le passage de relais. Ton enfant de dix-huit mois est dans le siège auto derrière toi, à moitié endormi sur le trajet de la crèche. La semaine dernière, il a dormi dans son lit chez toi quatre nuits, comme il le fait depuis ses six mois. Cette semaine, tu l’apprends par une remarque en passant : il a dormi dans le lit de ton co-parent toutes les nuits.

Tu sens le truc qui se déplace dans ton ventre. Tu ne dis rien dans la voiture. Tu conduis. Tu le déposes. Tu restes deux minutes sur le parking, le temps de te ressaisir, puis tu vas au travail.

Cet article parle de ça. Quand un foyer pratique le sommeil partagé (l’enfant dans le lit du parent) et l’autre le sommeil autonome (l’enfant dans sa propre chambre ou son propre lit). Ce qui se passe vraiment côté développement. Si c’est un problème. Et quoi faire quand chacun des deux parents est convaincu d’avoir raison.

Ce que « sommeil partagé » veut dire vraiment

« Sommeil partagé » est un terme discuté, en partie parce qu’il recouvre plusieurs pratiques différentes.

Le partage du lit. L’enfant dort dans le même lit qu’un parent ou les deux, toute la nuit ou presque. Courant dans beaucoup de cultures dans le monde, et historiquement la norme humaine pendant l’essentiel du temps connu.

Le partage de la chambre. L’enfant dort dans la chambre du parent mais sur sa propre surface (un lit à barreaux, un berceau cododo, un couffin, un matelas au sol). Recommandé par les organisations pédiatriques pour les 6 à 12 premiers mois de vie, comme l’un des facteurs de protection qui réduisent la mort inattendue du nourrisson.

Le sommeil partagé réactif. L’enfant commence dans son propre lit et finit dans celui du parent, souvent après un réveil en pleine nuit. Beaucoup de familles en arrivent là sans tout à fait l’avoir décidé.

La culture du lit familial. Le partage du lit comme philosophie assumée, souvent jusqu’à 4 ou 5 ans voire au-delà, parfois avec la fratrie.

Quand des parents ne sont pas d’accord sur le sommeil partagé, ils ne parlent pas toujours de la même chose. L’un imagine un enfant de 2 ans dans un grand lit avec ses deux parents et un chat. L’autre imagine un nourrisson de 6 mois dans un berceau cododo accroché au lit. La première conversation à avoir, avec toi-même et peut-être avec ton co-parent, c’est de savoir quelle version du sommeil partagé est réellement en jeu.

Ce que dit la recherche

C’est un domaine plus discuté que beaucoup de sujets de parentalité, et la recherche a évolué ces vingt dernières années.

Les constats clés, en bref :

  • Pour les nourrissons de moins de 12 mois, le partage de la chambre sans partage du lit est la configuration la plus sûre. Le partage du lit comporte un risque accru de mort subite du nourrisson, surtout quand le parent est épuisé, a bu, ou fume, et surtout avec un nourrisson de moins de 4 mois. Les sociétés de pédiatrie et la plupart des organismes nationaux de santé recommandent d’éviter le partage du lit régulier la première année, tout en reconnaissant qu’il est largement pratiqué.
  • À partir de 12 mois environ, le risque pour la sécurité baisse nettement, et la question devient affaire de préférence, d’attachement et d’architecture du sommeil, plutôt que de sécurité.
  • Le partage du lit chez le tout-petit et au-delà n’est associé à aucune des conséquences négatives que les générations précédentes de psychologues présupposaient. Les enfants qui partagent le lit de leurs parents n’ont pas une moindre autonomie, une moindre autorégulation, ni un attachement plus faible que ceux qui dorment séparément. Ils ont tendance, en moyenne, à passer un peu plus tard au sommeil autonome.
  • Les enfants dorment à peu près le même nombre d’heures dans les deux cas. Les différences apparaissent dans la rapidité de l’endormissement (souvent plus rapide avec le sommeil partagé), la fréquence des réveils (parfois plus élevée avec le sommeil partagé, surtout après 3 ans), et la trajectoire vers l’autonomie au coucher (plus tardive avec le partage du lit, mais pas de plusieurs années, et pas d’une manière qui compte pour le développement).

Le résumé honnête : en dehors de la fenêtre des moins de 12 mois, le sommeil partagé est un choix de parentalité avec de vrais arbitrages, pas une question clinique avec une bonne réponse. Deux enfants bien entourés, l’un qui partage le lit et l’autre dans sa propre chambre, grandiront tous les deux très bien.

C’est inconfortable pour des parents qui veulent de la clarté. C’est aussi vrai.

Pourquoi le désaccord est si chargé

Si la recherche est vraiment mitigée passé la première année, pourquoi ce désaccord est-il si personnel ?

Parce que le sommeil partagé touche à des valeurs qui vont plus loin que la pratique du sommeil.

