
Étape 2 · Mois 3 à 12 · Article 131 · Wave 3 · Tendre
Le frigo est à moitié vide, d’une façon difficile à regarder. Les soirs sans les enfants, tu manges debout, ou tu ne manges pas vraiment, ou tu finis ce qu’ils ont laissé, ou tu recommandes la même chose que la dernière fois parce que se faire un vrai repas pour soi tout seul te paraît un peu absurde. Qui se cuisine un vrai dîner pour une seule personne ? Et sous cette question pratique, il y en a une autre, plus discrète : est-ce que tu vaux la peine qu’on se donne le mal d’un vrai repas, quand il n’y a personne pour le partager ?
Cet article parle de cuisiner pour soi tout seul. Pourquoi c’est plus dur que ça en a l’air, pourquoi ça compte plus qu’on ne le croit, et comment faire de ces dîners en solo quelque chose qui est vraiment pour toi, au lieu d’un moment que tu sautes.
Pourquoi c’est plus dur que ça en a l’air
Cuisiner pour soi tout seul, c’est compliqué à la fois sur le plan pratique et sur le plan émotionnel, et ça aide de reconnaître les deux.
Sur le plan pratique, toute la mécanique de la cuisine maison part du principe qu’on est plusieurs. Les recettes sont pour quatre. Les légumes se vendent en sachets format famille. Le rapport effort/assiette paraît injuste : quarante minutes à cuisiner et à faire la vaisselle pour une seule assiette, ça ressemble à un mauvais calcul, alors que ça n’en était pas un quand tu nourrissais toute une maisonnée.
Sur le plan émotionnel, c’est plus lourd. Pour beaucoup de gens, cuisiner était lié au fait de nourrir les autres, à la table familiale, à l’attention qu’on exprime à travers un repas. Enlève les autres, et le geste perd son sens évident. Ce qui reste peut ressembler à un petit rappel quotidien de l’absence. La deuxième chaise vide se fait entendre le plus fort à l’heure du dîner. Alors tu sautes le repas, ou tu le bâcles, et tu te dis que ça n’a pas d’importance.
Mais ça en a, pour deux raisons.
Pourquoi ça compte
La première raison est toute simple : tu as besoin de bien manger pour récupérer. Le corps qui se remet d’une année éprouvante tourne avec de la vraie nourriture, et le réflexe de sauter des repas, de grignoter, ou de vivre de plats à emporter et de tartines sape doucement le sommeil, l’humeur et l’énergie dont tout le reste dépend. Bien te nourrir, ce n’est pas de la coquetterie. C’est de l’entretien, au même titre que le rendez-vous médical que tu repoussais (article 130).
La deuxième raison est plus discrète, et plus grande. Te cuisiner un vrai repas, alors que personne ne regarde et que personne ne saura si tu ne le fais pas, c’est un petit geste d’estime envers toi-même. C’est te traiter comme quelqu’un qui mérite d’être bien nourri. Dans une période qui peut entamer le sentiment de ta propre valeur, le choix délibéré de te préparer un vrai dîner rien que pour toi, de le dresser dans l’assiette, de t’asseoir et de le manger comme s’il comptait, c’est une façon de te dire quelque chose de vrai : que tu es toujours une personne dont il vaut la peine de prendre soin, même quand il n’y a personne d’autre à table. C’est pour ça qu’il vaut la peine d’interrompre les repas mangés debout et les repas sautés. Pas seulement pour les nutriments. Pour ce que le geste dit.
Comment en faire un repas pour toi
Cuisine des choses qui sont bonnes en solo, exprès. Certains plats sont vraiment meilleurs quand on est seul : celui que tu adores et que personne d’autre dans la famille n’aimait, le truc qui était toujours mis au veto, la cuisine que tu adores et qu’ils n’aimaient pas. Cuisiner pour soi, c’est l’occasion de manger exactement ce que tu veux, et c’est une petite liberté en soi. Commence par là, par ce que tu n’aurais jamais préparé pour la maisonnée.
Dresse la table comme si ça comptait. C’est le petit geste qui change tout. Présente joliment l’assiette. Mets-toi à table, pas debout au-dessus de l’évier. Mets de la musique, ou une bougie, ou rien du tout, mais traite ce repas comme un moment à toi plutôt que comme un ravitaillement dont tu aurais un peu honte. Entre manger debout au comptoir et t’asseoir devant une assiette que tu as préparée, toute la différence est presque entièrement dans ta tête, et c’est exactement là que se loge l’estime de soi.