Pour le parent qui partage le lit, dormir avec un petit enfant ressemble souvent à un acte de présence. Je veux mon enfant tout près. Je veux le sentir respirer à côté de moi. Je veux qu’il sache que je suis là dans la nuit. Dans certains contextes culturels, c’est la norme supposée, et l’alternative paraît froide.

Pour le parent qui pratique le sommeil autonome, coucher l’enfant dans son propre lit est aussi un acte de présence, d’un autre genre. Je veux que mon enfant sache qu’il est en sécurité seul. Je veux qu’il développe une relation avec son propre lit. Je veux qu’il apprenne à plonger dans le sommeil sans un corps d’adulte à côté. Dans certains contextes culturels, c’est la norme supposée, et l’alternative paraît laxiste ou risquée.

Aucun des deux parents ne fait rien. Tous les deux font quelque chose. Le désaccord ne porte pas sur qui aime le plus. Il porte sur quelle bonne chose le parent met en priorité.

C’est utile à savoir, parce que le désaccord, mal géré, finit par parler du caractère. Tu es trop fusionnel / Tu es trop froid. Aucun des deux n’est vrai. Ce sont des valeurs prises pour des traits de personnalité.

Ce qui se passe pour l’enfant entre deux foyers

Un tout-petit qui partage le lit dans un foyer et dort de façon autonome dans l’autre fait plus de travail cognitif qu’un enfant qui n’a qu’un seul de ces schémas. Ça vaut la peine de le nommer.

Concrètement : l’enfant doit tenir deux cartes du sommeil différentes. Chez Maman, je dors dans le lit de Maman. Chez Papa, je dors dans mon lit à barreaux, dans ma chambre. Chaque foyer a son propre rituel d’endormissement, sa propre façon de gérer les réveils, ses propres sons et corps dans la pièce. Le système nerveux de l’enfant utilise ces schémas. Quand ils alternent, le corps doit changer de voie à chaque passage de relais.

Pour la plupart des enfants, c’est gérable. Les enfants s’adaptent remarquablement à deux environnements de sommeil différents, à condition que chaque environnement soit cohérent avec lui-même. Le problème n’est pas que les deux foyers soient différents. Le problème, s’il y en a un, c’est quand l’un des foyers, ou les deux, sont eux-mêmes incohérents.

Ce qui est plus difficile pour un enfant :

  • Un foyer qui partage le lit certaines nuits et pas d’autres, selon l’énergie du parent
  • Un foyer où la règle change (« tu peux venir si tu te réveilles » certaines semaines, « tu dois rester dans ton lit » d’autres semaines)
  • Un foyer où un parent fait d’une façon et un conjoint ou un grand-parent fait autrement

Ce qui est plus facile pour un enfant :

  • Un foyer qui partage le lit de façon constante et un autre qui ne le fait pas, tous les deux de façon fiable
  • Deux schémas différents mais stables
  • Des règles prévisibles dans les deux endroits, même si les règles diffèrent

Le corps de l’enfant s’adapte mieux à une différence constante entre deux foyers qu’à une pratique incohérente au sein d’un même foyer. C’est la phrase la plus importante de cet article.

Quand le désaccord mérite une vraie conversation

Certaines formes de ce désaccord ont besoin d’être travaillées. D’autres peuvent être laissées de côté.

Mérite une vraie conversation :

  • Le nourrisson de moins de 12 mois partage le lit dans des conditions à risque (un parent qui fume, boit, prend un somnifère, ou est très privé de sommeil ; un matelas mou ; une literie qui traîne). C’est une conversation de sécurité, pas de valeurs.
  • Le partage du lit est réactif plutôt que choisi, et il érode le sommeil du parent qui le pratique. Un parent privé de sommeil parce que le tout-petit débarque à 2 h chaque nuit, sans plan clair, n’est pas dans une situation tenable.
  • Le partage du lit est porté par la solitude ou le deuil du parent dans la période d’après-séparation, plutôt que par le besoin réel de l’enfant. Sois honnête avec toi-même sur ce dont il s’agit.
  • Le schéma perturbe nettement le sommeil de l’enfant ou des parents au point que le fonctionnement quotidien en souffre.