Fais-toi des restes et apprivoise le congélateur. Le problème du « ça fait quatre parts » devient un atout dès que tu arrêtes de lutter contre. Cuisine la quantité entière, mange une portion correctement ce soir, et congèle ou range au frigo le reste pour les soirs où tu n’as plus d’énergie. Un congélateur rempli de plats que tu as cuisinés toi-même, c’est le cadeau que tu fais à ton toi de demain, et c’est bien mieux que le troisième plat à emporter.
Baisse la barre les soirs de fatigue. Tous les dîners en solo n’ont pas à être un projet. Certains soirs, des œufs sur une bonne tranche de pain, mangés assis, dans une vraie assiette, c’est une réussite complète. Le but, ce n’est pas la gastronomie tous les soirs. C’est d’arrêter de sauter le repas, et de manger comme si tu comptais, même quand ce que tu manges est simple.
Laisse une part de tout ça être conviviale. Cuisiner pour soi ne veut pas toujours dire manger seul. L’ami qu’on invite de temps en temps, le plat que tu cuisines pour l’apporter à quelqu’un, le cours de cuisine, tout ça retisse du lien avec les gens, dans la part de ta vie qui était la table familiale. Pas tous les soirs, mais assez souvent pour que la table ne soit pas toujours mise pour une seule personne.
L’évolution sur le temps long
Pour beaucoup de gens, cuisiner pour soi suit la même évolution que la soirée en solo et le samedi en solo. Ça commence comme une corvée triste qu’on saute, et ça devient lentement quelque chose qu’on aime vraiment : le plaisir tranquille de se faire exactement ce qu’on veut, la demi-heure méditative aux fourneaux, le repas qui n’appartient qu’à soi. Certains finissent par mieux cuisiner pour eux-mêmes qu’ils ne l’ont jamais fait pendant le mariage, parce que c’est enfin leur seul goût qui décide dans la casserole. La deuxième chaise vide cesse d’être ce qui se fait entendre le plus fort à table. Le repas redevient, tout simplement, le dîner. Et un bon dîner.
Pour finir
Cuisiner pour soi tout seul, c’est une petite décision quotidienne sur ta propre valeur, et la réponse dont la séparation peut te faire douter, c’est oui. Tu n’es pas obligé de te préparer un festin. Tu dois juste arrêter de sauter le repas, t’asseoir, et manger comme si tu comptais, dans une vraie assiette, la nourriture que tu as vraiment envie de manger. Nourris le corps qui récupère. Traite le cuisinier comme quelqu’un pour qui ça vaut la peine de cuisiner. La deuxième chaise est vide, et le repas est quand même le tien, et tu es quand même quelqu’un pour qui il vaut la peine de le faire.
En bref
- Cuisiner pour soi est compliqué sur le plan pratique (tout est prévu pour quatre) et lourd sur le plan émotionnel (cuisiner, c’était prendre soin des autres ; la chaise vide se fait entendre le plus fort à l’heure du dîner).
- Ça compte doublement : tu as besoin de vraie nourriture pour récupérer, et bien te nourrir est un petit geste d’estime de soi dans une période qui entame ta valeur.
- Cuisine le plat que tu adores et que la maisonnée n’a jamais voulu ; dresse joliment la table et assieds-toi ; l’estime de soi est dans la présentation.
- Sers-toi des restes et du congélateur ; baisse la barre les soirs de fatigue (des œufs sur du pain, assis, ça compte) ; laisse une part de tout ça être conviviale.
- Avec le temps, ça passe souvent de la corvée triste au vrai plaisir : le repas qui n’appartient qu’à toi.
Te cuisiner un vrai repas pour toi seul, quand personne ne saura si tu ne le fais pas, c’est toi qui décides que tu mérites encore d’être bien nourri. La réponse est oui.
Ceci est une aide d'entraide, pas un avis médical, psychologique ou juridique, et en aucun cas un substitut à un professionnel qualifié. Si toi ou ton enfant êtes peut-être en danger, contacte les services d'urgence de ta région.