Ne mérite pas une vraie conversation, le plus souvent :

  • Des différences de culture ou de modèle familial d’origine, où chaque parent fait tourner avec compétence le modèle dans lequel il a grandi
  • Un parent qui avait choisi le partage du lit avant la séparation et continue après, l’enfant dormant bien
  • Un parent qui n’avait jamais partagé le lit avant la séparation et poursuit ce schéma après, l’enfant dormant bien
  • L’enfant remarque la différence mais elle ne le met pas en difficulté

Comment avoir la conversation, si tu en as besoin

Quand la conversation est nécessaire, les mêmes règles que Sommeil 06 s’appliquent. Ancre sur les données, pas sur les valeurs. Concrètement :

  • Note le sommeil de l’enfant chez toi pendant deux semaines (heure d’endormissement, réveils, total d’heures)
  • Demande à ton co-parent ses données, présentées comme un partage d’information
  • Parlez de ce que chacun observe chez l’enfant dans la journée (pas de ce que tu supposes que ton co-parent fait)
  • Si l’enjeu est la sécurité, nomme la sécurité précisément plutôt que de l’habiller en désaccord de valeurs
  • Si tu es passé la fenêtre de sécurité et que le désaccord porte vraiment sur des valeurs, accepte que vous ne le résolviez peut-être pas

Une phrase qui aide dans ces échanges : Chaque foyer a sa façon de faire. Les deux peuvent aller. Ce sur quoi j’aimerais qu’on s’aligne, c’est X. Puis nomme le point précis. Le doudou voyage. Le rituel de la mise en route a la même forme. L’enfant dort assez au total les soirs d’école. Ce sont des alignements plus petits que on devrait tous les deux partager le lit ou aucun de nous ne devrait. Ce sont aussi les alignements qui comptent vraiment pour l’enfant.

Si tu n’arrives pas à avoir cette conversation au calme, Communiquer avec l’autre parent 01 développe la distinction entre le ton et le contenu.

Quoi faire chez toi, quoi qu’il arrive

Tu peux organiser le sommeil chez toi comme cela te convient, à toi et à l’enfant, quoi qu’il se passe chez ton co-parent. Quelques points pratiques.

Sois cohérent au sein de ton foyer. Quel que soit ton modèle, tiens-le de façon fiable. Le corps de l’enfant s’adapte à un schéma connu. Il peine avec les schémas inconnus.

Ne parle pas en mal de la façon dont ton co-parent gère le coucher. Tu dors dans le lit de Papa chez Papa. C’est parce que Papa ne sait pas bien t’endormir est une phrase qui blesse l’enfant plus qu’elle ne fait avancer quoi que ce soit. L’enfant a deux foyers. Chaque foyer fait son coucher à sa manière. Les deux peuvent être aimants.

Guette le moment où l’enfant emprunte le schéma de l’autre foyer. Un tout-petit qui a partagé le lit dans un foyer pendant une période peut, les premières nuits de retour dans l’autre, demander à venir. C’est un ajustement normal. Tiens doucement le schéma de ton foyer pendant deux ou trois nuits et le corps le retrouve en général. Ne prends pas la demande comme la preuve que l’enfant a changé d’avis sur le foyer qui est le sien. Les deux le sont.

Remarque si ton propre choix a changé après la séparation. Beaucoup de parents se mettent à partager le lit après la séparation alors qu’ils ne le faisaient pas avant. Parfois c’est le bon choix pour l’enfant. Parfois c’est le parent qui cherche de la proximité parce qu’il se sent seul. Les deux peuvent être vrais en même temps. La question honnête à te poser : si je dormais avec un partenaire ce soir, mon enfant serait-il quand même dans le lit ? Si la réponse est non, le partage du lit relève peut-être plus de toi que de l’enfant. Ça vaut la peine de le remarquer, même si ça ne change rien.

Prépare les transitions hors du partage du lit. Si tu partages le lit aujourd’hui et que tu veux aller vers le sommeil autonome plus tard, prépare-le. Ne le fais pas pendant une régression. Ne le fais pas la semaine d’un changement de passage de relais. Choisis une période stable et utilise l’approche du glissement lent (Sommeil 04).

Pour finir

L’enfant qui partage le lit dans un foyer et dort de façon autonome dans l’autre ira, dans la quasi-totalité des cas, très bien. Le système nerveux de l’enfant sait tenir deux schémas de sommeil différents, à condition que chacun soit cohérent avec lui-même.

Le désaccord entre parents sur le sommeil partagé est rarement une question clinique. C’est presque toujours une question de valeurs. Accepte-le là où tu le peux. Travaille les vrais points précis qui comptent (la sécurité dans la fenêtre des moins de 12 mois, la cohérence au sein de chaque foyer, l’alignement sur les quelques choses qui doivent s’aligner). Laisse aller le reste.

Tu n’as pas à organiser le coucher chez ton co-parent. Lui non plus n’a pas à l’organiser chez toi. L’enfant, lui, a droit à deux foyers qui prennent chacun le coucher au sérieux, à leur façon.

Mercredi matin. Enfant de dix-huit mois dans le siège auto. Là-bas, il dort dans le lit de ton co-parent. Chez toi, il dort dans son lit à barreaux. Il s’endort sur le trajet de la crèche dans les deux cas. Le corps tient les deux.

Ceci est une aide d'entraide, pas un avis médical, psychologique ou juridique, et en aucun cas un substitut à un professionnel qualifié. Si toi ou ton enfant êtes peut-être en danger, contacte les services d'urgence de ta région.